Aux origines d’une banque pas comme les autres

Les historiens spécialisés en relations économiques internationales vous diront que le FMI a été créé d’abord pour superviser et maintenir un système de changes fixes, autour d’un dollar servant d’étalon, au même titre que l’or. Alors que, pendant les négociations de Bretton Woods devant instaurer le nouveau système monétaire international, le fameux économiste britannique John Maynard Keynes voulait créer une banque centrale et une monnaie mondiales (Bancor), le représentant des États-Unis aux négociations Harry White refusa catégoriquement, car la proposition de Keynes signifiait tout simplement la perte de la souveraineté monétaire américaine au profit d’une instance supranationale, mais surtout, elle aurait empêché les Américains d’utiliser le dollar en tant que monnaie mondiale, avec tous les avantages que cette situation de rente leur procure. En effet, les États-Unis sont le seul pays qui n’a pas à se soucier de l’équilibre de sa balance des paiements, car tout problème du dollar devient le problème du reste du monde, comme l’avait annoncé, non sans cynisme, le ministre américain des Finances John Connally en 1971 : «Le dollar c’est notre monnaie, mais c’est votre problème». Si les États-Unis étaient derrière l’imposition du régime de changes fixes aux autres pays quand cela arrangeait leurs affaires au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ils étaient responsables de son éclatement en 1971, quand ils ont refusé de convertir les dollars des autres pays en or, comme le stipulaient les accords de Bretton Woods.

En mars 1973, le système de changes fixes s’écroula définitivement et on passa aux changes flottants. Cela aurait dû signifier concrètement la fin du FMI dont la mission originelle était justement la défense des changes fixes. Mais les Américains n’étaient pas du tout disposés à abandonner ce fabuleux outil de mainmise sur l’économie mondiale. Car si à l’ONU, ils sont cinq à avoir le droit de véto, au FMI, seuls les États-Unis disposent de ce droit. Le passage aux changes flottants au niveau international est dû essentiellement à l’incapacité des États-Unis à honorer leurs engagements vis-à-vis de leurs partenaires et non, comme veulent nous en convaincre ses chantres, à une quelconque supériorité par rapport aux changes fixes. Étonnamment, alors qu’on peut théoriquement établir un lien entre les changes fixes et le développement du commerce international, cette démonstration manque dans le cas des changes flottants. Des économistes prestigieux, tels que le Prix Nobel Maurice Allais, sont même plus radicaux dans leur critique des changes flottants. Selon l’économiste français, ce régime crée les conditions d'un désordre généralisé, en augmentant les risques sur chaque opération commerciale ou financière internationale et qu'il ne peut déboucher que sur une crise mondiale de type 1929.

La chimère de l’autonomie financière

Dans leurs différentes interventions en faveur des changes flottants, les responsables monétaires de ce pays avancent, entre autres, l’argument de ciblage de l’inflation (par la fixation du niveau des taux directeurs), car elles seront affranchies de la contrainte de soutien du dirham par les réserves de changes. Or ce qu’ils ne veulent pas admettre, c’est qu’il y a un lien direct entre le niveau des taux directeurs et la valeur de la monnaie nationale, ce qui réduit ipso facto cette supposée autonomie monétaire. En effet, plus les taux d'intérêt d'un pays sont élevés, plus sa monnaie est attractive pour les investisseurs et plus elle s’apprécie et vice versa. Ainsi, toute augmentation des taux d’intérêt par notre Institut d’émission se traduira mécaniquement par une appréciation du dirham et donc une perte de compétitivité du pays.

La fixation des taux devra, à l’avenir, prendre en considération leur niveau chez nos partenaires commerciaux (Union européenne), ce qui réduit de facto l’autonomie monétaire chère à notre Banque centrale. La seconde raison tient au fait que le dynamisme économique d'un pays qui, enregistrant des taux de croissance élevés, attire les spéculateurs qui misent sur sa monnaie, l’apprécient et annulent sa compétitivité (cas de l’euro). Paradoxalement, la compétitivité peut conduire, par un mécanisme de changes, à un affaiblissement de celle-ci.
Sur un autre registre, le passage aux changes flottants réduit également les marges de manœuvre budgétaires du gouvernement, dont le ministre des Finances défend cette mesure bec et ongles. Le gouvernement ne peut, en effet, plus utiliser l’instrument budgétaire pour relancer l’économie ou soutenir les secteurs sociaux, car tout déficit budgétaire affectera, mécaniquement, la valeur du dirham à la baisse. Le chapitre de 2012, où le déficit budgétaire était de 7% du PIB, aurait été, si le Maroc avait adopté les changes flottants à l’époque, une catastrophe pour le dirham qui aurait mécaniquement dévissé.

Désormais, nous serons condamnés à une stricte discipline budgétaire, quelles que soient les revendications sociales ou les exigences de relance économique par la dépense publique. Dans les deux cas (perte d’autonomie monétaire et budgétaire), nous aurons nous-mêmes organisé notre dépendance au FMI. Pour revenir au cas égyptien, après l’effondrement d7e la livre, les experts du FMI ont déclaré qu’ils étaient surpris par la violence de la dépréciation, alors qu’ils avaient fourni toutes les garanties et toutes les études aux autorités égyptiennes prouvant que l’impact serait limité. Cela ne vous rappelle-t-il rien ? 

Par Nabil Adel
M. Adel est chef d'entreprise, consultant et professeur d’Économie, de stratégie et de finance. Il est également directeur général de l'Institut de Recherche en Géopolitique et Géo-économie à l'ESCA.
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