Entretien avec Zaki Laidi

«Obama, l'Europe et le printemps arabe»

Farida Moha,LE MATIN
11 Décembre 2011

Zaki Laïdi, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris, est l'auteur de plusieurs ouvrages, le dernier s'intitulant «Le monde selon Obama» (ed Stock). Professeur invité de nombreuses universités étrangères, Genève, Montréal, Bologne, il était l'invité, ce 8 décembre de «L'Ecole de gouvernance et d'économie» de Rabat qui a clôt son école d'automne par une série de débats interactifs consacrés au monde arabe et aux mondes émergents et par la conférence de Zaki Laïdi, consacrée à «Obama, l'Europe et le printemps arabe».

" Outre ses ouvrages consacrés aux relations internationales et aux questions de développement, Z. Laïdi a développé ses recherches autour de la mondialisation et des questions de temporalité politique qui permettent d'éclairer, remarquablement, les événements actuels. Il faut lire son texte sur le «Temps mondial de la mondialisation»(2007) où il évoque «l'entrée symbolique du monde dans l'intimité sociale et culturelle de chaque société avec les effets en chaîne que cette proximité souhaitée ou redoutée entraîne sur notre manière de voir, d'entendre et d'éprouver le monde. Une entrée qui sollicite notre raison et nos émotions, bouleverse notre rapport au temps qui s'accélère et notre espace qui se rétrécit». Dans «les imaginaires de la mondialisation», la montée en puissance d'Internet qui «modifie les conditions temporelles de la mobilisation sociale et accentue le caractère de plus en plus réactif du politique». Temps mondial, rétrécissement du temps politique, c'est ce que notre région a vécu avec le «Printemps arabe».

Il y a un an exactement, la Tunisie, qui s'est dotée hier d'une constitution provisoire permettant de désigner les futurs président et chef de gouvernement entrait dans l'histoire, balayant le régime de Ben Ali. Il y a un an seulement, un véritable séisme secouait la région mettant fin aux régimes de Ben Ali, Moubarak et du colonel Khaddafi, ouvrant l'horizon aux partis islamistes. Si certains chercheurs évoquent le moment historique et «la capacité des peuples arabes et musulmans à s'affranchir du déclin historique dans lequel ils ont sombré durant des siècles», pour lutter pour leur liberté, leur dignité et l'Etat de droit, Z. Laïdi, dans un de ses récents articles publié dans le journal «Le Monde», explique les raisons de l'irruption de la vague verte :«Le fait que des pays modérés peu fracturés sur le plan identitaire comme la Tunisie et le Maroc ont vu arriver en tête des partis islamistes confirme la représentativité indiscutable de ces derniers.

Cette représentativité, ils la doivent à leur forte implantation dans les milieux populaires, à leur capacité à incarner une reconquête de la dignité perdue... Mais si les islamistes arrivent au pouvoir, ils y arrivent dans des conditions où ils doivent composer. Composer avec une société qui a contribué à mettre à bas les régimes sans leur demander leur avis. Composer avec d'autres forces politiques puisque les islamistes ne pourront gouverner que dans le cadre de coalitions. Composer enfin avec un monde qui a changé depuis le début de la vague islamiste il y a de cela trente ans». Il appelle, également, les gouvernements occidentaux de remplacer par un véritable partenariat «le pacte du silence qui consistait à se taire sur la nature répressive de tous les régimes arabes en échange de la défense des intérêts stratégiques occidentaux : accès aux ressources pétrolières, contrôle de l'immigration, lutte contre le terrorisme, renoncement à la possession d'armes offensives». Entretien et éclairage sur le Maroc.
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Le Maroc est le seul pays qui organise sa transition avec des forces qui étaient déjà présentes sur l'échiquier politique.

Voici l'entretien avec Zaki Laidi, professeur de sciences politiques de paris

LE MATIN : Nous avons plusieurs lectures du «Printemps arabe». Celle de l'historien et anthropologue Emmanuel Todd qui avance des raisons du long terme, contrôle de la démographie, baisse de la fécondité, statut de la femme, alphabétisation, et celle des politiques. Comment décryptez-vous ce «Printemps arabe» ?

