GéoPolis

Écosystèmes complexes

Smart Cities : quel positionnement pour le Maroc ?

author LE MATIN

En 2007, selon le cabinet McKinsey, plus de la moitié des plus grandes villes, exactement 380 sur 600, se trouve dans les pays développés et contribue à plus de la moitié du PIB mondial, contre seulement 10% générés par les 280 villes situées dans les pays en développement. Le déséquilibre est plus qu’apparent. Selon toujours le même cabinet, l’année 2025 connaitra une double tendance. La première se manifestera dans le fait que les grandes villes qui émergeront seront situées au Sud. Sur les 136 grandes villes, 100 seront chinoises, 13 indiennes et huit latino-américaines. La deuxième tendance concernera la taille des villes qui porteront la croissance mondiale. En 2025, 45% du PIB mondial résultera de l’activité des villes intermédiaires. Dès lors, le monde assistera à une réorientation du développement urbain vers les pays émergents au sud et à l’est de la planète. Une réorientation qui renferme aussi bien des enjeux de développement que des enjeux de puissance.

Que faire quand on ne dispose pas de technologie et qu’on aspire à un rattrapage technologique ? Dans ce cas, le développement urbain peut être une approche pour une accumulation quantitative de technologies. La principale condition à ce niveau étant de disposer d’une vision stratégique et politique du développement urbain à long terme. Il est capital qu’une telle vision s’aligne sur les objectifs de développement durable pour éradiquer la pauvreté, protéger la planète et garantir la prospérité pour tous. Il est donc question de drainer des délocalisations à externalités positives. Autrement dit, choisir la voie d’une urbanisation intelligente basée sur une stratégie innovante qui lie développement économique, politique et social et qui permettra l’intégration des technologies selon une approche plus globale. Et c’est là où intervient la notion de territoire et de capital immatériel, car il ne s’agit pas de copier des technologies, mais plutôt de faire face au double défi de créer et de développer des compétences. À ce stade-là, il est primordial de développer une culture technologique, laquelle est étroitement liée à la notion de capital social.

Dans cette optique, la ville se doit d’être efficace, innovante et participative. Ce qui correspond parfaitement à la description des «smart cities» ou «villes intelligentes». Un concept à appréhender au pluriel puisqu’il n’existe pas un seul modèle ou un canevas précis pour bâtir une ville intelligente, mais plusieurs, puisque le «one smart fits all» n’existe pas. Il s’agit d’agglomérations urbaines qui recourent à un réseau toujours plus puissant d’infrastructures et de services numériques. Le déploiement des nouveaux modes d’interconnexion facilite grandement les besoins d’interactions humaines. C’est le niveau de réussite ou d’échec de ce type d’interactions qui détermine l’intelligence de la ville. Cette dernière étant appréhendée comme un écosystème complexe vivant de relations sociales et c’est la richesse des transactions entre les individus et les groupes sociaux qui détermine le degré d’intelligence d’un territoire et le rythme de son évolution dans le temps. Il s’agit d’intégrer le fait que l’habitant est au cœur de la Smart City, faisant appel à un autre type d’intelligence, «l’intelligence sociale», qui donne naissance à des particularités qui différent d’une société à l’autre et, de ce fait, il n’y a pas de villes intelligentes clé en main. Sur le plan régional, l'enjeu est important : il s’agit de l'articulation d'une vision afro-méditerranéenne de la ville intelligente. Le Maroc est bien conscient de cette réalité et peut se positionner en tant que hub sur la question entre l’Europe et l’Afrique subsahariennes, et ce pour plusieurs raisons.

Certes, le Maroc a commémoré en 2014 le centenaire de la première loi fondatrice de l'urbanisme au Royaume, mais c'est au milieu du huitième siècle que le Maroc procéda à sa première réorganisation territoriale fondée sur de nouveaux rapports sociaux et spatiaux dans le cadre des cités. .../...
Le Maroc peut donc s'enorgueillir d’une histoire de l'organisation de l'espace urbain du Maroc. Cette organisation a été profondément dictée par sa vocation géographique et civilisationnelle. Elle est le reflet d'une expérience multiséculaire en termes de conception d'un espace authentique, communautaire, civilisationnel, contemporain et avant-gardiste.

