Fête du Trône 2006

«Ce qui est important, c’est l’émergence des populations arabes à la citoyenneté»

«Pour exercer mon métier, il faut que je circule partout et que je parle à tout le monde», écrit Gilles Kepel dans son dernier ouvrage «Passion arabe». 40 ans durant et pour les besoins de ses recherches, il aura sillonné par monts et par vaux le monde arabe et aura rencontré toutes les sensibilités politiques. Pour «Passion arabe», son dernier ouvrage, il parcourt deux années durant et en tous sens «cet univers arabe traversé par les révolutions», refusant de se laisser «berner, acheter, récupérer» et préférant, de visu, voir ce qui se passe sur le terrain.
Des reportages qui donnent naissance à un ouvrage, passionnant, qui donne le vertige, mais aussi à un documentaire de France 3 que l’on pourra voir le 22 mai. Entretien à bâtons rompus.

Gilles Kepel, chercheur et membre de l’Institut universitaire de France

18 Mai 2013 À 15:52

Le Matin : Vous êtes chercheur et professeur universitaire connu pour vos ouvrages et vos travaux. «Passion arabe» relève plutôt du reportage en direct et d’un travail d’investigation. Hormis ce travail sur le terrain, sur quels matériaux avez-vous travaillé ?Gilles Kepel : J’ai fait un périple qui m’a permis de réaliser 35 voyages un peu partout dans le monde arabe et où j’ai pu rencontrer tout le monde, revoir des gens que j’avais connus, des amis. J’ai alors organisé à Paris un grand colloque sur les révolutions arabes fin juin 2012, inauguré par Laurent Fabius, qui venait d’être nommé aux Affaires étrangères. Cette rencontre avait été précédée par plusieurs colloques en Tunisie, en Libye, en Égypte, qui avaient rassemblé des universitaires, des chercheurs et des politiques pour recueillir leur point de vue et leur vision des choses. On m’a également proposé de faire un film documentaire qui doit sortir le 22 mai sur France 3 et dont la réalisation m’a échappée. Avec la caméra, c’est une autre approche du terrain, plus vivante, plus dynamique. J’ai beaucoup de matériaux de films, de rushs et de documents produits par les révolutionnaires eux-mêmes. Il y a eu énormément de choses filmées. Les événements de la Place Tahrir ont été filmés par les gens eux-mêmes qui exprimaient eux-mêmes ce qu’ils faisaient. L’utilisation des vidéos a ensuite changé, en Syrie et en Libye par exemple, avec les participants à la guerre. En Libye, on voit par exemple les premières attaques de la caserne à Benghazi filmées par les attaquants eux-mêmes. Ce sont des documents exceptionnels, pleins de vérité. Les différents protagonistes ont au fur et à mesure compris l’importance de tels documents que l’on pouvait manipuler dans un sens ou dans l’autre. La guerre civile syrienne est une guerre qui se joue aujourd’hui sur YouTube avec les différentes factions dont certaines filment la mise à mort des adversaires, les tortures, les humiliations. Certaines vidéos atroces, meurtrières contribuent à brouiller la frontière entre la réalité et le virtuel. En Syrie nous assistons à la première guerre en instantané sur YouTube avec un rôle qui change les médias, propices à toutes les manipulations. Au départ, les nouvelles technologies accompagnaient la liberté et la démocratie, aujourd’hui elles se sont retournées contre leurs utilisateurs. Il existe aujourd’hui tout un système de manipulation qui rend difficile le décryptage de la guerre.

Aller chercher l’information à la source

Cela explique-t-il votre désir d’aller vous-même sur le terrain pour séparer le vrai du faux ?Oui, j’ai fait ces longs voyages pour aller chercher l’information à la source, car on a tendance à tirer d’informations incomplètes et de vidéos non vérifiées, des théories. C’est beaucoup trop tôt, pour le moment, il faut recueillir des données, les filtrer, comprendre ce qui se passe.