ZAKI LAIDI : Il y a trois composantes de la révolution arabe. La composante libérale, fondée sur les élections libres, la séparation des pouvoirs, l'indépendance de la justice, la dimension sociale forte liée à l'inégalité, l'injustice, la corruption et, la troisième, la dimension identitaire, recherche d'une reconnaissance des individus comme citoyens, et reconnaissance d'un monde arabe qui était perçu jusque-là comme déclassé. C'est ce qui est arrivé de mieux au monde arabe depuis très longtemps. C'est la première bonne nouvelle depuis les indépendances, car le déclassement du monde arabe se poursuivait. On justifiait cette situation et l'absence de démocratie par l'impératif de développement. Mais 50 ans après, force est de constater que dans la plupart des pays, il n'y a ni développement ni démocratie. Bien sûr, on ne peut pas tout attendre de la démocratie, mais on peut en attendre qu'en tenant compte des besoins de la majorité, elle crée des procédures pour répondre aux problèmes auxquels est confrontée la société. Dans ma conférence à l'École de gouvernance et d'économie de Rabat, j'ai cité deux parallèles historiques avec ce mouvement, à savoir ce qui s'était passé en 1989 en Europe et la Révolution de 1848, toujours en Europe. En 1989, le facteur déclenchant des révolutions des pays de l'Est, c'était la décision de Gorbatchev de ne plus intervenir pour secourir les régimes de l'Est. Cela a libéré les peuples qui sont sortis dans les rues sans risque de voir les chars soviétiques. Mais la référence qui vient le plus à l'esprit est celle de 1848 en Europe, que l'on appelle «le printemps des peuples» qui s'élèvent contre les régimes autocratiques, suivi d'une contre-révolution qui a conduit à l'écrasement des révolutions en Europe, mais qui n'a pas conduit au statut antérieur, parce qu'il y a eu des acquis sur lesquels s'est construit un système démocratique en Europe. Dans le monde arabe, les révolutions ne sont pas uniformes, il y aura des avancées, des reculs, mais c'est un phénomène si puissant en termes de rupture historique qu'il empêche tout retour en arrière.

Vous avez publié en 2010 «le Monde selon Obama» où vous rappelez qu'Obama est le chef de la première puissance mondiale et cette réalité, qu'il n'a jamais ignorée et dont il est fier, s'impose au 44e président américain : la fonction dites-vous laisse peu de temps à la rêverie kantienne... Même chose pour les régimes européens ?

Dans mon premier ouvrage sur la politique étrangère d'Obama et dans l'édition américaine que je prépare il y a un chapitre sur Obama et les révolutions arabes. Il faut reconnaître que les États-Unis comme l'Europe ont été surpris par l'effet Tunisie et la puissance du symbole tunisien. L'enjeu politique des révolutions arabes est important pour les États-Unis, pour l'Europe et notamment pour la France qui a durement ressenti l'échec de sa politique en Tunisie, ce qui a provoqué, rappelez-vous, un remaniement ministériel. Il y a aussi l'engagement de la Grande-Bretagne en Libye aux côtés de la France, moyen pour Londres de retrouver une certaine autonomie politique, y compris par rapport aux États-Unis. L'engagement franco-britannique met fin à ce que j'ai appelé la fin du cycle de Suez de 1956. À cette date, les deux pays étaient intervenus chacun avec son objectif, pour Londres contrôler la route des Indes, et pour Paris abattre le régime de Nasser pour battre le FLN. Le fiasco de Suez a conduit les deux pays à des stratégies totalement différentes. Les Anglais ont décidé de suivre les américains tandis que Paris décidait d'être indépendant de Washington. En Libye, où les Américains sont absents, les deux pays qui ont le sens du statut de puissance se retrouvent et ont le même réflexe.

Qu'en est-il d'Obama, comment a-t-il géré cette phase, notamment en Égypte ?

Il a bien géré le Printemps arabe, parfois en contradiction avec le département de l'État, comme il en fut le cas justement en Égypte. Il a littéralement mis Moubarak dehors après s'être assuré que l'armée prendrait la relève. La position américaine repose sur trois principes : le premier c'est le soutien au printemps arabe dès lors qu'il s'exprime par des manifestations pacifiques, et donc opposition à tous ceux qui tirent sur les manifestants. Le second, c'est l'évaluation des forces capables de prendre la relève des régimes et donc la modulation de la position en fonction de l'existence de cette alternative et, troisième principe, la préservation des intérêts américains. Pour la Libye, il faut rappeler que le département de la Défense était totalement opposé à l'intervention et le général Clappers a même déclaré à la mi-mars au Congrès «qu'à la fin, les forces de Kadhafi prévaudront». Obama allait même démentir, déclarer qu'il allait intervenir rapidement et passer le relais à l'OTAN. En fait et à l'époque, Obama avait une forte préoccupation, celle de ne pas intervenir sans la légitimité de la Ligue arabe et de l'intervention de forces arabes. Ce sont les américains qui ont durci la résolution 1973 en introduisant le paragraphe 4 sur la protection des populations civiles. Globalement on peut conclure cependant sur une position commune de l'Europe et des États-Unis, qui se vérifie pour la Syrie.

