Entretien avec Moulay Ismaïl Alaoui, ancien président du dialogue national sur la société civile et les nouvelles prérogatives constitutionnelles

«Les associations les plus actives et les plus efficaces sont animées par des jeunes âgés de 15 à 35 ans»

Soumiya Bencherki ,LE MATIN
20 Aout 2017

Les jeunes et la politique, la composition du Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative, les nouveaux rôles constitutionnels de la société civile, les freins à l’implication des jeunes dans la chose publique... sont autant de questions évoquées par Moulay Ismaïl Alaoui dans cet entretien accordé au «Matin». Militant de gauche de la première heure, ancien ministre de l’Agriculture puis de l’Éducation nationale, Moulay Ismaïl Alaoui a conduit le dialogue national sur la société civile et les nouvelles prérogatives constitutionnelles. Il porte un regard lucide et sans complaisance sur les évolutions ayant touché les jeunes et la société civile au Maroc ces dernières années.

Le Matin : Vous avez conduit le dialogue national sur la société civile. Quelle est votre évaluation de l’implication des jeunes dans la vie associative ?
Moulay Ismaïl Alaoui : la réponse à cette question ne peut être que subjective, car malheureusement, nous ne disposons ni de statistiques précises ni même d’estimations totalement fiables. Nous avons cependant quelques éléments d’appréciation. Tout d’abord, il semble que le nombre global des associations de la société civile se situe entre 140.000 à 150.000 pour cette année 2017, mais il ne s’agit que d’estimations. Si le nombre de jeunes âgés de 15 à 35 ans représente 16 millions de personnes et si tous faisaient partie d’une association, cela nous aurait donné environ 105 à 110 jeunes par associations, ce qui est loin d’être le cas. Certes, les jeunes, tout comme leurs ainés, semblent être plus intéressés par la vie associative locale ou nationale que par l’adhésion à un parti politique dans son aspect électoral. Cela dit, il faut rappeler avec force que les associations les plus actives et les plus efficaces sont animées par des jeunes âgés de 15 à 35 ans. Il n’en reste pas moins que la vie associative reste en deçà de ce que les jeunes peuvent y apporter et du rôle qu’ils pourraient y remplir, que ce soit dans le domaine social, comme la lutte contre l’analphabétisme, le développement des liens sociaux et l’amélioration de la vie au quotidien de la population ou même la promotion des jeunes eux-mêmes sur le plan culturel par exemple, ou dans le domaine économique.

Quel bilan peut-on faire de la mise en œuvre des conclusions du dialogue national de la société civile ?
Le dialogue national sur la société civile et le rôle constitutionnel qui a été dévolu à cette dernière par la Constitution ont été l’occasion d’un débat national fructueux auquel ont participé non seulement les associations qui ont accepté de s’intégrer dans son volet organisationnel, mais aussi celles qui ont rejeté l’idée de se retrouver dans ce cadre. Pour nous limiter aux seules propositions qui ont été présentées lors de ce dialogue, leur nombre s’est situé entre 250 et 260 propositions. Certaines ont concerné le volet législatif, comme les propositions relatives aux lois fondamentales telles que la loi sur les pétitions et celle portant sur l’initiative législative populaire. À cela s’ajoutent, les propositions en rapport avec des lois communes, comme les propositions concernant la révision du Code des libertés publiques pour qu’il soit en harmonie avec l’esprit de la Constitution, celles ayant pour but l’organisation dynamique des consultations populaires, ou celles qui ont trait à l’organisation du volontariat contractuel et à la promotion de la gouvernance et du renforcement des associations de la société civile. Les propositions ont également porté sur les aspects du financement et de la gouvernance des associations. De toutes ces propositions, seules les deux portant sur les deux lois fondamentales déjà mentionnées ont vu le jour. Après avoir été soumises à une révision drastique de la part du Secrétariat général du gouvernement, du gouvernement lui-même et du Parlement qui a adopté in fine les deux textes. Tout cela pour dire que le bilan de la mise en œuvre des conclusions du dialogue national est resté bien en deçà des espoirs, mais ce n’est pas la fin de l’histoire.

La Constitution a donné une place de choix à la société civile, celle-ci constitue désormais une sorte de contre-pouvoir. Est-ce qu’elle a bien rempli son rôle ? Sinon, quels sont les obstacles qui freinent son action ?
Certes, la Constitution a promu la société civile au niveau d’un pouvoir spécifique aux côtés des pouvoirs traditionnels (législatif, exécutif et judiciaire). Elle a aussi introduit un concept nouveau, inhérent à celui de «société civile» et à celui de la démocratie participative qui exige la contribution des citoyens et des citoyennes à l’élaboration, la mise en œuvre et l’évaluation des décisions et des projets des institutions élues et des pouvoirs publics (article 12). D’autres articles (13, 14, 15, 27, 139 et 156) insistent eux aussi sur le rôle des citoyens dans la vie publique.

