Russie

Poutine, l’homme le plus puissant du monde

Bouchra Rahmouni-Benhida,LE MATIN
05 January 2017 - 19:31
Russie-b2.jpg La stratégie géopolitique de Poutine puise ses fondements dans une longue histoire qui lie puissance et expansion.

Selon le classement établi chaque année par le magazine «Forbes», Vladimir Poutine reste l'homme le plus puissant du monde, devant Donald Trump et Angela Merkel. Jouissant d’une popularité très élevée, il conserve sa place de leader du classement pour la quatrième année consécutive, car il «continue à prouver qu'il est l'une des rares personnes dans le monde à pouvoir se permettre de faire ce qu'il veut», explique le magazine.

«Forbes» rappelle que l’action russe en Syrie a renforcé l’influence internationale de Poutine. Une consécration qu’il doit au fait d’avoir imposé sa géopolitique au mondialisme libéral contemporain. Toute occasion permettant de jouer un rôle de premier plan était à saisir pour la fédération. Dans le domaine de la politique étrangère, si les tensions ont été fortes avec l’Ukraine et la Moldavie, la Russie, qui a défié tous en accordant un asile provisoire à Edward Snowden, a aussi pris une initiative remarquée dans la crise syrienne qui a conduit à un accord sur le démantèlement de l’arsenal chimique syrien à l’été 2013.

La stratégie géopolitique de Poutine puise ses fondements dans une longue histoire qui lie puissance et expansion. Le testament de Pierre le Grand est clair à ce sujet : «Entretenir la nation russe dans un état de guerre perpétuelle, pour tenir le soldat aguerri et toujours en haleine, ne le laisser reposer que pour améliorer les finances de l’État (…) Faire ainsi, servir la paix à la guerre, et la guerre à la paix, dans l’intérêt de l’agrandissement et de la prospérité croissante de la Russie» (Extrait du Testament de Pierre le Grand, 1725). Depuis, la Russie sera toujours en quête d’immensité. Avec ses 17.075.400 km², le territoire dirigé par Moscou constitue le plus vaste État du monde. Géographiquement, la Russie c’est l’Atlantique, le Pôle Nord, l’Asie, le Pacifique et le Caucase. L’État russe s’est d’abord étendu militairement, il augmentait de 140 km² par jour pendant les 300 ans de la dynastie des Romanoff. C’est une expansion tout à fait spectaculaire qui se faisait par l’armée.

La Russie a toujours été une puissance d’ordre militaire. D’Ivan IV le Terrible à l’URSS, en passant par Pierre le Grand, la Russie s’est toujours imposée par le poids des armes. C’est un État hyper militarisé et toute la société en fait est soumise aux impératifs de puissance de l’État. Depuis le 25 décembre 1991, la nouvelle Russie s’appelle la Fédération russe, bien que ses frontières ne correspondent plus à la situation pré-soviétique, elle couvre encore les trois quarts de l’espace soviétique et les Russes sont très majoritaires, représentant 80% de la population du pays.
En raison de son histoire et de sa géographie, la Russie a de tout temps occupé une place toute particulière dans son environnement immédiat. Ces dernières années, la scène géopolitique a été marquée par un rééquilibrage en faveur de la Russie au-delà de son espace eurasiatique. C’est à Churchill qu’on doit l’expression : «La Russie serait une devinette enveloppée dans un mystère à l’intérieur d’une énigme».

