Le Matin : Quelle analyse faites-vous du récent retour du Maroc à l’Union africaine ?
Moubarak Lo :
Je dirai tout simplement que le Maroc a retrouvé sa famille naturelle. Parce que, bien avant cela, le Royaume a été à l’avant-garde de l’indépendance de l’Afrique. Lorsqu’elle est devenue indépendante, le Maroc s’est aussi beaucoup battu pour la construction du continent. Les gens tendent à l’oublier. Or il ne faut pas oublier l’action menée dans le cadre du groupe de Casablanca, qui était le groupe le plus offensif pour l’intégration africaine. La vocation de l’UA est d’accueillir tous les États africains et le Maroc ne fait que revenir aux sources et à sa famille et S.M. le Roi l’avait bien dit. Maintenant, il faut aller de l’avant et ne pas regarder en arrière. Il faut savoir que le Maroc a sa place en Afrique. La preuve en est les investissements dans tous les pays africains, en Afrique de l’Ouest comme en Afrique Centrale. Le Royaume commence même à les diversifier à travers des accords avec les pays de l’Afrique de l’Est et progressivement en Afrique Australe. Le Maroc est donc un acteur qui compte en Afrique. C’est le deuxième investisseur en termes d'investissements directs étrangers (IDE) en Afrique et le premier en Afrique de l’Ouest.

Qu’apporte donc le Maroc au continent en réintégrant l’UA ?
Cela va permettre à l’UA de parler d’une seule voix sur la scène mondiale, ce qui est l’un des objectifs principaux de cette organisation. Car si vous avez la parole de l’UA et, à côté, celle du Maroc, cela affaiblit la position africaine. Le fait que le Royaume rejoigne l’Union va permettre à toute l’Afrique de s’exprimer d’une seule voix dans les instances internationales.

Pourtant, certains pays avaient fait de la résistance lors de la réintégration du Maroc par l’UA ? Cela ne risque-t-il pas de se reproduire au niveau de l’Union ?
Non, je ne pense pas. Car cela fait déjà partie du passé. Même les pays qui avaient des réserves lors du débat sur la réintégration marocaine n’ont pas pu donner d’arguments valides. Je prends part à plusieurs séances de travail de l’UA et je remarque que ce débat est aujourd’hui dépassé. On discute plutôt pour avancer et il n’y a plus de place pour la division.

Quels sont alors les dossiers sur lesquels le Maroc peut aider l’UA ?
Je crois que le Maroc peut beaucoup aider au niveau du dossier de la paix et de la sécurité. Car le Maroc fait partie, avec notamment le Nigeria, le Sénégal et le Ghana, des pays qui ont le plus d’expérience en matière de maintien de la paix avec les Nations unies. Le fait que le Maroc rejoigne l’UA va permettre à l’Afrique d’être plus forte encore. La vocation de l’UA et de toutes les organisations régionales est de gérer progressivement la sécurité régionale, c’est-à-dire que le rôle de l’ONU tendra à se limiter à apporter un soutien logistique. En matière de diplomatie préventive, le Maroc a joué un rôle dans plusieurs conflits en Afrique. Donc désormais, il intervient en tant qu’acteur entier de l’UA. Cela va permettre de consolider tout le travail que le Royaume faisait dans le domaine de la paix et de la sécurité.
Aussi, le Maroc a un rôle à jouer au niveau du programme NEPAD (Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique) qui a pour vocation l’industrialisation de l’Afrique, le développement agricole, technologique… Pour que cet objectif puisse être atteint, il faut qu’il y ait des États à l’intérieur qui aient la capacité de porter cet objectif. Le Maroc fait partie, avec l’Afrique du Sud, le Nigeria, l’Égypte et l’Algérie, de ces grands pays qui sont capables de porter ces ambitions pour que l’Afrique puisse demain avoir des industries de taille régionale ou mondiale. Donc, à ce niveau-là, l’UA pourra profiter de la venue du Maroc.

