Le Matin : Votre œuvre est composée de deux volumes «Le Clochard» et «Ça cloche». Comment la décririez-vous au public ?
Hicham Aboumerrouane : Ces deux recueils représentent un ensemble de fragments, de prolongements de ces mêmes fragments, de peintures à l'huile, ainsi que leurs interprétations audiovisuelles. Le Clochard est un être littéraire plutôt qu'une façon littéraire. Un être qui se meut au seul, au gré du personnage dont il fait figure permanente et qui se veut au bout du verbe, lequel verbe se décline comme étant une longueur sans objet sur laquelle on viendrait découper, moyennant ses inhibitions, quelques semblants de vérité. Plus les inhibitions sont aiguisées, plus naturellement la coupe est ferme. En gros, plus on rate la vie, mieux on réussit sa littérature. Le style ne m'importe que dans la mesure où il contribuerait à l'émergence de nouveaux états d'être, ces mêmes états dont manquerait la vie, car pour le clochard la vie est d'une pauvreté négligée, il s'échine donc à plutôt lui tendre le verbe que la main, à lui soutirer quelques ébauches de vies, quelques ratages, qu'il parfait dans le verbe. Pour ce qui est de la peinture illustrant ces fragments, elle tient le second rôle, disons que c'est une peinture écrite, servile, tout empressée au service de Dame écriture. Une peinture dont l'unique objet serait de ramener la littérature à la réalité physique, à la vie dans ses manquements, ainsi l'ai-je voulu imparfaite. Le tout est couronné par un ensemble d'interprétations audiovisuelles, comme une maturité qui viendrait sur le tard nous avertir d'une nouvelle nécessité, cette même nécessité se situant dans la continuité d'une écriture physique qui se veut à la fois et pressée par le geste et ravivée par la parole.

Qu’en est-il de «Ça cloche» ?
«Ça cloche» est une façon littéraire, un attribut possible de ce que peut valoir cette essence littéraire qu'est le clochard, dans le cadre d'une approche interprétative. Ce n'est autre chose que mener à bout ces insinuations dites essentialistes en les prolongeant d'un pan philosophique, poétique, rythmique ou autre. Mais une fatalité a condamné la littérature à la seule littérature, du fait que nulle des perspectives évoquées n'a pu rendre l'infini de son étendue. Plus on avance dans la lecture de «Ça cloche», et plus on se rend compte de cette réalité, qui reste cependant littéraire.

Pourquoi avez-vous choisi de présenter cette œuvre en deux volumes ?
Seul «le Clochard» devait naître, «Ça cloche» ne fut conçu que tardivement, dans le besoin de donner un sens à ma littérature. Il m'a fallu me prêter à l'exercice, chose que j'ai faite, bien que taraudé tout au long de cette bravade par la valeur que l'on octroie, à priori, au sens. Pourquoi le sens aurait-il plus de valeur que le non-sens ? La littérature est-elle matière à compréhension ? Elle a fini par répondre, elle a repris ses droits, et moi avec, car j'ai compris chemin faisant que je n'étais moi-même qu'une littérature.

Quelle est votre source d’inspiration ?
Si j'en avais la moindre idée, j'aurais sûrement cessé toute écriture, non qu'elle soit une hérésie de l'être qui porte sur la vie, mais surtout parce qu'elle serait devenue obsolète. Seul le verbe prime dans mon approche littéraire, n'est-ce pas par le verbe que le monde fut créé ? S'inspire-t-on jamais assez ? Il est vrai que tout rebelle littéraire que je semble être, j'ai un grand sens de la hiérarchie, mais de celle qui touche aux morts seulement. Comme dirait Nietzsche, «les grands naissent posthumes». Même à supposer qu'il y ait des critères objectifs pour dire qui de moi, de Baudelaire, de Nietzsche ou de Molière est le meilleur, et qu'il advienne que je triomphe, je dirais que oui, j'ai des idoles, et sans doute m'inspirent-ils.

À qui est destinée cette œuvre ?
Je dédie ce livre à ceux dont Baudelaire a dit : «Celui dont les pensers, comme des alouettes, Vers les cieux le matin prennent un libre essor, Qui plane sur la vie, et comprend sans effort, Le langage des fleurs et des choses muettes».