La tentation du protectionnisme

Quand Trump perpétue la tradition

Bouchra Rahmouni Benhida*,LE MATIN
05 January 2017 - 19:33
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Parmi les États qui ont fait basculer l’élection en faveur de Donald Trump : la Floride (64%), la Pennsylvanie (61,4%), la Caroline du Nord (63,5%) et le Wisconsin (68,1%). La Pennsylvanie et le Wisconsin ont donc été d’un grand soutien à celui qui deviendra le 45e Président des États-Unis. Contraindre Apple à produire aux États-Unis d’Amérique et imposer un droit de douane de 35% sur les voitures Ford produites au Mexique figurait parmi les promesses faites par Donald Trump à ces États.

Dans sa dernière sortie médiatique, Donald Trump entend renégocier ou entamer une procédure pour se retirer de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), en invoquant l'article 2205 de ce dernier, s'il n'obtient pas gain de cause. Déjà durant sa campagne électorale, il avait avancé qu’il voulait renégocier l'Accord au profit des États-Unis, dans une perspective protectionniste. Lors de son passage en Pennsylvanie, il l’avait qualifié de «désastre». La nomination de Wilbur Ross, un homme d'affaires connu pour avoir critiqué publiquement l'Accord, en tant que responsable du département du Commerce aux États-Unis, en dit long sur la perception du libre-échange par le 45e Président américain. Est-ce juste la vision d’un homme ou la tradition d’un pays, oscillant entre volonté d’ouverture et tentative de repli au gré du contexte économique du moment ?

Dans son article, «Vers un nouveau protectionnisme américain ?», paru en 2008, Laurent Éloi écrivait : «L’histoire du XXe siècle incite à la plus grande prudence sur le caractère éternel de l’ouverture des nations et sur la rationalité économique des responsables politiques, en particulier lorsque la récession sévit et que les inégalités explosent. Quel pourrait être l’impact d’un nouveau protectionnisme américain ? On peut sans dramatiser prédire qu’il serait considérable». Aussi, il rappelait dans cet article un fait précis :
«Le 1er août 2007, dans le “Wall Street Journal”, 1.028 économistes américains appelaient le Congrès des États-Unis à résister à la tentation du protectionnisme commercial, notamment à l’égard de la Chine. Les signataires de la pétition se réclamaient de celle du 4 mai 1930, aux termes de laquelle 1.028 économistes américains avaient exhorté dans le “New York Times” le Congrès et le Président Hoover à rejeter le Smoot-Hawley Tariff Act, qui allait ajouter à la crise de 1929 les effets néfastes d’une guerre commerciale dont le monde ne sortirait, graduellement, que dans l’après-guerre (...).»

C’est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que les États-Unis, traditionnellement protecteurs, vont soutenir le multilatéralisme. Depuis le milieu du XIXe siècle, la politique commerciale américaine n’a cessé de susciter des réactions de la part de ses partenaires. Le recul de la compétitivité américaine et l’ampleur des déficits extérieurs, dans un contexte de perte de leur influence politique et géostratégique, ont toujours inspiré à l’administration américaine une «agressivité» dans ses relations commerciales avec les pays tiers, conférant ainsi à leur politique commerciale une sorte de permanence logique dans son déroulement historique.

Lors de la montée des dragons d’Asie, plusieurs études réalisées au milieu des années 1980 avaient montré que les États-Unis étaient en perte de compétitivité face à ces nouveaux concurrents et face aux concurrents traditionnels, l’Allemagne et le Japon. Dans cette situation, l’Administration américaine allait s’activer pour améliorer la compétitivité du pays. Sous le mandat de George H. W. Bush, un premier programme allait voir le jour en 1991 qui stipule : «il conviendrait de doter les États-Unis d’une structure gouvernementale puissante en matière économique. La création d’un département du Commerce renforcé ou d’une International Trade Commision (ITC) élargie élèverait la prise de conscience du problème de la compétitivité». Sous Bill Clinton, les idées interventionnistes seront de mise à partir de 1993. C’est dans des propos hostiles qu’il va évoquer les subventions européennes au consortium européen Airbus : «je ne laisserai pas Airbus pousser l’Amérique à la faillite» et au secrétaire au Commerce, M. Kantor, de renchérir : «Fini le temps où nous pouvions nous permettre de subordonner nos intérêts économiques à notre politique étrangère.» Plusieurs mesures sont lancées telles que le relèvement important des droits de douane sur l’acier importé d’Europe, la menace de multiplier par dix les droits de douane sur les minivans étrangers et la fermeture des appels d’offres publics aux entreprises européennes de télécommunications.

