Entretien avec Abdelmalek Alaoui, président exécutif de l’AMIE

«L’intelligence économique doit être au cœur de la croissance du Maroc»

,LE MATIN
26 Juin 2013
Abdelmalek-Alaoui-lors-de-la-reunion-de-lAMIE.jpg Abdelmalek Alaoui (troisième à partir de la droite) lors de la réunion de l’AMIE.

Globalisation des marchés, multiplication du nombre des acteurs à côté de l’État, des collectivités territoriales, des entreprises, des réseaux professionnels, accélération de la communication à l’échelle mondiale : toutes ces mutations, «ces glissements géopolitiques et géoéconomiques», imposent désormais une révision des modes de réflexion, des approches et des actions.

Dans un monde de plus en plus complexe, l’Intelligence économique fonctionne comme «réducteur de complexité», souligne Abdelmalek Alaoui, président exécutif de l’AMIE (Association marocaine de l’intelligence économique), qui vient de présenter la feuille de route de l’Association. Elle permet de protéger et de maîtriser l’information stratégique, ce qui constitue un avantage concurrentiel qui impose cependant, souligne M. Alaoui, la maîtrise linguistique de l’anglais. Entretien.

Le Matin : Dans un contexte international marqué par l’émergence de nouveaux acteurs, mais aussi par l’avènement du BIG Data, qui crée une information très abondante et immédiatement disponible, vous dites que l’IE est plus que jamais nécessaire. Pouvez-vous vous expliquer ?
Abdelmalek Alaoui : L’intelligence économique fonctionne bien comme un «réducteur de complexité» et permet à ce titre aux décideurs de fonder leur prise de risque sur le maximum d’informations pertinentes. En revanche, celles-ci doivent nécessairement être traitées, enrichies et recoupées, d’où la nécessité d’avoir des analystes de bon niveau et bien formés. Je dirais que l’IE, dans un monde où les centres de gravité sont de plus en plus disparates, permet de faire le tri et d’identifier les ruptures et les permanences, les éléments qui constituent des changements structurels et ceux qui ne sont que le fruit de la conjoncture. L’usage de la «big data» est un avatar de cette ère de la complexité. Tout le monde en parle sans savoir réellement ce que cela signifie, et beaucoup pensent que nous aurons désormais un système «magique» où il suffira de plonger des données pour qu’elles génèrent du sens. Ceci est une fausse représentation, il faudra toujours la puissance analytique de l’humain et ses facultés intuitives afin de donner du sens aux données. Du moins pour l’instant...

L’information, dit-on, c’est de l’énergie au même titre que le pétrole, il faut apprendre à la collecter, la traiter, la partager et à l’utiliser, mais dans un sens bien précis.
Au Maroc, il existe plus de 30 centres qui font de la veille stratégique. Qui fait quoi ?
La feuille de route pour une stratégie nationale d’intelligence économique a bien identifié une trentaine d’acteurs qui disent faire de la veille stratégique. En réalité, la très grande majorité d’entre eux fait de la veille à faible valeur ajoutée et ne contribue pas véritablement a une démarche d’intelligence économique au sens propre du terme. Certaines initiatives, cependant, commencent à prendre forme. L’AMDI (Agence marocaine de développement des investissements), le CNCE (Conseil national du commerce extérieur) ou l’EACCE (Établissement autonome de contrôle et de coordination des exportations) sont des acteurs qui commencent à développer une véritable expertise. Au niveau ministériel, tout est à construire, même si je pense qu’il y a une réelle prise de conscience de la part de l’exécutif qu’il faut monter en puissance dans ce domaine. Reste à faire vivre cette ambition en s’appuyant sur les talents locaux en priorité, afin de conserver la nécessaire confidentialité dans laquelle doivent être conservées nos orientations stratégiques. Dans ce domaine en particulier, il faut défendre les savoir-faire nationaux dans le pilotage, avec une dose d’expertise étrangère lorsque cela est nécessaire. La récente affaire PRISM (révélations sur le programme de surveillance électronique américain de la NSA) démontre que nous devons protéger la valeur ajoutée nationale.