Dans un récent article publié dans le journal «le Monde», «Respectons le choix des peuples, respectons la démocratie !» Vous allez plus loin dans votre analyse des rapports du monde arabe avec l‘Occident en évoquant la fin du pacte du silence. Qu'entendez-vous par là ?

Le pacte du silence c'est : nous nous taisons sur la nature de vos régimes, sur les violations des droits de l‘Homme, en échange vous défendez les intérêts stratégiques de l'Occident, l'accès aux ressources pétrolières, le contrôle de l'immigration, la lutte contre le terrorisme, le renoncement à la possession d'armes offensives, le refus d'intervenir en Israël, etc. On les gratifie même quand ils renoncent aux armes de destruction massives, comme ce fut le cas de la Libye.

Avec le Printemps arabe, c'est peut-être le début d'un partenariat plus équilibré que vous évoquez ? Qu'est-ce qui vous permet d'avancer cette hypothèse ?

Je l'ai analysé dans cet article du «Monde» où je dis que la première conséquence et la plus fondamentale du Printemps arabe, c'est l'émergence de gouvernements plus sûrs d'eux-mêmes que les précédents, plus légitimes, plus représentatifs de leurs peuples et donc plus confiants. Ils n'auront plus cette forme de complexe vis-à-vis de l‘Occident, silencieux sur leurs agissements, en contrepartie d'intérêts. Et par ce simple fait, ils seront demandeurs d'une relation plus équilibrée avec l'Occident, c'est-à-dire plus décomplexée et plus saine pour tout le monde. La conquête d'une autonomie interne s'accompagne toujours de la recherche d'une autonomie externe. Moins d'un an après le renversement de Hosni Moubarak, et malgré des difficultés internes considérables, la diplomatie égyptienne s'est autonomisée. Il est à cet égard révélateur de noter que la première déclaration du leader islamiste marocain a été à la fois de reconnaître l'importance des liens que son pays avait avec l'Europe et les États-Unis, tout en ajoutant que la balance entre les parties devra désormais être plus égale.

Un mot sur ce que certains appellent la «Révolution pacifique» au Maroc ? Comment l'analysez-vous ?

Le Maroc est le seul pays qui organise sa transition avec des forces qui étaient déjà présentes sur l'échiquier politique. Il n'y a pas d'autres exemples et c'est un très grand atout qui permet au Maroc de jeter les bases d'une transition qui, rappelons-le, était préparée depuis une décennie, mais avec des enjeux politiques différents, renforcement du pouvoir du gouvernement et du premier ministre, avec l'objectif d'aller vers une Monarchie constitutionnelle. Maintenant, il y a l'aspect institutionnel, mais il y a aussi la réalité sociale avec une très forte demande de rendre compte, de lutter contre la corruption, de liberté de créer.

Avec des gouvernements légitimes, plus représentatifs, peut-on être plus optimistes ?

Il faut d'abord rappeler que dans le monde arabe et parmi les pays pétroliers il y a deux pays, des États rentiers pétroliers qui ont été renversés par des interventions extérieures, l'Irak et la Libye.
Bien sûr, Il y a un nouveau contexte, et les régimes qui tirent sur la foule sont exposés à affronter des situations très difficiles. Tout cela pour dire que nous entrons dans des processus, cela n'augure pas toujours des lendemains qui chantent. D'autre part, cela laisse un peu partout, en Égypte, en Tunisie, au Maroc, la porte ouverte à des questions de fond, la place des islamistes, leurs projets, la question des sociétés arabes islamisées, l'emprise de la religion sur la société, la place de la femme, etc. En Tunisie, on a réussi à organiser une consultation, une Constituante avec une armée garante du processus, et des élections transparentes où le rapport des forces est reflété par les urnes. Depuis hier, la Tunisie dispose d'une Constitution provisoire permettant de désigner les futurs président et chef de gouvernement. Le processus institutionnel suit son cours, il reste la dimension sociale. Les processus échoueront si la dimension sociale n'est pas prise en compte.

Et en Algérie ?