S.M. le Roi Mohammed VI a poursuivi de façon active une politique de décentralisation donnant plus d’autonomie aux provinces et aux municipalités pour répondre au mieux aux besoins socio-économique, culturel et écologique de leur communauté et pour encourager la participation active et effective à la gouvernance locale.
Le Royaume a aussi procédé à la libéralisation des médias et a fait de l’accès à la technologie digitale une priorité à travers le Plan Maroc Numeric. Outre le fait d’avoir organisé plus d’une rencontre – les premières au niveau du continent – sur le sujet, le pays a introduit plusieurs politiques et réformes politiques et sociales pour servir de fondements à ce type d’organisation urbaine. Les principaux objectifs étant la baisse de la consommation énergétique, la gestion optimale des trafics urbains et interurbains, la gestion efficiente et maitrisée de l'éclairage public, ainsi que la recherche d'une efficacité énergétique des bâtiments régis par la réglementation marocaine.

Les ports – au nord, dans l'Oriental et au sud –, la plus grande centrale solaire au monde (Noor), le tramway, la nouvelle relation entre le centre et la périphérie initiée par la régionalisation avancée, tous des projets phares à mettre au crédit d'une vision globale qui veut faire des cités marocaines des centres
économiques. L’idée de développer des initiatives intelligentes avait bien muri poussant le Maroc à prendre des décisions pour planifier des actions pour développer un savoir-faire en matière de services pour villes intelligentes exportables. Le Maroc s’est d’ores et déjà lancé dans l’acquisition d’un savoir-faire en matière de construction de villes nouvelles, telles la nouvelle ville intégrée Tamansourt et la nouvelle ville éco-conçue Zenata. L’objectif étant de réaliser un équilibre permanent entre outils technologiques modernes et identité locale de la construction.

Il s’agit d’édifier des villes à vivre qui puissent grandir de manière durable selon les principes d’efficience, de durabilité, d’innovation, de sécurité et d’équité. En 2013, le cluster Casablanca Smart City a vu le jour pour accompagner la capitale économique dans sa transformation en ville intelligente pour qu’elle devienne plus attractive, plus efficace et plus économique et pouvoir, de ce fait, devenir le centre d’affaires d’un hub régional dont l’ambition est d’être l’une des principales zones de services à haute valeur ajoutée pour l’Afrique.
Le défi n'est pas seulement économique, mais également politique, dans la mesure où le fait d’être pionnier en Afrique du Nord dans la mise en place d’écosystèmes intelligents permettrait au Maroc de consacrer encore plus son rôle de hub multidimensionnel, de reconquérir une partie de son identité géostratégique et de renforcer le poids de sa personnalité stratégique dans la région.

Parallèlement, il apparaît nécessaire que les pays qui s’engagent dans ce type de contrat y soient attentifs et s’arment juridiquement en conséquence afin de faire face à de nouvelles problématiques. Il est surtout question d’éviter les dérives possibles et de savoir facilement si un service, acheté à des fournisseurs étrangers, est intrusif et le refuser ou l’accepter en connaissance de cause, en vue de mieux protéger ses entreprises et le droit universel des citoyens à la vie privée. Le concept de la ville intelligente encourage l’individualisation, ce qui risque de défavoriser le sentiment d’appartenance à une société. Le challenge pour les habitants des Smart Cities consiste à prendre le contrôle de leur propre technologie de façon à mieux contrôler leur destin et celui de leur pays. Dans le cadre de cette révolution urbaine, nous sommes appelés à rester vigilants quant à préserver notre culture et l’inviter à se révéler. Le Maroc doit donc tirer profit de son histoire urbaine sans la dénaturer. Comme le développe Laurent Murawiec dans son livre «L'esprit des nations : culture et géopolitique», la politique extérieure des grandes civilisations situées hors de l'Occident est dictée par «un esprit» qui les habite depuis toujours.

Et gardons à l’esprit que la ville intelligente n'a de sens que si le potentiel des nouvelles technologies sert l'humain et contribue à l'inclure dans la vie de la cité pour l'associer à la création du service public et à la décision politique et pour élargir les dispositifs de la participation citoyenne. Ce qui semble en totale adéquation avec la vision royale qui a été confortée par la nouvelle Constitution. 