Pour être plus efficace, ne faudrait-il pas, pour créer une valeur ajoutée, travailler à une convergence de la veille stratégique ? Cela est-il possible quand on sait que les Marocains ne savent pas travailler ensemble, en collectif ?
En matière de vision ou de stratégie, je ne connais pas un seul acteur qui revendique de «jouer perso». Tous clament leur souhait et volonté de travailler à la convergence. La réalité est, comme vous le savez, beaucoup plus contrastée. Cependant, il ne faut pas pour autant imaginer qu’il y ait une volonté «de coordonner» à froid l’action des pouvoirs publics. Il y a surtout une culture stratégique caractérisée par la gestion des urgences du moment, y sacrifiant la création de valeurs plus pérennes. C’est pourquoi nous préconisons, au sein de notre think tank, de mettre en place des mesures de pénalisation budgétaire des administrations qui ne collaborent pas, par exemple, en mettant l’ensemble de leurs études dans un intranet gouvernemental sécurisé et autonome.

Ne faudrait-il pas commencer par changer l’état d’esprit et la culture des acteurs publics et privés ?
Non. Je pense que l’on ne peut pas imposer le changement d’esprit. Mais l’on peut, en revanche, obliger les acteurs à coopérer, notamment grâce à des outils tels que la coercition budgétaire que j’ai évoquée auparavant. D’autres mesures, directement opérationnelles, peuvent être envisagées telles que des réunions périodiques d’un comité de veille stratégique, à l’instar de ce qui avait été activé lors de la crise financière de 2007. Les mentalités suivront et les états d’esprit s’adapteront nécessairement à la contrainte.

L’IE : un pilier du développement économique du Maroc

L’intelligence économique devrait être considérée comme une matrice structurelle du développement économique. Qu’entendez-vous par là ?
L’IE est une posture avant tout. Elle est aux fondements de la doctrine économique qui a fait le succès du Japon, de la Corée, des USA ou de Singapour. Le Maroc doit inscrire dans son ADN économique la culture de veille stratégique, la veille concurrentielle, ainsi que la démarche d’influence dans sa stratégie de conquête de marchés, notamment en direction du Sud, dans le cadre de son grand dessein africain. C’est à ce titre que je pense que l’IE doit être l’un des piliers de notre développement économique, d’autant plus que nous ne disposons pas de matières premières qui nous permettraient d’avoir un matelas de sécurité sur lequel nous appuyer. C’est donc par nécessité, autant que par choix, que j’ai la conviction que l’IE doit être au cœur de la croissance du Royaume.

Pensez-vous que cela soit possible lorsque l’on n’est même pas d’accord sur les grandes orientations sociales et économiques ?
C’est un sujet non partisan et qui n’est pas teinté par des écoles de pensées politiques ou économiques. L’IE est plutôt une manière de fonctionner qui veut que l’information, son traitement, son analyse et sa diffusion soient à la base de toute décision économique. Il ne peut, sauf dans des cas assez extrêmes et rares, y avoir d’idéologie dans la démarche d’intelligence économique. Il doit y avoir, en revanche, du pragmatisme. Cette qualité, comme vous le savez, coexiste moyennement avec la politique «professionnelle», elle nécessite d’avoir le sens de l’État.

Le plus important est d’avancer

Quel est le rôle de l’État, la puissance publique, et celui des entreprises dans l’intelligence économique ?

Leurs rôles sont différents, mais complémentaires. À L’État la responsabilité de fixer le cap dans lequel il souhaite insérer le pays, et de se donner les moyens d’y parvenir en déployant l’arsenal classique : légal, réglementaire, technique, diplomatique et structurel. Aux entreprises, la tâche de faire vivre ce dispositif à leur niveau, en le déclinant de manière sectorielle et géographique. Dans un monde idéal, tout ceci se ferait dans une démarche de co-construction. Dans le monde réel, et le Maroc n’est pas une exception, chacun avance de son côté et l’on essaie de se trouver des zones de convergence. L’essentiel étant que les intérêts communs soient bien compris et partagés, même si la convergence s’organise autour de «Leapfrog» (sauts de grenouilles), le plus important est d’avancer.

Quelle est la hiérarchie de priorités qu’il faudrait fixer pour un résultat optimal ?
Notre mesure phare est sans conteste la mise à disposition des études et des autres documents de stratégie au sein d’un système de «big data» gouvernemental, avec un dispositif de non-ré-attribution graduelle des budgets d’études au cas où un acteur refuserait de coopérer. Ceci nous paraît être une mesure opérationnelle et assez simple à mettre en place à très court terme. Deuxième priorité, le lancement d’une grande mission indépendante, confiée à des personnalités incontestables, portant sur l’économie du pays et les pistes d’avenir. Troisième point important, le lancement, dès la rentrée prochaine, d’un plan national d’enseignement de l’anglais, afin d’enclencher notre désenclavement linguistique. Enfin, je citerais aussi la nécessité de créer des habilitations pour les prestataires en IE afin de clarifier le champ contractuel, notamment dans l’industrie de la défense.

