Entretien avec Mohamed El Kettani, président-directeur général du groupe Attijariwafa bank

«Nous devons tirer les leçons des démarches inclusives réussies !»

,LE MATIN
16 Mars 2017
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Selon Mohamed El Kettani, sur les quinze dernières années, la croissance des économies africaines, une des plus fortes au monde, ne s’est pas toujours accompagnée par la baisse du chômage ni par l’amélioration des conditions de vie des populations. Aujourd’hui, on observe, ici et là, l’émergence croissante de démarches inclusives dont il s’agira de tirer les leçons, tant les impacts en sont importants. C’est l’un des principaux objectifs de la 5e édition du Forum international Afrique Développement dont les travaux démarrent aujourd’hui à Casablanca avec le Burkina Faso comme pays à l’honneur.

Le Matin : Quelles sont les particularités de la 5e édition du Forum international Afrique Développement et ses moments forts ?
Mohamed El Kettani : Je voudrais rappeler que cette 5e édition du Forum international Afrique Développement (FIAD) se tient, une nouvelle fois, sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. C’est pour nous à la fois une source de fierté et un défi, encore plus ambitieux, à relever par nos équipes et nos partenaires.
Dans le cadre de cette 5e édition, le pays à l’honneur est le Burkina Faso et l’ouverture de notre Forum sera assurée par Son Excellence Monsieur Roch Marc Christian Kaboré, Président du Burkina Faso.
S’il devait y avoir des constantes au fil des éditions du Forum, la promotion de la coopération Sud-Sud, telle qu’initiée par Sa Majesté le Roi, en serait certainement la première, et la 5e édition ne dérogera pas à cette règle. Mais d’une édition à l’autre, le FIAD a constamment innové pour atteindre, en 2016, un niveau de maturité que ces quelques éléments illustrent : 2.400 opérateurs venus de 36 pays, 4.800 rencontres BtoB, 56 audiences BtoG. D’autre part, le rendez-vous du marché de l’investissement est devenu incontournable, la langue anglaise a été introduite dans les échanges et pour couronner l’ensemble il y a eu le lancement du Club Afrique Développement.
Pour cette 5e édition, il ne s’agit pas seulement d’innover, mais également de faire évoluer le modèle économique de l’évènement, afin d’assurer la pérennité de sa démarche au profit de la cause du développement de notre continent, à commencer par une certaine autonomie, et ce, notamment à travers la diversification de ses sources de financement.

C'est-à-dire ?
La participation au Forum est désormais soumise à contribution, mais il ne s’agit pas de faire supporter aux participants tous les coûts d’organisation d’un tel évènement. En outre, l’invitation au sponsoring a immédiatement trouvé un écho favorable à la fois auprès de la SNI, notre actionnaire de référence, et également auprès de partenaires investis dans le développement de leurs activités en Afrique. De même, les adhésions au Club Afrique Développement sont également une source de financement. Et enfin, le Groupe Attijariwafa bank qui engage, sur ses fonds propres, la couverture du reliquat des dépenses qui constitue une part importante du financement de l’évènement.
Cette édition prévoit la participation, plus ciblée, de près de 1.500 opérateurs de plus de 20 pays du continent, et se veut une plateforme de débats et de rencontres entre les décideurs économiques, incluant des rencontres B2B. Des Workshops thématiques seront animés par d’éminents experts autour des enjeux de l’inclusion économique et sociale. L’espace innovant du Marché de l’Investissement viendra compléter l’offre d’opportunités d’investissement et de coopération, en mettant des stands à la disposition des pays présents.
Cette édition se caractérise également par l’ouverture sur de nouveaux territoires tels le Rwanda et Madagascar. L’évènement sera ponctué par la signature de bon nombre de mémorandums d’entente, de protocoles d’accords et de conventions dont le dénominateur commun est la promotion de la coopération Sud-Sud.
Ce ne sont là que quelques éléments, mais je préfère vous laisser découvrir d’autres innovations majeures à la fois en termes de format, de déroulé et de contenu.

Pourquoi avez-vous retenu le thème «Les nouveaux modèles de croissance inclusive en Afrique» ?
Conscients de la courbe de progrès de la dynamique enclenchée en 2010, et compte tenu des attentes de l’ensemble des forces économiques de nos pays, le thème retenu pour cette cinquième édition est en effet : «Les nouveaux modèles de croissance inclusive en Afrique».
Comme vous le savez, sur les quinze dernières années, la croissance de nos économies, une des plus fortes au monde, ne s’est pas toujours accompagnée par la baisse du chômage, notamment celui qui touche les plus jeunes, ni par la réduction de la pauvreté, ni par l’amélioration des conditions de vie des populations en général.
Ceci dit, on observe, ici et là, l’émergence croissante d’exemples d’intégration économique locale et inclusive, des écosystèmes agricoles ou industriels, de nouveaux pôles urbains, des systèmes de paiement mobile spécifiques aux habitudes de nos populations, autant de démarches inclusives dont il s’agira de tirer les leçons, tant les impacts en sont importants.
C’est pourquoi, nous avons fait le choix de réunir des experts qui se sont penchés sur ces questions, les ont analysées à travers des expériences de création et de partage de richesses, dont il est nécessaire de tirer des enseignements.

