Le passage de notre pays au régime de changes flottants est acté et on est en phase finale d’implémentation. En dépit des risques que renferme ce changement sur les équilibres du pays, il semblerait qu’il n’y ait plus de retour en arrière possible et que les dés sont déjà jetés. Sauf que les faiblesses intrinsèques de notre économie et les revendications sociales grandissantes feront de cette décision un vrai basculement dans l’inconnu. Alors de grâce, ne jouons pas avec le feu !

L’économie marocaine n’est pas encore prête...
Nous avons exprimé à plusieurs reprises, dans ces mêmes colonnes, notre réticence au passage au régime de changes flottants, car l’économie marocaine ne résisterait pas à un tel choc monétaire. Le régime de changes fixes ou flottants est, à l’instar d’un régime douanier (libre-échange ou protectionnisme), ni bon ni mauvais en soi. La réussite de telles décisions dépend du degré de préparation des économies, ni plus ni moins. Or la précipitation que nous observons dans le passage aux changes flottants rappelle étrangement la décision catastrophique d’ouvrir les vannes du libre-échange, avant que notre économie ne soit prête à un tel choc commercial. Il en a résulté qu'on a tué dans l’œuf le peu d’industries que nous avions à l’époque. Si nous perdons annuellement des milliers d’emplois industriels, c’est que nous n’avions jamais pris le temps de bien préparer notre tissu économique à la rudesse de la concurrence internationale et, aujourd’hui, notre modèle économique continue à produire des entreprises insuffisamment compétitives. Bizarrement, nous nous apprêtons à commettre la même erreur au niveau du régime de changes. Décidément, ceux qui ne connaissent pas l’histoire sont amenés à répéter les mêmes erreurs ; et les mêmes causes produiront les mêmes résultats. On peut, à ce stade, prévoir que les résultats de cette décision viendront achever ce que l’ouverture mal préparée de l’économie marocaine avait entamé. Et pour cause, notre économie n’est pas suffisamment diversifiée ni intégrée et elle est structurellement importatrice, même en dehors des hydrocarbures. Elle est, par ailleurs, gangrénée par la contrebande et peine à créer des emplois pour des centaines de milliers de jeunes. En d’autres termes, elle réunit tous les ingrédients pour ne pas résister à l’impact négatif d’une décision dont nous payerons le lourd tribut quand ceux qui l’ont prise ne seront plus là pour en rendre compte. Et pourtant !

... car les conséquences sur le pays sont multiples
À partir du moment où la monnaie abandonne son statut neutre de facilitateur des échanges et devient, en soi, un actif permettant de générer du profit, elle introduit violemment l’économie de son pays dans le casino des marchés financiers (l’expression est de Keynes). Les puristes, qui pensent que ces marchés sont le meilleur reflet de la valeur d’un actif, en l’occurrence une monnaie censée elle-même être un étalon de mesure des autres actifs et que l’équilibre se fait sur des bases objectives, confondent des modèles élaborés dans les laboratoires d’universités et la réalité des rapaces qui contrôlent ces marchés et qui les font évoluer au gré de leurs intérêts. Avant de commenter les conséquences de cette décision sur notre économie, précisons que l’une des fonctions d’un régime de changes est d’équilibrer la balance des paiements, surtout en cas de déficit. En régime de change fixe, l’équilibre se fait par les réserves en devises étrangères que les banques centrales détiennent, jusqu’à leur épuisement, avant de recourir à l’endettement. En régimes de changes flottants, l’équilibre se fait par la loi de l’offre et de la demande et donc directement par la valeur de la monnaie qui s’appréciera en cas d’excédents et se dépréciera en cas de déficits, jusqu’à ce que les exportations du pays deviennent suffisamment compétitives et les importations suffisamment chères pour retrouver l’équilibre. Mais ça, c’est dans les manuels d’économie qui décrivent la situation de pays n’ayant pas, comme le Maroc, des lacunes structurelles. En effet, notre balance commerciale est chroniquement déficitaire, ce qui implique, dans un régime de changes flexibles, une dépréciation mécanique du dirham. Ceci aura pour effet direct de faire grimper le coût des exportations et de la dette libellée en devises. Or ce n’est pas parce que le prix des véhicules ou des logiciels importés augmentera que nous pourrons les substituer par une production nationale. Notre économie n’a pas encore atteint le stade industriel qui lui permet de produire localement des biens devenus chers à l’importation.

D’autre part, nos exportations ne sont pas suffisamment denses et diversifiées pour compenser une forte hausse des importations et, surtout, un renchérissement du coût de l’endettement extérieur. L’expérience de l’Égypte doit nous servir de leçon. Le pays, qui a été forcé de faire le saut des changes flottants est en train de le payer très cher avec des taux d’inflation à plus de 30% (soit 100 fois plus que le Maroc au taux d’inflation de 0,3%). Ce taux a été de 10% en 2016 ! Même les experts du FMI ont été surpris par l’ampleur des dégâts causés aux classes défavorisées et ont dû reconnaître avoir sous-évalué l’impact d’une telle résolution. Ces mêmes «experts» prétendent que notre situation actuelle n’est pas comparable à celle de l’Égypte et que c’est le meilleur moment pour le Maroc de prendre ce virage, inutile hélas. Mais comme à l’accoutumée, ils ne disent qu’une partie de la vérité et oublient de préciser que la situation qui conduit le pays des pharaons à ingurgiter, forcé, ce médicament est comparable à la nôtre en 2011. Rappelons qu’à l’époque nos réserves de changes ne couvraient que 3 mois d’importation et que c’est grâce en partie à la fixité du régime de changes que l’économie marocaine a pu passer cette période turbulente sans trop de dégâts. Aujourd’hui, la situation économique et sociale au Maroc ne supporte aucun saut dans l’inconnu. Nous avons d’autres priorités à gérer pour
le moment.