D’autant qu’en termes de théories, il arrive que l’on se trompe. Avec Olivier Roy, vous affirmiez que le moment fort des islamistes était passé et qu’on allait vers leur déclin. Les événements actuels vous ont-ils donné tort ?Les journalistes ont interprété en rétrospective ce que j’avais écrit en 2000 dans mon livre «Djihad» sous-titré «expansion et déclin de l’islamisme». J’avais expliqué comment dans les années 90, la mouvance islamique s’était scindée en deux. D’un côté, ceux qui partent vers la violence avec des actions spectaculaires, mais qui n’arrivent pas à mobiliser les masses et, de l’autre, les islamistes modérés, dont l’AKP turc était le premier modèle, et qui seront conduits à faire des compromis avec le système en place, le système électoral et le système démocratique. C’est le cas du PJD au Maroc, parvenu au pouvoir à travers la voie électorale. Ces partis sont soumis à des pressions fortes des processus de démocratisation et aux pressions des jeunes. Ennahda, par exemple, a été obligé de s’allier à des partis laïques, au CPR de Marzouki et Attakatoul de Benjaaffar, et la ligne idéologique d’Ennahda a beaucoup évolué. Ahmed Jibbali a démissionné parce qu’il ne voulait pas qu’Ennahda soit tenue responsable de l’assassinat de Choukry Belaid. On voit bien les évolutions : au départ, les islamistes étaient partis sur l’idée que l’Islam c’est la solution. Aujourd’hui, il y a des sensibilités différentes, des salafistes éclatés en masse de groupuscules et les modérés à l’épreuve de la politique.

C’est le monde arabe qui est à l’épreuve à la fois de la libéralisation, mais aussi de la contre-révolution. À partir de cette radioscopie que vous nous présentez, quelles questions de fond vous posez-vous ?La question est de savoir s’ils vont se dissoudre dans la pluralité démocratique ou si, au contraire, ils vont utiliser cette voie pour parvenir à un état totalitaire. C’est ce débat qui se déroule aujourd’hui où nous assistons à une troisième phase. La première c’est la chute des régimes, la deuxième c’est l’émergence des «Frères» qui ont été durement réprimés et qui grâce aux appareils de solidarité ont mobilisé les gens. La troisième phase c’est la forte contestation, comme en Égypte, quand Morsi a voulu s’attribuer les pleins pouvoirs et qu’il s’est vu interpeler par ses adversaires et par une partie de ses électeurs.

Quelle première conclusion tirez-vous ?Quelles que soient les manifestations relevées ici et là, ce qui est important, c’est l’émergence d’un accès des populations arabe, et ce, pour la première fois, à la citoyenneté qui leur avait été largement confisquée par les régimes autoritaires issus des indépendances et qui ont toujours parlé en leur nom. Mon ami Samir Frangi que j’ai rencontré au Liban me disait que c’est la première fois que l’on parle des Syriens et non de Bachar El Assad ! C’est quelque chose qui va rester présent, quelles que soient les vicissitudes. Il reste que l’on ne voit pas ce changement dans les pays du Golfe où cette dynamique a été avortée, comme à Bahreïn, ou étouffée, comme au Yémen, parce que les pays du Golfe craignaient la contagion révolutionnaire sur leur sol. Le mouvement a été canalisé contre l’ennemi extérieur qui est l’Iran. La Syrie est prise en otage par un conflit qui la dépasse et l’on voit des clivages qui redessinent la carte du Moyen-Orient au détriment des Palestiniens.

Le Grand Moyen-Orient ?

Est-ce que ces clivages répondent au fameux projet de Georges Busch du Grand Moyen-Orient ?À l’envers, car les néo-conservateurs voulaient s’appuyer sur les chiites comme alliés principaux et notamment les chiites irakiens. Ils voulaient manifester à l’Iran et aux Iraniens qu’au fond les relations entre les chiites et Les États-Unis pouvaient être excellentes et qu’il pouvait y avoir un effet d’imitation qui permettraient de faire tomber le régime des Ayatollahs, ce qui permettrait d’avoir un pôle d’influence plus fort au Moyen-Orient, appuyé sur les chiites d’Iran et d’Irak contre l’Arabie saoudite, car 15 des 19 kamikazes du 11-Septembre étaient saoudiens.