Vous venez de présenter la feuille de route d’AMIE Center dont l’objectif serait de créer un choc d’intelligence et de convergence. Comment ce document a-t-il été reçu par les managers présents ?
Beaucoup parmi eux avaient été associés aux travaux d’élaboration de cette feuille de route et en connaissaient donc la teneur. Certains ont des divergences de fond avec certaines mesures, et c’est normal, car cela doit être aussi un espace de débat. Si tout le monde avait applaudi des deux mains, je pense que nous n’aurions pas été contents, car cela aurait voulu dire que nous avions «pondu» un document consensuel. L’idée-pilier est de faire de la proposition forte, quitte à cliver. La grande majorité des décideurs cependant nous ont témoigné leur soutien et souhaitent que l’AMIE continue à produire, chose que nous allons faire dès octobre prochain avec le livre «Ruptures et permanences», qu’a dirigé le professeur Bouchra Benhida.

AMIE : comment creuser son sillon ?

En pointant les déficits nombreux dites-vous, vous préconisez la création d’une task force de communication politique et publique du Maroc à l’international. Que deviennent les conseillers économiques des différentes ambassades du Royaume ?
L’idée de «task force» n’empiète pas sur leur périmètre. Dans notre esprit, il s’agit d’une structure qui fédère les professionnels de la communication politique et publique, qu’ils soient au sein de l’exécutif ou en dehors, afin de planifier et mettre en musique la communication du pays sur des sujets au dessus des intérêts partisans.

Quel échéancier vous êtes-vous fixé pour cette année après la présentation de la feuille de route ?
Nous sommes un centre de réflexion, pas un organe de l’État pour mettre en œuvre des politiques publiques, notre calendrier est donc nécessairement sur des temps plus longs. Nous mettons ces propositions à la disposition de la communauté nationale afin qu’elle s’en empare. Plusieurs députés nous ont d’ores et déjà signifié leur souhait que ces questions soient débattues au sein du Parlement. Par ailleurs, l’AMIE est disposée à soutenir toute action publique allant dans le sens de la feuille de route. L’idée est de revenir sur le sujet dans environ un an et de faire un point. Nous espérons que nos idées auront fait une partie du chemin d’ici là.

Comment allez-vous vous faire entendre auprès des pouvoirs publics ?
Certains départements nous consultent déjà, et les Affaires étrangères, par exemple, ont instauré un mécanisme créant le lien avec le monde des think tanks. C’est l’un des moyens pour faire passer les messages. L’autre moyen, à mon sens, est de produire de la connaissance à très forte valeur ajoutée et de creuser notre sillon. Si l’on est pertinent, l’on sera entendu par les pouvoirs publics, car eux-mêmes sont en carence de production stratégique dans bien des domaines. Enfin, l’AMIE a réussi à mobiliser des décideurs et des opérateurs de premier plan dans ses différents organes. Je pense que cela contribue à asseoir notre crédibilité, car tout le monde sait que ces capitaines d’industrie font confiance à notre think tank. Nous nous devons d’être à la hauteur de leur confiance en maintenant un degré d’exigence élevé dans nos travaux et en garantissant l’intégrité intellectuelle de ces derniers.



À PROPOS DE L’AMIE

AMIE Center est un think tank généraliste créé en 2006, basé au Maroc et qui a pour objectif de constituer un cercle de réflexion et un levier d’impulsion à la disposition de toutes organisations : pouvoirs publics, entreprises, administrations, associations professionnelles, communauté de chercheurs, etc.
Centre de réflexion régional à l’ambition globale, l’AMIE Center produit de la connaissance, de l’accompagnement et de l’assistance en matière de stratégie économique et de formulation de politiques publiques impactant la compétitivité, en axant plus particulièrement ses travaux sur les thématiques liées à l’émergence, la veille stratégique ainsi que la gouvernance compétitive.
AMIE Center se fixe également comme objectif de fédérer les efforts des acteurs et des structures d’intelligence économique au Maroc. Pour cela, AMIE Center vise le développement et la promotion des formations en intelligence économique au Maroc, à travers un programme de labellisation des entreprises et de certification, et agit comme fédérateur des professionnels de l’IE.

E-MATIN
Feuilletez LEMATIN
comme si vous le teniez
entre les mains

L'édition du
20 Mai 2017
est maintenant disponible
pour les abonnés