Quelles sont les ambitions du groupe Attijariwafa bank à travers l’organisation annuelle du Forum Afrique Développement ?
Notre souhait a toujours été de faire en sorte que le Forum international Afrique Développement devienne un rendez-vous institutionnel de rencontres et d’échanges entre opérateurs économiques africains à la recherche d’opportunités d’affaires concrètes : commerces, investissements, partenariats... Il s’agit aussi d’accueillir nos propres clients à travers le continent, recueillir leurs motivations et leurs besoins s’agissant du développement de leurs activités au-delà des frontières de leurs marchés respectifs.
Notre devoir en tant qu’Africains est, enfin, de promouvoir les grands projets structurants pour les économies africaines en général et pour nos pays de présence en particulier. Je tiens également à rappeler que, d’une édition à l’autre, l’esprit du Forum est entretenu à travers des rencontres régulières organisées par le Club Afrique Développement, dans nos pays de présence, autour de thématiques particulières et qui traitent du développement économique de notre continent.

En tant que PDG d’un grand groupe bancaire panafricain, comment évaluez-vous le retour du Maroc à l’Union africaine et ses retombées sur la coopération économique entre le Royaume et le reste du continent ?
Le Maroc a toujours entretenu des relations fraternelles et des liens diplomatiques forts avec un grand nombre de pays africains ; la coopération économique a toujours été un levier pour renforcer ces liens et elle s’est certainement accentuée au fil des multiples tournées royales
depuis plus de 15 ans.
L’acte historique et de haute teneur que constitue le retour du Maroc sous le leadership de notre Souverain dans sa famille institutionnelle favorisera naturellement le tissage d’autres liens économiques avec d’autres pays du continent, dont les opérateurs sont d’ores et déjà à la recherche d’opportunités d’affaires avec leurs
homologues marocains.
De ce point de vue, la démarche ne peut être que bénéfique au profit de toutes les parties tant elle favorise l’intégration régionale, à travers l’accélération des échanges économiques intra-africains, la multiplication des débouchés et des sources de financement, la montée en compétences et en capacités des opérateurs, sans oublier les économies d’échelle et les optimisations qui peuvent être escomptées sur les coûts de la logistique, du transport, des énergies et sur d’autres aspects.

Qu’en est-il, également, de la demande d’adhésion du Maroc à la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) ?
Il suffit de regarder une carte pour comprendre le sens de la demande formulée par le Maroc et qui sonne comme une évidence : oui, le Maroc est, ne serait-ce que par sa position géographique, potentiellement membre de la Cedeao.
Le Maroc dispose d’atouts certains en termes de capacités, d’expertises, de complémentarité des tissus économiques avec les pays de la région, mais aussi en termes de réseaux de partenaires économiques situés au-delà des frontières de notre continent et qui peuvent être mobilisés en appui.
La Cedeao est aussi un marché de plus de 300 millions d’habitants, en pleine croissance économique et qui, avec l’adhésion du Maroc, peut s’enrichir d’au moins 15% en termes de PIB.
La demande d’adhésion du Maroc à la Cedeao, tout comme son retour dans sa famille institutionnelle, est de nature à accélérer l’intégration économique régionale tant souhaitée et portée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI.

Quel est votre regard sur le développement économique actuel de l’Afrique et ses perspectives ?
L’économie africaine est l’une des plus dynamiques au monde, mais elle peut renfermer des disparités et des fragilités qu’on ne peut pas occulter, pour un constat plus lucide : la taille de plusieurs de nos économies est plutôt modeste, nos marchés intérieurs sont souvent étroits et fragmentés, l’enclavement de nombre de nos pays ajoute au renchérissement des coûts de logistique, sans oublier les zones de multiples conflits qui limitent fortement l’attractivité du continent.


Ceci étant, l’Afrique a parcouru du chemin, et elle a incontestablement fait évoluer ses infrastructures, ses échanges commerciaux intra-africains, ses accès aux services financiers, etc. Aujourd’hui, plus que jamais, il s’agit de partager la prise de conscience que l’intégration régionale est la voie la plus appropriée pour soutenir le développement des mécanismes de transformation et dynamiser les échanges intra-régionaux, afin de stimuler une croissance qui se doit d’être plus inclusive. Aussi, les perspectives sont plutôt prometteuses en dépit des zones de fragilité que constitue la dépendance de certaines économies aux cours des matières premières ou aux revenus pétroliers.

Comment le Groupe Attijariwafa bank contribue-t-il à ce développement ?
Depuis que le Groupe Attijariwafa bank a orienté sa stratégie de développement au-delà du marché domestique, il déploie un modèle basé sur plusieurs actions, dont la contribution à l’effort de bancarisation des populations à travers un réseau de proximité toujours plus étendu. S’y ajoutent le financement des tissus productifs, le soutien des PME et la mise en place de mécanismes de partage du risque pour un meilleur accès aux financements. Ce modèle est également basé sur l’accompagnement des États à travers des opérations de structuration et/ou de financement des grands projets structurants. Parallèlement, le Groupe implémente quasi systématiquement tous ses métiers et ses lignes d’expertise notamment en matière d’assurance, de crédit à la consommation, de transfert d’argent, de leasing, de gestion d’actifs, de bancassurance, de conseil et d’intermédiation boursière.
Ce modèle a montré toute sa pertinence et nous comptons bien poursuivre son déploiement sur de nouveaux
territoires.

Quels sont les projets du Groupe pour le continent ?
Notre démarche de développement est progressive et c’est ainsi que nous avons quasiment couvert les pays membres des zones de l'Union économique et monétaire ouest africaine et de la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale. La perspective naturelle est de couvrir, à terme, tous les pays membres de la Cedeao. Comme vous le savez, nous attendons les dernières diligences, notamment réglementaires, pour avancer sur deux acquisitions importantes en Égypte et au Rwanda. Notre ambition est de capitaliser sur ces deux dernières pour prospecter des marchés porteurs situés en zones anglophone et lusophone. 





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