Menu
Search
Mardi 09 Juin 2026
S'abonner
close

«La Poésie marocaine de l'indépendance à nos Jours» de Abdellatif Laâbi : La génération de la rupture

«Avec cette anthologie, nous accédons à un continent poétique en grande partie inexploré» lit-on sur la quatrième de couverture, «continent» à travers laquelle Abdellatif Laâbi, doyen des poètes marocains d'expression française, nous guide au moyen de cet

No Image
A côté de Laâbi, Khatibi ou Lahbabi on trouve des auteurs moins connus ou pas du tout connus.

Il y a une autre nouveauté : soucieux de la qualité des textes comme critère essentiel de choix, mais aussi de donner une image qui soit la plus fidèle possible de ce qui se fait en matière poétique, Laâbi a tenu à faire figurer des poètes de langue arabe marocains comme Ahmed Lamsyeh Mourad Kadiri ou Driss Mesnaoui; et en amazigh comme Ali Sidki Azaykou, Ahmed Assid ou Mohamed Mestaoui.
Un texte poétique est-il traduisible ? Comment transposer un poème d'une langue, d'une culture donc et d'une sensibilité musicale particulière à une autre totalement différente ?

Laâbi ne nie pas la difficulté. Il écrit à ce propos : «la question du traduisible et de l'intraduisible se présente à coup sûr, et elle n'est pas simplement théorique pour celui qui se trouve confronté au travail minutieux de rapprochement et de mise en correspondance des langues, surtout quand celles-ci sont aussi éloignée les unes des autres comme dans le cas présent. Est-il aventuré de dire que les langues, à l'instar des êtres vivants, ont chacune une espèce de noyau dur d'identité ? Est-il possible, voire légitime, de casser ce noyau ? Comment transposer le plus intime dans un autre sanctuaire d'intimité et obtenir qu'il fasse sens, ou du moins qu'il ne fasse pas l'objet d'un rejet ? Telle est la difficulté que nous avons dû affronter dans une bonne partie de cette anthologie» . Difficulté qu'il a pu surmonter en faisant appel à «l'intuition», mais aussi moyennant quelque «trahison». Un risque qu'il assume pleinement étant pour lui «le meilleur gage d'une fidélité créatrice».

La traduction n'est pas la seule difficulté. Le choix des textes en est une autre. Comment dans un corpus de textes d'un auteur donné, faire le choix d'un seul que l'on estime devoir mériter l'intérêt? Là aussi Laâbi s'en remet à sa subjectivité, il ne s'en cache pas. Pour lui, le critère de l'universalité a joué : «Nous laissant guider par notre propre intimité avec la poésie, nous pensons que de tels textes correspondent à des moments privilégiés où la voix du poète s'élève au-dessus des contingences de l'histoire, de la géographie et de la culture pour s'adresser à la conscience humaine, où la langue natale de l'écrivain parvient, selon une étrange alchimie, à s'immiscer dans toutes les langues, où le spécifique que véhicule toute poésie s'estompe au profit de l'universel».

Dans ce même texte introductif, Laâbi ébauche à grand trait l'histoire de la poésie au Maroc depuis les origines jusqu'à nos jours afin de mettre en contexte les textes contemporains objet de l'anthologie. Il retient en gros quatre périodes correspondant en fait au grand tournant de l'histoire du pays. Des origines à la période pré-coloniale, la période coloniale proprement dite et enfin la décolonisation et l'indépendance.

Il y a malheureusement peu d'informations sur la longue période qui précède la colonisation en raison de l'absence d'un «corpus conséquent» de textes qui permettent une étude de quelque utilité sur la production de cette époque, du moins en arabe classique. Ce qui est sûr c'est que la poésie durant ces longs siècle n'a pu sortir du carcan légué par la tradition arabe. La poésie orale en langue populaire, une tradition profondément ancrée dans la société a pu être sauvée en partie de l'oubli grâce aux efforts de transcription dont elle a fait l'objet durant la période coloniale.

Il fallait attendre cette période justement pour voir renaître une nouvelle écriture poétique fortement influencée par des apports du Machrek et tournée vers des préoccupations patriotiques, Laâbi l'appelle la poésie de la résistance dont les ténors ne sont autres que les chefs de cette même résistance, Allal Al Fassi, Chouaïb Doukkali, Mokhtar Soussi, Mohamed Haloui, Abdellah Guennoun entre autres.

S'il tranche par son contenu avec le patrimoine traditionnel, nous dit Laäbi, cette poésie n'a néanmoins pas été d'un grand apport quant à sa forme ou à ses figures esthétiques.

La rupture s'opère réellement après l'indépendance grâce aux nouvelles élites intellectuelles formées dans la pluralité culturelle et linguistique et donc en rapport direct avec la production poétique dans d'autres cultures notamment le Machrek et l'Europe.

L'influence des idées modernistes y est aussi pour beaucoup dans cette rupture. La contestation politique se tournant, durant cette période, vers l'Etat national en place, jugé traditionaliste et peu en phase avec la démocratie, la poésie se voit soudain en poste d'avant-garde dans ce nouveau combat. C'est la revue Souffle animée par un groupe d'intellectuels de sensibilité de gauche et d'expression française dont Laâbi, Kheïr Eddine, Ahmed Bouanani , Tahar Ben Jelloun , Nisabouri, Loakira et bien d'autres qui sera le porte drapeau.

Les poètes arabes ne manquaient pas non plus, ils s'appellent Mohamed Bennis, Abdeljabbar Shimi, Mohamed Khammar,Guennouni, Ahmed Mejjati, Mohamed Maîmouni, Abdelkrim Tabbal, Abdellah Rajiî, tous gravitant plus ou moins autour de revues telles Aqlam, Afaq Aqlam ou Attaqafa al Jadida.

Cette première génération des débuts des années 60 qui aura un grand impact sur l'évolution de la poésie en particulier et des idées de modernité en général, aura effet de modèle sur la génération d'après.
Ce sont les textes de ces générations successives qui font l'objet de cette anthologie .

«La Poésie marocaine
de l'indépendance à nos Jours» d
e Abdellatif Laâbi
Ed. La Différence, 270 pages

Lisez nos e-Papers