Il y deux facteurs qu'il faut prendre en compte : le traumatisme de la guerre civile qui a fait des centaines de milliers de morts et de disparus et l'existence d'un État rentier qui a des ressources considérables pour acheter la paix sociale. En Algérie, il y a un système qui a la frontière fermée avec la Libye et surtout avec le Maroc.

Dans vos analyses sur le temps mondial, la mondialisation et les imaginaires de la mondialisation, vous revenez sur la montée en puissance d'Internet et de l'information relayée par les satellites. Un mot sur ce sujet ?

C'est surtout la puissance de l'effet de contagion. Le Printemps arabe n'aurait pas été possible sans la puissance de médias comme Al Jazeera qui répondait à des attentes et des besoins et où l'on a vu le monde arabe reconnecté. Par leurs révolutions, les pays deviennent sujets de leur propres histoires et retrouvent une certaine dignité. Cela préfigure des rapports moins complexés avec l'Occident, un peu sur le mode de la Turquie, à conditions que l'on arrive à satisfaire les attentes sociales pour créer ce qui a fait la force de la Turquie, à savoir la prospérité. Au cours de la conférence que j'ai donnée à l'École de gouvernance et d'économie, était présente une doctorante libanaise, Jana Jaabour, qui a travaillé sur la politique turque au Moyen-Orient et qui a fait une synthèse du livre de d'Ahmet Davutoglu, traduit seulement en arabe au Qatar et où le ministre turc des Affaires étrangères explique sa politique de «zéro problème avec les voisins».

Vous rappeliez dans votre article du «Monde» l'existence de la première étude d'opinion sur les révolutions arabes conduite dans le monde arabe par l'Université du Maryland. Qu'est-ce qu'on y apprend ?

C'est une étude intéressante menée au Liban, en Égypte, en Jordanie, au Maroc et aux Émirats arabes unis qui montre comment les arabes voient ces révolutions, comment ils voient les acteurs extérieurs et la référence turque est massive, omniprésente, c'est devenu la référence dans le monde arabe. Les révolutions, écrit Jana Jaabour dans son article sur cette étude, ont affecté l'image que les populations arabes se font des puissances étrangères, régionales et internationales. La Turquie est incontestablement la grande gagnante de ces événements : 50% des populations interrogées dans les cinq pays estiment que la Turquie a «joué le rôle le plus constructif» dans le Printemps arabe. Son Premier ministre, Recep Tayyip Erdoğan, fait l'objet d'une grande admiration, comparé aux autres leaders régionaux et mondiaux : la majorité des Arabes souhaiteraient ainsi que le futur président égyptien ressemble au leader turc. Les populations égyptiennes interrogées semblent fortement attirées par le «modèle politique turc», puisque la majorité (44%) d'entre elles espèrent que leur nouveau système politique soit similaire au système turc plutôt qu'à d'autres systèmes arabes ou occidentaux.

Qu'en est-il de l'image qu'ils ont des États-Unis ?

Jana Jabbour écrit dans son article sur cette étude de l'Université du Maryland publié le 21 novembre dernier que «l'attitude des Arabes à l'égard des États-Unis et de l'administration Obama a considérablement varié au cours des deux dernières années. S'il est indéniable que la majorité des populations de la région continuent à avoir une perception défavorable des États-Unis (56%), il n'en demeure pas moins que leur vision négative a évolué et fluctué : ainsi, en 2009, la cote de popularité du président américain est relativement haute dans la région (39%) ; elle diminue nettement en 2010 (19%), puis augmente à nouveau en 2011 (34%). Cette variation ne s'explique que par le contexte régional et les choix américains : après son discours du Caire de juin 2009, les Arabes ont mis beaucoup d'espoir en lui et cru à un nouveau rôle des États-Unis dans la région. L'année 2010 s'est soldée par un échec des négociations pour la paix, entraînant une chute de la popularité du président. En 2011, le regain de popularité est lié à la réaction américaine face au «Printemps arabe». En effet, un quart des sondés estiment que les États-Unis ont joué le «rôle le plus constructif» dans les événements de la région. Le conflit israélo-palestinien demeure central dans toute perception arabe de la puissance américaine. Ainsi, à la question : «quelles seraient les deux actions menées par les États-Unis qui amélioreraient votre perception de ce pays ?» la majorité écrasante des sondés répond «la réalisation d'un accord de paix israélo-palestinien» (55%) et «la suspension de l'aide à Israël» (42%).»