Si l’économie américaine est durable et efficace, elle le doit surtout à sa politique commerciale. Contrairement aux idées reçues, cette dernière ne prône pas l’ouverture et la transparence, mais incarne plutôt la régularité de la conscience qu’a ce pays de ses intérêts. Pour preuve, les nombreuses réécritures depuis le début du XXe siècle du Trade Agreement Act afin de l’adapter aux objectifs, ambitions et problèmes rencontrés par l’économie américaine. Son attitude incarne celle d’une puissance économique qui cherche à capturer une plus grande part des «gains de l’échange». Une chose est sûre, en période de crise, le plus grand des inspirateurs du libéralisme ne manquera pas de se métamorphoser en incitateur au protectionnisme. 


ALENA et Traité transpacifique

L’ALENA a indiscutablement fait progresser l’intégration de l’Amérique du Nord. Le Commerce entre les États-Unis, le Canada et le Mexique progresse deux fois plus vite que le commerce mondial après la signature de l’accord en 1992 à San Antonio. Le Mexique attire cinq fois plus d’investissements directs étrangers en 2007 qu’en 1992, et l’essentiel vient des États-Unis. Après l’automobile, c’est l’aéronautique mondiale et ses sous-traitants qui s’installent sur place. Un des objectifs de l’ALENA était de réduire l’ampleur de l’immigration mexicaine vers les États-Unis à travers le développement du Mexique. Plus riche, la population n’aura plus de raison d’émigrer. Les États-Unis avaient de nombreux intérêts à cet accord :
• Garantir leur accès aux matières premières des deux pays : le pétrole mexicain et le pétrole, le fer et le gaz canadiens.
• Exporter vers le Mexique leurs céréales, leurs biens d’équipement et leurs services.
• Trouver une riposte à la concurrence asiatique en profitant des bas salaires au Mexique.
L’ALENA inspirait aussi des inquiétudes aux États-Unis : la peur des délocalisations, du dumping fiscal, social et environnemental du Mexique. À cet effet, deux commissions allaient être créées pour surveiller la pollution et les droits des travailleurs mexicains. Un objectif non atteint jusqu’à présent.
Le Traité transpacifique a été présenté par l’administration Obama, mais il n’est toujours pas entré en vigueur, à cause, d'une part, des grandes tensions qu’il a provoquées au sein du Congrès américain et, d’autre part, de l’élection du nouveau Président républicain des États-Unis qui risque de retarder, voire compromettre le Traité. Donald Trump qualifie le traité de «terrible» et considère qu'il «viole» les intérêts des travailleurs américains. Serait-ce la fin du «pivot» vers l’Asie, avant même son début ?


Bouchra Rahmouni Benhida
Professeur à l’Université Hassan Ier, elle est aussi visiting professor aux USA, en France et au Liban. Ses travaux de recherche lui ont permis d’intervenir dans des forums mondiaux et des special topics dans des institutions prestigieuses à Hong Kong, en France, au Liban, aux Emirats arabes unis et en Suisse. Elle compte à son actif plusieurs ouvrages : «L’Afrique des nouvelles convoitises», Editions Ellipses, Paris, octobre 2011, « Femme et entrepreneur, c’est possible», Editions Pearson, Paris, novembre 2012, « Géopolitique de la Méditerranée », Editions PUF, avril 2013, «Le basculement du monde : poids et diversité des nouveaux émergents», éditions l’Harmattan, novembre 2013 et de « Géopolitique de la condition féminine », Editions PUF, février 2014. Elle a dirigé, l’ouvrage «Maroc stratégique : Ruptures et permanence d’un Royaume», éditions Descartes, Paris, 2013.







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