11 Mai 2012 À 18:57
J’ai toujours mis un point d’honneur à écrire ex nihilo, ou avec une gomme, affirma-t-il, à l’auditoire qui en resta baba. Aujourd’hui, avec le recul, je me rends compte que notre jeune écrivain a dû employer métaphoriquement l’usage de la gomme, tant il est vrai qu’il ne peut prétendre se défaire ad vitam aeternam de ces milliers de kilomètres de mots, qui le traquent comme son ombre, surgissant contre son gré d’un palimpseste buté... Ainsi, son dernier roman «Oussama mon amour» (mars 2011), présenté récemment au Pen club international à Rabat, s’avère-t-il un exemple édifiant à cet égard !Roman de la quêteÀ travers ce roman, le lecteur effectue une pérégrination houleuse à travers 24 chapitres à la recherche de l’identité ou la plénitude de son personnage Mstafa. Aussi, le chiffre24 est-il bien révélateur. En effet, le protagoniste nous a annoncé qu’il mourrait dans deux heures (indication de la durée du récit et de la lecture aussi) pendant la nuit, peut-être à minuit (24 heures). Le chiffre24 indiquerait aussi le nombre de lettres que constitue la profession de foi en arabe prononcée par l’agonisant (il n’y a de divinité que Dieu et Mohammed et son prophète).Au demeurant, le morcellement du personnage n’est pas sans rappeler le mythe égyptien de la reine Isis, qui effectue un voyage mystique et initiatique à bord d’un bateau descendant le Nil pour retrouver les parties manquantes de son époux Osiris, démembré par le frère jaloux.Mstafa se débat dans une crise d’identité si bien qu’il ait l’impression que les autres l’ignorent. Quand il se regarde dans le miroir, il refuse de ressembler à son père. Ainsi, n’a-t-il pas encore dépassé le stade œdipien et ne se reconnait pas non plus dans le miroir. À travers le voyage qu’il effectue la nuit à bord de l’autobus, il part à la quête de son identité. Mais la vraie quête de la personnalité commence peut-être à la clausule au moment de la fragmentation. Symboliquement, le corps de Mstafa est un véhicule qui effectuera le périple salutaire pour trouver son moi véritable, et sa plénitude.
La quête du roman L’auteur semble poursuivre sa quête d’une forme d’écriture romanesque qu’il a entamée depuis son premier roman «Un marocain à New York» et qui lui permet d’atteindre à l’universel. En effet, dans ce dernier roman, YAE n’a pas situé son récit dans un espace précis et fait preuve d’une rare faculté d’exploration de l’âme humaine. En outre, comme dans «Les clandestins», il évite le suspense de l’incipit et opte pour le récit fragmenté et polyphonique, en faisant parler plusieurs personnages. Il adopte aussi un genre littéraire hybride, qui tient à la fois du roman, du théâtre, de la poésie et du scénario. De plus, Elalamy amalgame les tonalités, en alliant tragédie humaine et farce grotesque à travers le personnage de Mstafa, qui continue à cultiver sa concupiscence au seuil de la mort ou à travers le personnage de la prostituée qui fait un usage spécial du dentier oublié par l’un de ses clients. L’auteur fait ici, peut-être sans qu’il le sache, un clin d’œil au roman de Faulkner «As I lay dying» où le personnage du père est obnubilé par son nouveau dentier alors qu’on s’achemine vers le cimetière pour enterrer la mère. En somme, ce nouveau «roman» de YAE est une sorte de bombe littéraire lancée aux lecteurs, qui doivent impérativement la désamorcer avant qu’elle n’éclate de (rire). On y trouvera aussi une sorte de délectation funèbre qui nous tiendra en haleine jusqu’à la clausule, et surtout une leçon édifiante d’écriture et d’humanité.