Vous citez un article de Telos, dont vous êtes le fondateur, «d'inspiration réformiste» et qui n'est affiliée à aucun parti politique, centre de réflexion d'économistes, de politologues, de juristes, de sociologues français et étrangers, créée en décembre 2005 et que vous présidez. Peut-on publier des extraits de l'article relatif au Maroc ?

Oui. C'est un article de Baudouin Dupret Baudouin, juriste qui a reçu une formation en langue arabe et islamologie à l'Université catholique de Louvain, en Belgique, de même qu'en études sur le Proche-Orient à l'Université américaine du Caire, en Égypte. Il est docteur de l'Institut d'études politiques de Paris, où il a également passé son habilitation à diriger des recherches. Chargé de recherches au CNRS, il a été en poste huit ans au CEDEJ, en Égypte, puis quatre ans à l'IFPO, en Syrie. Il est aujourd'hui en poste à l'Institut des sciences sociales du politique (ISP-ENS Cachan) et chargé de cours invité à l'Université de Louvain. Dans le domaine de la sociologie et de l'anthropologie du droit en contexte islamique, il a dirigé plusieurs ouvrages.
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Maroc : la victoire électorale de la monarchie

La victoire du Parti de la justice et du développement (PJD) est une victoire pour le système politique marocain. Démonstration est faite, en effet, de ce que réformer un système politique est possible, et que cela accouche plus vite, plus efficacement et avec moins de souffrances de transformations sérieuses. Il faut souligner quatre traits fondamentaux du processus ayant permis l'intégration politique de l'islamisme : l'inscription de la réforme politique marocaine dans la durée, la capacité à gérer politiquement la contestation, le choix de la transformation contrôlée du système, le pari légitimiste de l'islamo-démocratie conservatrice. L'évolution du système politique n'est pas le seul produit de la «pression de la rue», mais d'un triple désamorçage du potentiel déstabilisateur de la contestation. Le premier date de la dernière décennie du règne précédent, avec l'ouverture de l'espace politique à la société civile et l'organisation d'une alternance au gouvernement permettant d'absorber l'opposition historique. Le deuxième se situe à l'avènement du nouveau roi, qui s'engage personnellement dans le champ social et dans un projet de développement du pays. Le troisième date du 9 mars 2011, quand, à la suite de ce qu'il est convenu d'appeler le Printemps arabe et de son prolongement marocain, la décision a été prise de reprendre un processus de réforme quelque peu endormi et d'inscrire, ce faisant, la réponse à la contestation dans la dynamique politique de la continuité réformatrice. L'efficacité de ce triple désamorçage est attestée par, d'abord, la difficulté du Mouvement du 20 février à mobiliser massivement, et, ensuite, par son incapacité à traduire sa revendication d'un changement de régime dans des termes audibles pour la majorité de la population. Le référendum du 1er juillet sur la nouvelle Constitution, qui doit se lire en termes de plébiscite de la monarchie, a clairement démontré que le sommet du système politique marocain ne souffrait d'aucune usure et que les changements radicaux n'étaient pas du goût de la population.
Depuis le déclenchement du Printemps arabe et, en particulier, depuis les premières mobilisations du 20 février, les autorités marocaines et, tout particulièrement, le ministre de l'Intérieur ont largement fait le choix d'une gestion faiblement policière de la contestation.
Ceci aussi n'est pas totalement nouveau, si l'on veut bien se souvenir que la tension sociale dans la région du Sahara occidental n'a pas été le prétexte, tout au long de cette dernière année, à une répression systématique, au point d'ailleurs que le reproche a été fait aux autorités de ne pas avoir suffisamment anticipé le risque sécuritaire que posaient les clivages ethniques caractéristiques des villes de ces provinces. Le double mouvement de contestation, l'un socioéconomique, l'autre politique, qui a marqué la vie marocaine depuis le 20 février, a fait l'objet d'une gestion mélangeant les gratifications matérielles pour dégonfler la charge explosive de la fracture sociale et les mesures institutionnelles pour faire bouger les lignes de la carte politique. Ce dosage, qui n'est jamais tombé dans le tout sécuritaire, a permis d'éviter que les deux bouts de la contestation se rejoignent et que le mouvement socioéconomique ne se politise. Parallèlement, l'adoption d'une constitution renforçant les prérogatives du gouvernement et du Premier ministre a signifié la mise en demeure des partis politiques de se prendre davantage en main. Le Palais ayant en quelque sorte «fait son boulot», c'était au champ partisan d'assurer le relai, une fois le rapport de force clairement établi par les élections. C'est à cet instant précis que nous nous trouvons…
Baudouin Dupret 2 décembre 2011"



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