Le Matin : Adopté il y a 5 ans, le Plan d’action de Rabat sur l’interdiction de tout appel à la haine nationale, raciale ou religieuse – appel qui constitue une incitation à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence – est-il toujours d’actualité ? A-t-il contribué à lutter contre le discours de haine ?
Ibrahim Salama :
La déclaration a été adoptée il y a exactement cinq ans. Je dirais qu'elle a rempli un vide important au niveau normatif, notamment pour pouvoir définir ce que c'est que le discours de haine. Il faut savoir qu’il y avait une confusion fondamentale entre liberté d'expression et discours de haine. Le document de Rabat est très technique. Il établit des paramètres de distinction qui n’étaient pas en vigueur. 
On peut donc dire que depuis 2012, ce document a été cité quelque 120 fois dans des rapports de rapporteurs spéciaux, dans les rapports de missions et les standards contenus dans les documents sont proposés à plusieurs pays et ils sont pris en considération. Je dirais qu’on est dans une étape de prise de conscience, mais de là à dire que tous les pays ont intégré ces standards dans leurs législations, ce n'est pas encore le cas.

Cette nouvelle réunion, Rabat+5 ans, est donc un rendez-vous pour faire le point et évaluer ce qui a été fait ces dernières années. On pourra donc dire que la déclaration a été utile, qu’elle a rempli un vide et qu'elle est citée très souvent dans des rapports internationaux, mais qu'elle n'a toujours pas été intégrée dans la pratique dans les politiques nationales de façon suffisante.

Aujourd'hui, on a la déclaration de Rabat, celle de Beyrouth, celle de Marrakech sur les droits des minorités religieuses, une caravane pour la paix… plusieurs déclarations, mais dans la pratique, la haine et l'extrémisme gagnent du terrain. D’où la question sur le réel impact de ces déclarations ?
Je vais vous dire exactement ce que le haut commissaire aux droits de l’Homme répond à cette question, précisément dans son discours adressé aux participants de ce symposium et que j'aurai l'honneur de lire à l’ouverture du séminaire (séminaire international sur le suivi du Plan d'action de Rabat tenu le 6 et 7 décembre, NDLR). Il dit exactement qu'il y a eu trop de discours, trop de déclarations et beaucoup moins de synergie entre elles et encore moins de mise en œuvre. Donc, il parle d'un triple changement. Premièrement, on passe du dialogue interconfessionnel religieux et des vœux pieux à des standards spécifiques puis on passe des standards à leurs mises en œuvre dans une deuxième étape.
Le symposium de Rabat+5, si je le résume aux attentes du Haut Commissariat en un mot, c'est un symposium pour considérer des projets. D'ailleurs son programme, et notamment la deuxième journée (du séminaire de Rabat, NDLR), est consacré à des projets comme celui de la plateforme pour le droit. L’idée de ce projet est de faire un inventaire des actions, car justement il y a beaucoup de déclarations et beaucoup d'acteurs, mais est-ce qu'ils se connaissent entre eux, est-ce qu'ils échangent ? Ce n'est pas le cas, car il n’y a pas encore cet aspect institutionnel qu'on souhaite voir se mettre en place.

Y a-t-il des sociétés ou des pays qui sont plus concernés par la haine nationale, raciale ou religieuse ? Y a-t-il une explication à cela ?
Oui et il y a des facteurs historiques et démographiques qui sont derrière cela. Au Moyen-Orient par exemple, on a une diversité magnifique, mais au lieu que ce soit un facteur d’unité et de richesse, malheureusement, les gens s'entretuent. C'est un travail qui doit s’enraciner dans l’éducation. Il faut savoir que l’éducation religieuse est encore une éducation de masse dans certains pays, car les populations les plus pauvres n'ont pas accès à l’enseignement et l’éducation se fait donc dans les Medersas, les Kouttabs et les écoles religieuses.

Ne pensez-vous pas que les médias ont un rôle à jouer dans la lutte contre la haine nationale, raciale ou religieuse ? Quand ils véhiculent des stéréotypes, des clichés, voire des opinions négatives sur certaines religions et pas sur d’autres, est-ce qu’ils ne contribuent pas à la stigmatisation et au dénigrement de certaines communautés religieuses ?
Les médias sont une arme à double tranchant, parce que les mots tuent également. Bien sûr pas directement, mais ils créent des perceptions négatives, comme quand on parle de terrorisme islamique. Pour les gens, même en Occident, il y a de moins en moins de gens qui lisent, et ces mots restent dans les esprits. 
Le fait de lier une religion ou une autre au terrorisme reste ancré dans les esprits et ne fait que renforcer le discours de haine. Un discours qui provoque plus de recrutement de la part des groupes extrémistes. Il n’y a pas d'intégration sans respect et les médias soit ils contribuent à cette intégration soit ils véhiculent des idées contraires à ce principe.

Est-ce que la liberté d’expression est absolue, sans limites ?
Elle a sûrement des limites, mais des limites très limitées. Le problème c'est quand on pousse les limites vers des horizons qui impactent cette liberté. L’équilibre est très important. En religion par exemple, est-ce que parler au nom de Dieu peut permettre n'importe quoi ? Le problème c’est quand certaines personnes s'approprient cette idée d’être le porte-parole du divin et les gens n'ont pas tous la capacité de faire une lecture critique de leur discours.

Le point 25 de la déclaration de Rabat dit que les États possédant des lois sur le blasphème doivent les abroger, car de telles lois ont pour résultat d’étouffer la jouissance de la liberté de religion ou de croyance ainsi que les échanges et les débats ouverts sur la religion. Or le Code pénal marocain criminalise «l’offense aux religions» (article 219) passible de cinq ans de prison. Peut-on dire que le Maroc n’est pas en phase avec cette déclaration (juridiquement parlant) ou au contraire que c’est le blasphème qui doit être dénoncé comme une sorte d’atteinte aux convictions et aux croyances des autres ? Comment trouver l’équilibre dans ce cas ?
C'est l'une des constantes des standards de Rabat et de Beyrouth. Ça a été dit clairement à Rabat et répété avec autant de clarté à Beyrouth. Cela relève du nœud des libertés. Ce nœud c’est qu’en limitant une incitation à la violence, il ne fait pas tuer la liberté d’expression. Mais comment faire ceci ? Il s'est avéré que toutes les lois sur le blasphème sont «utilisables». Qu’elles soient utilisées ou pas dans le cas du Maroc, je n'ai pas d’idées sur la question. Ces lois ont été appelées à être abrogées, car elles ont été utilisées pour opprimer. 
Dans le cas de l’Égypte par exemple, ces lois ont été utilisées contre des personnes comme Taha Houcine, Nassr Hamed Abouzid ou dernièrement contre Islam Bihiri. C'est des personnes qui, cela se voit, ne sont pas des blasphémateurs. Le droit n’est pas censé protéger les dogmes ou les idées, mais l’individu. 
Donc je crois qu'on ne peut pas parler de blasphème contre la religion, mais plutôt contre une personne ou une communauté. 


Entretien réalisé par Ayoub Lahrache