En plus d’avoir rejoint l’UA, le Maroc a demandé à rejoindre la Cédéao. Est-ce que cette adhésion est facile à obtenir sur le plan juridique ?
Je crois que c’est déjà acté, car les Chefs d’État ont déjà pris la décision de principe. En fait, la Cédéao a toujours travaillé par consensus. Ils ne peuvent pas dire au Maroc de venir et puis dire le lendemain le contraire. Donc, c’est une simple formalité technique puisqu’il a été demandé à la Commission de la Cédéao de préparer le dossier de l’adhésion. Ce qui est logique, parce qu’il n’était pas faisable que la demande soit présentée au Sommet du Liberia et que l'adhésion soit signée aussitôt. Il fallait préparer les outils pour acter l’adhésion du Maroc. Il fallait aussi voir dans certains domaines la façon dont serait aménagé le chemin pour l’intégration du Maroc. Car, théoriquement, le Royaume peut dire que sur certains dossiers, il n’est pas encore prêt. La Cédéao peut également demander d’aller plus lentement sur certains dossiers. Mais je dois dire que depuis la création de la Cédéao, ce processus n’a jamais existé. Elle n’a jamais vécu de situation où les États demandent des délais ou qu’elle-même leur en demande. Ce qui est plus conforme à la tradition, c’est qu’on accepte le Maroc avec ce qu’il apporte comme éléments de défi. Donc, je vois mal la Cédéao mettre des conditions qui n’ont pas été imposées à d’autres pays par le passé.

Justement, pensez-vous que le Maroc, sur certains points, ne soit pas prêt à adhérer la Cédéao ?
Non, le Maroc est prêt à tous les niveaux. Une question peut se poser concernant l’intégration monétaire de la Cédéao. Mais à ce niveau, beaucoup d’États n’ont pas encore assuré les conditions initiales de convergence. C’est un chantier qui n’est pas prêt à démarrer. Au niveau de l’intégration commerciale, ce sont les autres pays qui pourraient avoir à se demander s’ils sont prêts, car le Maroc, il l’est. Je dois dire à ce sujet que pour le Sénégal le Maroc pose autant de défis que le Nigeria. Parce que notre pays n’est pas encore pleinement dans le schéma d’un tarif extérieur commun avec le Nigeria. Nous avons une union douanière avec des dispositions favorables. Donc on peut dire que, pour l’instant, la Cédéao n’a pas appliqué de manière complète le tarif extérieur commun. Sur le volet de la libre circulation des personnes, c’est un principe que tout le monde reconnaît. Si le Maroc rejoint demain la Cédéao, les Marocains auront un passeport estampillé Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, Royaume du Maroc, avec le principe du libre établissement. Je dois dire qu’au sein de la Cédéao, nous avons adopté le principe de la libre circulation. Ce n’est pas pour autant que le Sénégal a connu un afflux important de personnes venant du Mali. Car le déplacement reste un exercice très difficile.

Quels sont les avantages dont pourrait bénéficier le Maroc en adhérant à la Cédéao ?
Il va bénéficier tout d’abord d’un grand marché. Si une entreprise produit à Meknès, elle peut vendre tout de suite à 330 millions d’habitants, sans droits de douane ni restrictions quantitatives. Cela va beaucoup améliorer le chiffre d’affaires de cette entreprise. Ce qui est un atout très important pour l’industrie, l’agriculture et les services marocains. Cela va permettre de créer des points de croissance supplémentaires pour le Royaume et avoir des effets sur le PIB, sur les exportations… Aussi, tant que la monnaie unique n’est pas adoptée, cela va générer également des devises en plus pour le Maroc. Cela va permettre d’améliorer la balance courante du Maroc, la balance des capitaux… Tout cela est important et va contribuer à réduire le chômage.

Et dans l’autre sens, que peut apporter le Maroc à cette Communauté économique ?
Dans l’autre sens, le Maroc va apporter des investissements supplémentaires. Non seulement des entreprises marocaines dans les pays de la Communauté, mais aussi, peut-être, des entreprises nigérianes qui ont beaucoup de capitaux, qui commencent à investir en Afrique de l’Ouest et qui pourraient aussi investir au Maroc. C’est le cas aussi d’autres capitaux, ivoiriens notamment. Cela va développer les investissements dans les deux sens. Il y a également les investissements extérieurs qui seront davantage attirés par la Cédéao. Je pense que l’arrivée du Maroc va permettre de consolider la Communauté.