Ce n’est pas ce qui s’est passé ?Il y a eu l’invasion de l’Irak. L’invasion américaine avec ses milliers de morts n’a finalement pas servi dans ce sens. L’Irak est dominé par un parti dirigé par Maliki et qui est le meilleur allié de l’Iran, l’ennemi par excellence des États-Unis. On a une autre alliance avec une coalition improbable avec la Turquie, les pays du Golfe, Israël contre les Russes et les chiites.

Il reste que la ligne de fracture sunnite et chiite s’amplifie ?Quand on la nourrit. Dans l’histoire, les Arabes et les Persans ont passé leur temps à commercer et à construire le Golfe. Ce sont des civilisations très complémentaires, mais pour des raisons politiques, on assiste à l’exacerbation des haines entre Arabes et Iraniens, entre sunnites et chiites. C’est dangereux et à mon avis il faut trouver des modes de communication avec la société iranienne qui est dynamique et d’une grande culture ! On le voit à travers leur cinéma, leur littérature et à leur résistance à l’embargo.

Processus de fragmentation

Au «Forum de Paris» qui s’est tenu à Casablanca, l’un des intervenants a rappelé que le Printemps arabe avait été dûment préparé par les néo-conservateurs, alliés à d’autres, pour introduire la fitna dans le monde arabe. Question : les sociétés civiles arabes ont-elles été instrumentalisées par certaines fondations ?Beaucoup d’activistes ont été formés par la Fondation Sorros ou d’autres fondations américaines, un peu dans la logique des Révolutions orange qui ont eu lieu en Ukraine, en Géorgie… Cela fait partie du jeu démocratique des ONG ! Dans un premier temps, l’idée c’était «Mieux vaut Ben Ali que Ben Laden» et on a donné 10 ans de plus à Ben Ali. Mais les autocrates ont vieilli, la corruption a gangrené leur entourage et cela a aliéné une partie de la population qui les a soutenus. Il y a eu aussi la crise économique avec l’augmentation des prix des produits alimentaires qui a paupérisé la population. Là-dessus, il y a Mohamed Bouazizi et ceux qui se sont immolés qui sont devenus des martyrs. La coalition révolutionnaire s’est créée de fil en aiguille jusqu’à ce que Marx appelle le moment d’enthousiasme des différents groupes qui font tomber le régime Ben Ali.

On parle de Printemps arabe ? Le terme est-il adéquat ?Ce qui est important, c’est la construction de la citoyenneté, qui passe par des phases difficiles parfois comme en Syrie, mais c’est irréversible.

Dans une conférence à Paris, le chercheur libanais Georges Corm disait qu’après le communisme, ce sont les pays musulmans qui sont dans la ligne de mire et que la mise à l’index ne fait que commencer. Comment réagissez-vous à cette analyse ?Cela fait partie de la réorganisation du monde. On a d’un côté l’émergence des puissances manufacturières comme la Chine et l’Inde avec une immense main-d’œuvre, qui pose des problèmes au reste du monde et de l’autre côté, la rente gazière et pétrolière qui donne des surplus gigantesques aux pays du Golfe, ce qui crée des déséquilibres mondiaux. Je ne pense pas que les pays musulmans soient particulièrement visés.

Il y a cependant un mouvement de fond de sécession, par exemple au Soudan, en Libye...Oui en Libye, il y a un processus de fragmentation et c’est tout le problème des interventions occidentales. Les frappes de Sarkosy comme on les appelle là-bas ont permis de faire tomber Kadhafi, mais en l’absence d’accompagnement politique, il faut gérer les conséquences au Mali.

Un mot sur l’Algérie et le Maroc ?Au Maroc, il y a un processus de coagulation, pour l’Algérie, il y a le trauma de la guerre civile, mais aussi une grande distribution d’argent dans différents programmes. Il y a aussi l’attentat d’Ain Amenas… dont on n’a pas encore tiré les conséquences.

Copyright Groupe le Matin © 2026