Contexte général de la ville intelligente

La ville est un milieu physique complexe composé de plusieurs sous-systèmes comme le transport, l’énergie, l’urbanisme, l’économie, l’enseignement… Gouvernance, transport, investissement, communication, planification et environnement sont autant de chantiers auxquels les villes marocaines font face.
Au niveau local, des efforts notables ont été déployés durant la dernière décennie dans le but d'affronter les problèmes liés à la planification urbaine, à l’organisation spatiale et à la pauvreté endémique dans les villes.
L’approche Ville intelligente ou «Smart City» peut être une réponse à cette complexité en dotant la ville d’outils permettant une interopérabilité fluide entre les différents sous-systèmes dans un souci d’optimisation des ressources, d’augmentation des échanges d’information et d’amélioration de la qualité des services offerts aux citoyens. Elle se base sur l’intégration des systèmes d’information dans la politique de développement de la ville et de ses infrastructures.
En effet, les technologies d’information et de communication offrent une importante opportunité de restructuration, d’interconnexion et de gestion unifiée de plusieurs systèmes tout en incluant des aspects liés à la qualité du service (exemple : la sécurité, la fiabilité, la disponibilité, etc.) en vue de supprimer les composantes redondantes et d'exploiter les données globales collectées pour une meilleure efficacité dans l’utilisation des ressources et des infrastructures et une amélioration de la qualité de vie des citoyens à travers un développement socio-économique innovant et respectueux de l’individu et de l’environnement.
Quelques exemples de pays ou de villes ayant opté pour une ville intelligente :
• Copenhague a adopté l’approche Smart City pour développer un environnement écologique urbain, tout comme les autres villes scandinaves. L’innovation était aussi au centre de ce développement et la ville a récemment lancé le projet Cleantech pour la promotion de l’innovation en cohérence avec une approche de développement durable.
• En France, des expérimentations dans ce sens commencent. Nice a investi dans un «boulevard connecté» expérimental : «200 capteurs en plein centre-ville installés en haut des lampadaires, dans la chaussée, sur des containers». Issy-les-Moulineaux ou Le Havre développent des Smart Grids à l’échelle de quartiers, sans parler des fameux compteurs communicants Linky qui renseignent sur la consommation d’électricité en temps réel.
• La ville de Hong Kong est aussi un intéressant exemple à citer. En effet, la ville a mis en œuvre plusieurs idées innovantes, notamment avec la mise en place d’un système de RFID dans son aéroport et dans toute la chaine de distribution agroalimentaire pour la traçabilité des produits. La ville a aussi développé un système d’e-gouvernance bien avancé. Mais comme New York, elle est pénalisée par une qualité de vie encore insuffisante.

Les fondamentaux de la ville intelligente

La Smart City repose sur quatre principaux piliers
1. Construction selon des normes
Les bâtiments peuvent être des BBC (bâtiment basse consommation), BEPOS (bâtiment à énergie positive), HQE (haute qualité environnementale), etc. Ils dépendent d’abord des usages qui en sont faits. Ce sont donc toujours les gens, et leur intelligence, qui font les qualités des bâtiments.
2. Aménagement et interconnectivité
La ville, dans les bâtiments, sur les espaces publics, dans les parcs et jardins, est pleine d’équipements. Tous ces matériels sont de plus en plus intelligents eux-mêmes. Ils sont connectés entre eux. Ils s’adressent de l’information. Une ville intelligente est faite de systèmes. Et pour que tous ces systèmes fonctionnent ensemble de façon optimale, certaines conditions doivent être satisfaites, comme le Wi-Fi à haut débit.
3. Traitement des données
La ville c’est du traitement de données. Il en va, classiquement, de l’état civil, à, aujourd’hui, l’avalanche de données qui la traversent, les ménages qui y vivent, les entreprises qui s’y installent, les touristes qui y passent.
4. Exploitation des réseaux
La ville est une exploitation quotidienne de réseaux. Qu’il s’agisse d’eau, d’énergie, de transport, de déchets, de télécommunications, un système urbain est d’abord un ensemble de réseaux. De plus en plus, ces réseaux sont, sur le plan des systèmes d’information, interconnectés.

Bouchra Rahmouni Benhida
Professeur à l’Université Hassan Ier, elle est aussi visiting professor aux USA, en France et au Liban. Ses travaux de recherche lui ont permis d’intervenir dans des forums mondiaux et des special topics dans des institutions prestigieuses à Hong Kong, en France, au Liban, aux Emirats arabes unis et en Suisse. Elle compte à son actif plusieurs ouvrages : «L’Afrique des nouvelles convoitises», Editions Ellipses, Paris, octobre 2011, « Femme et entrepreneur, c’est possible», Editions Pearson, Paris, novembre 2012, « Géopolitique de la Méditerranée », Editions PUF, avril 2013, «Le basculement du monde : poids et diversité des nouveaux émergents», éditions l’Harmattan, novembre 2013 et de « Géopolitique de la condition féminine », Editions PUF, février 2014. Elle a dirigé, l’ouvrage «Maroc stratégique : Ruptures et permanence d’un Royaume», éditions Descartes, Paris, 2013.

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