20 Mai 2013 À 15:43
Lors des hommages rendus à Margaret Thatcher à l’occasion de son décès, nombreux ont été ceux qui ont célébré en elle une dirigeante qui a conduit de grands changements. Il a souvent été fait référence à son équivalent américain, Ronald Reagan. Mais il serait plus intéressant de la comparer avec un autre président contemporain, Georges H. W. Bush.
Bien qu’on l’ait souvent considéré comme un simple gestionnaire, son bilan en matière de politique étrangère est l’un des meilleurs de ces 50 dernières années. Son gouvernement a géré la fin de la Guerre froide, le démantèlement de l’URSS et l’unification de l’Allemagne dans le cadre de l’OTAN - tout cela sans violence. Il a également mené une vaste coalition sous l’égide de l’ONU pour libérer le Koweït après son invasion par Saddam Hussein. S’il avait commis la moindre erreur, l’état du monde serait bien plus inquiétant qu’il ne l’est aujourd’hui.
Bien que le monde se soit radicalement transformé lors de sa présidence, Bush, ainsi qu’il en convient lui-même, ne cherchait pas à provoquer de grands changements. Il n’a pas suivi les conseils de Thatcher et d’autres au sujet de la réunification allemande, en raison de son sens de l’équité et par fidélité à son ami le chancelier allemand Helmut Kohl. En octobre 1989, il a répondu à un appel de ce dernier en déclarant «qu’il ne partageait pas les craintes de certains pays européens quant à une Allemagne réunifiée».
Il a également veillé à ce que Kohl et d’autres dirigeants proches de lui gardent le contrôle de la situation. Il a été critiqué pour la discrétion de sa réaction, quand le mur de Berlin est tombé un mois plus tard en raison d’une erreur de l’Allemagne de l’Est. Mais il avait délibérément choisi de ne pas humilier les Soviétiques et de ne pas jubiler. «Je ne vais pas danser sur le mur en me frappant la poitrine en signe de victoire», a-t-il déclaré - un modèle d’intelligence émotionnelle de la part d’un dirigeant. Une telle maîtrise de lui-même a favorisé ensuite le succès du sommet de Malte avec le Président Gorbatchev. La Guerre froide s’est terminée rapidement, suivie par le démantèlement de l’empire soviétique.
Bush devait réagir à des forces qui échappaient largement à son contrôle, aussi s’est-il fixé pour objectif d’équilibrer prudemment intervention et restreinte dans l’action. On lui a reproché de ne pas encourager les aspirations nationales de républiques soviétiques telles que l’Ukraine en 1991 (quand il a prononcé son discours infâme dans lequel il mettait en garde contre le «nationalisme suicidaire»), de ne pas être allé jusqu’à Bagdad pour renverser Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe et d’avoir envoyé Brent Scowcroft à Pékin pour maintenir les relations avec la Chine après le massacre de la place Tienanmen en 1989. En réalité, à chaque fois il a privilégié la stabilité à long terme par rapport à son intérêt à court terme.
Il lui a aussi été reproché de ne pas chercher davantage à dessiner les contours d’un monde nouveau, qu’il s’agisse de la démocratie en Russie, du Moyen-Orient ou de la non-prolifération nucléaire à une époque où il semblait possible de peser sur la politique mondiale. Mais ici aussi il a donné la priorité au maintien de la stabilité mondiale, plutôt qu’à une nouvelle vision du monde.
Bush était également respectueux des institutions et des règles, que ce soit sur le plan intérieur ou extérieur. Il a demandé l’autorisation de lancer la guerre du Golfe au Congrès et à l’ONU (dans le cadre du chapitre 7 de sa charte). Réaliste dans sa pensée, il pouvait être wilsonien dans sa tactique. Sa décision de mettre fin à la guerre au sol dans le Golfe après seulement quatre jours reposait à la fois sur des préoccupations humanitaires liées au risque de massacre de soldats irakiens et sur sa volonté de ne pas affaiblir l’Irak au point qu’il ne puisse plus faire contrepoids à l’Iran voisin. Bien que sa décision d’envahir Panama pour capturer (et ensuite juger) Noriega ait violé la souveraineté de ce pays, elle avait de facto une certaine légitimité du fait des agissements de Noriega. Et quand il a mis sur pied une coalition internationale pour lancer la guerre du Golfe il y a inclus plusieurs pays arabes, non pour garantir la victoire militaire, mais pour renforcer la légitimité de la coalition.
À l’été 1990, quand Bush et Thatcher se sont rencontrés à Aspen au Colorado, cette dernière lui aurait conseillé de ne pas adopter une politique trop hésitante. La plupart des historiens estiment que ce risque n’existait pas. Grâce à une combinaison avisée de la puissance militaire et économique de l’Amérique et de son influence politique et culturelle, Bush a mis au point une stratégie gagnante - une stratégie qui permettait aux USA de parvenir à leurs fins sans apparaître trop isolationnistes et sans trop se désintéresser des droits de l’homme dans le monde. Il a veillé à ne pas humilier Gorbatchev et à bien gérer la transition vers la présidence de Eltsine dans une Russie nouvellement indépendante. Il est vrai qu’il ne s’occupait pas partout de la défense des droits de l’homme, qu’il s’agisse des Kurdes et des chiites en Irak, des dissidents en Chine ou des Bosniaques en ex-Yougoslavie. En ce sens, son cosmopolitisme était limité par son réalisme.
Aurait-il pu mieux faire s’il avait davantage eu la volonté de changer les choses à l’image de Thatcher ou de Reagan ? Il aurait peut-être fait plus s’il avait accompli un second mandat. Et s’il avait été meilleur communicant, il aurait sans doute amené l’opinion publique américaine à mieux comprendre la nature changeante du monde de l’après-Guerre froide. Mais du fait des grandes incertitudes liées à un monde en plein changement et des difficultés à évaluer les conséquences de l’effondrement de l’empire soviétique, il valait mieux un dirigeant bon gestionnaire plutôt que visionnaire.
On se souvient que Bush avait dit qu’il n’avait pas «le truc de la vision». Néanmoins, fin 1989 peu de gens croyaient à la réussite d’une réunification pacifique de l’Allemagne dans le cadre de l’OTAN - et seulement pas Thatcher. Cette comparaison montre que dans certaines circonstances, un bon gestionnaire comme Georges H. W. Bush (ou Eisenhower avant lui) est préférable à une dirigeante ou un dirigeant charismatique qui veut tout chambouler.
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