La société civile a-t-elle rempli le rôle qui lui a été imparti ?
Cela dépend d’elle, certes, mais pas seulement. Pour qu’elle puisse remplir ce rôle, il faut que ses composantes soient bien au fait de leurs droits, qu’ils les défendent et exigent leur mise en œuvre. D’ailleurs, il serait utile de demander aux citoyens et citoyennes combien d’entre eux ont lu et médité le texte de la Constitution. Il existe donc des freins de tous ordres qui empêchent la société civile de remplir son rôle, mais là non plus, ce n’est pas la fin de l’histoire.

Peut-on dire que les jeunes du Maroc deviennent de plus en plus dépolitisés ?
Je ne le vois pas, mais leur conception de la pratique de la politique est nouvelle par rapport à celle que ma génération et celles qui l’ont suivie ont connue, jusqu’au jour où les mass médias non réels ont pris le dessus. C’est dire que ce qui prévaut actuellement, de mon point de vue, c’est une certaine superficialité, une certaine facilité et une propension certaine à la désinformation et, partant, au formatage de l’opinion générale. Mais c’est là le point de vue d’une personne que certaines pourraient qualifier de «décalée». Il existe donc une jeunesse politisée de plus en plus nombreuse dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler les réseaux sociaux.

Mais est-ce suffisant ?
Les derniers événements vécus par notre pays montrent que non, car les réseaux sociaux aboutissent à une restriction du champ de vision et, aussi paradoxal que cela puisse paraître, à une sorte de communautarisation de mauvais aloi. Si l’on tient à ce que notre jeunesse soit politisée dans un sens que je qualifierais de positif, il est nécessaire de mettre un terme à toute action dépréciative de la politique et des politiques. Cela exigerait aussi le respect de plusieurs conditions, à commencer par celle qui consiste à ne pas scier la branche sur laquelle nous sommes tous assis en fustigeant de manière populiste et démagogique «la politique». Il faut ensuite que les acteurs politiques soient à la hauteur de leur responsabilité, car politique sans conscience morale n’est que ruine de l’État et de sa stabilité.

Quelle lecture peut-on faire du projet de loi sur le Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative ?
Ce projet de loi est actuellement devant la Chambre des conseillers. La première observation qui s’impose au lecteur est que le projet n’a rien à voir ni avec ce que la commission de législation du dialogue national sur la société civile a présenté comme proposition ni avec ce qu’une commission constituée au ministère de la Jeunesse et des sports avait suggéré. Le texte soumis au Parlement se caractérise tout à la fois par un «paternalisme» d’un autre âge et donc par une volonté de mise sous tutelle de la jeunesse et de la société civile, spécialement quand on se réfère à sa composition. Ce Conseil consultatif se compose, si aucun amendement n’y est apporté, d’un président nommé par Sa Majesté le Roi et de 24 membres. Si l’on fait abstraction des huit personnalités qui seront choisies par le Souverain et qui par conséquent pourraient être issues des organisations de jeunes et de la société civile (4 personnes pour chacune des deux catégories), ceux qui seront désignés par le Chef du gouvernement, suite à des propositions faites par les départements de la Jeunesse et des Relations avec la société civile, seront en fait des directeurs centraux ou équivalents, comme le stipule le texte. Sur les huit membres prévus, six viendront du ministère de la Jeunesse et des sports et de celui chargé des Relations avec la société civile.
Les deux derniers parmi les huit dont la nomination est dévolue au Chef du gouvernement seront les représentants de la jeunesse marocaine résidant à l’étranger et des associations des Marocains du monde. Huit autres verront leur nomination dévolue aux présidents des deux Chambres de Parlement. Quatre d’entre eux viendront des associations des jeunes et quatre autres des associations les plus actives de la société civile, avec respect de la parité entre les deux Chambres. On est donc très loin de l’esprit de la Constitution et du nécessaire respect de l’indépendance des associations de la société civile, d’autant plus que le Conseil aura pour tâche de préparer une charte de bonne conduite pour le travail associatif à laquelle ne participe qu’une infime minorité sans légitimité démocratique des acteurs associatifs. Il est dommage que l’esprit de participation d’un maximum d’acteurs des organisations de jeunes et de la société civile n’ait pas été respecté et que les propositions faites par la commission qui a travaillé pendant des mois n’aient pas été prises en considération. Si cela avait été fait, on aurait ressenti les effets d’une brise vivifiante, car la jeunesse de notre pays, qui regroupe la moitié de la population nationale, aurait été représentée.
Propos recueillis par Soumaya Bencherki





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