Toutefois, en février 2007, lors de son discours à la Conférence de Munich pour la sécurité, Vladimir Poutine avait bien clarifié la vision russe. Ce discours était une référence de la politique étrangère russe, il y prônait un monde multipolaire pluraliste dans lequel la Russie entendait vouloir travailler «avec des partenaires responsables et indépendants pour une organisation du monde plus juste et plus démocratique garantissant la sécurité et l’épanouissement de tous». Dix ans plus tard, en plus du fait que la Russie a toujours redouté la puissance américaine, nourrit un sentiment d’encerclement de la part de l’OTAN et de la Chine, le printemps arabe a entrainé dans son sillage une montée sans précédent du terrorisme, nommé à tort djihadisme, Poutine a repris les armes pour venir au secours de son allié Bachar Al Assad, mais aussi pour freiner l’avancée des opposants au régime syrien vers le nord-ouest de la Syrie, sur lequel se trouve l’essentiel des installations militaires russes. Sur un plan tactique, la Russie véhicule l’idée d’un duel entre la Russie et le terrorisme international où la Russie tient la tête d’affiche et veut s’ériger en rempart contre le djihadisme. En fait, la Russie ne se cherche plus à être la seconde puissance mondiale. Son objectif est d’être respectée comme une grande puissance qui dispose de ressources considérables en pétrole et en gaz et garder la main sur ses frontières. Grâce à Poutine, la Russie a renoué avec son passé militaire en retrouvant son rang de deuxième puissance qui a prouvé qu’elle pouvait intervenir directement. Le classement «Forbes» viendrait donc conforter l’idée selon laquelle Poutine, en chef de guerre, montre qu’il est fort, cohérent et connecté aux réalités du monde avec un projet stratégique. 


La Russie, cœur de l'Eurasie

L’immensité de son territoire a valu à la Russie le qualificatif de «heartland» de «cœur» de «l’île mondiale», l’Eurasie. Ce terme fut lancé en 1904 par Halford MacKinder pour désigner le pivot des relations internationales et le foyer de tous les conflits, qu’il a situé d’abord en Allemagne pour le déplacer en 1943 en Russie, plus exactement en Russie de l’Ouest. L’emploi de ce concept l’autorise à faire du pays à la fois un trait d’union et une puissance s’étendant entre les deux parties du continent. Il serait question, dans un tel cas, pour la Russie, d’élaborer une doctrine Monroe à la russe lui permettant de se transformer, selon le modèle américain, en république impériale aux confins des deux continents.
En 1997, Zbigniew Brzezinski donne naissance à une nouvelle doctrine dans son livre : «Le grand échiquier». On peut résumer le fondement de cette doctrine dans le fait que l’Eurasie est au centre du monde, donc que quiconque la contrôle, contrôle la planète», de facto. L’Eurasie est le seul continent sur lequel «un rival potentiel des États-Unis peut apparaître». Le plus gros de l’analyse est accordé à la Russie qui, par sa taille et sa position stratégique, est présentée comme la seule menace latente pour la suprématie américaine. Il concentre, alors, l’essentiel de la politique des États-Unis sur la façon de contrecarrer l’influence russe sur l’espace eurasiatique. Cependant, Zbigniew Brzezinski ne pouvant pas prévoir l’avenir, ses recommandations sont, vraisemblablement, dépassées actuellement. Hors de l’Eurasie, «zone d’intérêts privilégiés», comme l’a nommée Medvedev en 2008, la Russie conforte sa position dans cette zone.
Le Proche-Orient ne faisant pas partie de l’aire des intérêts vitaux de la Russie, cette dernière y a toutefois renforcé sa diplomatie et son image. Privilégiant, en 2014, la diplomatie à l’intervention dans le conflit syrien, la Russie a renforcé sa stature internationale. Loin de toute explication idéologique, la Russie cherche à se forger une réputation de leader de l’anti-djihadisme et à préserver ses intérêts dans la région. Pour preuve, les concertations de Poutine avec les différents acteurs de la région, même ceux en conflit avec Bachar Al-Assad : le Président turc, le Roi d’Arabie saoudite, le Roi de Jordanie, le Président égyptien, ainsi que les insurgés kurdes. Le réalisme géopolitique guide les alliances et pour les Russes leur soutien sera indéfectible à la solution politique qui défendra leurs véritables intérêts. Quant aux Américains, il est primordial pour eux de préserver leur influence dans la région en contrant le fait que la Russie devienne un «game changer» au Proche-Orient. En Syrie, il convient de noter que la Russie ne fait pas une fixation particulière sur Assad. Elle pense avant tout à ses intérêts et à la nécessité de limiter la propagation de la menace djihadiste au Caucase.









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