Secteur bancaire–Bank Al-Maghrib

Fini la lune de miel !

,LE MATIN
26 Juillet 2017
Secteur-bancaire–Bank-Al-Maghrib.jpg En dépit du fantasme collectif selon lequel les banques gagneraient beaucoup d’argent, l’observation des faits et l’analyse des chiffres montrent plutôt une tendance inverse.

L’idée largement répandue selon laquelle le Maroc disposerait d’un secteur bancaire stable et aux fondamentaux solides, grâce aux relations professionnelles qu’entreprennent les banquiers avec leur autorité de tutelle, commence à se fissurer. En effet, la tension ayant éclaté au grand jour dans les derniers 100 mètres avant le passage reporté, sine die, aux changes flottants, le rapport inquiétant de l’Agence de notation Fitch Ratings sur le coût réel du risque de nos banques et la baisse continue de leur rentabilité nous ramènent à une réalité moins reluisante.

Un coup de poignard dans le dos
Le moins que l’on puisse dire, c’est que la mère des réformes voulue par le gouverneur de Bank Al-Maghrib a été phagocytée dans l’œuf par les banques qui, anticipant à raison une dépréciation du dirham compte tenu de la situation précaire de nos échanges extérieurs, ont poussé leurs clients à acheter massivement des produits de couverture, dont certains allaient jusqu’en 2021. Si la flexibilisation n’a finalement pas encore eu lieu et que ces banques ont été à l’origine de pertes non négligeables pour leurs clients, la méfiance est désormais installée entre les banquiers et M. Jouahri.
Ce dernier avait frappé fort sur la table, ordonné des enquêtes exhaustives sur l’origine de la saignée des devises qu’on a connue le mois de juin et promis des sanctions à l’encontre de ceux qui ont fait avorter son projet de modification du régime de changes.
La rentrée s’annonce donc chaude. Wait and see !

Solidité du secteur bancaire, à nuancer...
Si l’alpha et l’oméga de la politique monétaire adoptée depuis quelques années consistait à relancer l’économie par la détente des taux directeurs et la facilité d’octroi des crédits, force est de constater que cette approche, dans un contexte de morosité économique persistant, a eu un effet désastreux sur le coût des risques des banques, sans aboutir à une relance de l’économie dont les taux de croissance, en l’absence de réformes structurelles, continuent de dépendre davantage de la générosité du ciel que d’une quelconque action de politique économique.
C’est ainsi que le chiffre de 9,7% de taux de créances en souffrance pour les sept premiers groupes bancaires à fin 2016 (soit un client sur 10 qui connaît de grosses difficultés de remboursement de ses crédits ou est devenu carrément insolvable) a été jugé largement sous-estimé par Fitch Ratings. L’agence de notation le situe entre 12 et 14% (soit un client sur 7) et note que «les pratiques locales sous-estiment l’ampleur des mauvaises créances dans les bilans».
Ainsi, pour maintenir des niveaux de bénéfices acceptables, les établissements de crédit auraient minoré leurs coûts réels du risque en dépit d’une réglementation contraignante en la matière, s’attirant une nouvelle fois l’ire de l’Institut d’émission qui a dû en rappeler certaines à l’ordre. Visiblement sans succès, à en croire les calculs de Fitch Ratings. La Banque centrale est donc tacitement invitée, à travers ce rapport, à plus de vigilance, car les dérapages en matière de crédits empruntent souvent un effet boule de neige. Un nouveau bras de fer s’engagera donc entre les banques et leur autorité de tutelle sur fond de plusieurs contraintes. D’abord, maintenir les capacités du secteur à distribuer des crédits dans une économie en manque criant de liquidités. Ensuite, ménager les comptes d’exploitation du secteur, en ne le pénalisant pas par des provisions trop élevées qui risquent d’obérer ses bénéfices et donc les dividendes qu’il servira, d’autant plus que certains établissements sont cotés en Bourse et d’autres sont des filiales de multinationales ; les deux sont sous la pression de servir un rendement minimum aux actionnaires. Enfin, pour préserver l’image de solidité du secteur, il faut que les comptes publiés par les opérateurs reflètent leur véritable santé financière, maintenant qu’ils sont dans l’œil du cyclone des agences de notation. Un vrai jeu d’équilibriste !

Baisse tendancielle de la rentabilité
En dépit du fantasme collectif selon lequel les banques gagneraient beaucoup d’argent, l’observation des faits et l’analyse des chiffres montrent plutôt une tendance inverse. En effet, le taux de rentabilité des capitaux propres des établissements de crédit (rapport entre le résultat net et les fonds propres) a été divisé par 2,3 entre 2007 et 2015. Il est ainsi passé de 20,6 à 9,1% (voir graphe).
Ce recul s’est produit sous l’effet de la baisse de la marge d’intermédiation (différence entre le revenu des crédits et le coût des ressources) et de la hausse des charges d’exploitation bancaires. Le plus inquiétant dans cette évolution est qu’une part de plus en plus importante des profits des banques provient des filiales africaines. Celles-ci constituent certes un gisement important de croissance, mais recèlent également des risques qui peuvent être sous-estimés, compte tenu de la jeunesse de la présence marocaine en Afrique. Il en découlerait une possible surévaluation des bénéfices de ces filiales qui gonfleraient artificiellement ceux des maisons-mères. À force de répéter la berceuse de la solidité de notre secteur bancaire, on est en train d’ignorer des signaux de plus en plus forts de fragilité. N’oublions pas qu’à la veille de l’éclatement de la crise des subprimes en 2008, ces produits étaient notés «AAA» et tout le monde chantait leurs louanges. On connaît tous la suite ! 





E-MATIN
Feuilletez LEMATIN
comme si vous le teniez
entre les mains

L'édition du
10 Aout 2017
est maintenant disponible
pour les abonnés