Chroniques

Cheptel national, nouvel enjeu de souveraineté (Tribune)

Dans un environnement international marqué par l’instabilité climatique, les tensions géopolitiques et la volatilité des marchés mondiaux, la souveraineté alimentaire apparaît désormais comme une composante essentielle de la souveraineté nationale. L’appel de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, l’année dernière, à renoncer au sacrifice de l’Aïd Al-Adha, une décision exceptionnelle dans l’histoire contemporaine du Royaume, aura permis de préserver une partie importante du cheptel national dans une période particulièrement critique. La décision Royale venait rappeler une réalité plus profonde : la préservation des équilibres stratégiques du pays impose des choix responsables visant à protéger durablement les ressources nationales et les intérêts des générations futures.

08 Mai 2026 À 16:20

L’appel exceptionnel de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, l’année dernière, à renoncer au sacrifice de l’Aïd Al-Adha s’inscrivait dans la continuité d’une vision lucide et anticipative des grands défis auxquels fait face le Royaume. Bien au-delà de sa portée symbolique et religieuse, cette décision traduisait une lecture stratégique des transformations profondes que connaît aujourd’hui le Maroc, notamment la pression hydrique croissante, la fragilisation du cheptel national, les dérèglements climatiques ainsi que les tensions de plus en plus fortes sur les équilibres alimentaires.

À un moment où une partie du débat public restait focalisée sur les dimensions conjoncturelles des prix et des importations, la Décision Royale venait rappeler une réalité plus profonde. La préservation des équilibres stratégiques du pays impose des choix responsables visant à protéger durablement les ressources nationales et les intérêts des générations futures. Dans un environnement international marqué par l’instabilité climatique, les tensions géopolitiques et la volatilité des marchés mondiaux, la souveraineté alimentaire apparaît désormais comme une composante essentielle de la souveraineté nationale elle-même. Cette décision exceptionnelle, qui ne s’était produite que rarement dans l’histoire contemporaine du Royaume, aura également permis de préserver une partie importante du cheptel national dans une période particulièrement critique.

Les chiffres observés ces dernières années traduisent d’ailleurs l’ampleur des difficultés traversées par certaines filières. Les ruminants ont perdu près de 38% du cheptel entre 2016 et 2024, tandis que la production laitière a reculé de 21% en seulement trois ans. Cette évolution s’explique notamment par l’enchaînement des années de sécheresse, la hausse des coûts de l’alimentation animale et la fragilisation progressive des systèmes pastoraux dans plusieurs régions du Royaume.

Mais cette situation rappelle également que l’élevage marocain reste profondément diversifié. Les systèmes de production diffèrent fortement selon les territoires et les réalités climatiques, entre élevage bovin intensif orienté vers le lait dans certaines régions du Gharb ou du Souss, élevage pastoral dans l’Oriental et les zones montagneuses, systèmes oasiens au Sud ou encore filières camelines adaptées aux conditions sahariennes. Toutes les filières n’ont d’ailleurs pas subi la crise avec la même intensité. La filière avicole, par exemple, a poursuivi sa progression et couvre aujourd’hui la quasi-totalité des besoins nationaux.

Dans ce contexte, plusieurs orientations stratégiques commencent progressivement à structurer le débat public autour de la reconstitution du cheptel national. L’idée centrale consiste désormais à sortir d’une logique purement conjoncturelle fondée sur les importations d’urgence pour reconstruire durablement les capacités productives nationales et renforcer les capacités de résilience du pays face aux crises futures. Cette approche repose notamment sur le soutien direct aux éleveurs marocains et sur la préservation des femelles reproductrices afin de reconstituer progressivement les équilibres de la filière. Elle s’appuie également sur une meilleure maîtrise des données liées au cheptel grâce aux opérations d’identification et de traçabilité permettant aujourd’hui d’avoir une visibilité plus précise sur l’évolution réelle des effectifs.

Mais la question hydrique apparaît surtout comme le véritable pivot de cette nouvelle stratégie. Les récentes précipitations ont permis une amélioration notable de la situation des barrages au Maroc. Les retenues ont enregistré une progression significative avec un taux de remplissage atteignant 75,86% contre 40,18% à la même période de l’année précédente, soit une hausse de plus de 35 points. Les réserves hydriques nationales avoisinent désormais 13 milliards de mètres cubes, traduisant une amélioration importante de la situation hydrique du Royaume. Les opérations de dévasement engagées ces dernières années ont également permis d’améliorer les capacités de stockage des barrages avec un gain estimé entre 5 et 7%, réduisant progressivement les pertes structurelles qui atteignaient auparavant jusqu’à 20% des capacités de stockage. Cette évolution ouvre aujourd’hui de nouvelles perspectives pour le monde rural, notamment en matière d’irrigation, de sécurisation des pâturages et de soutien durable aux activités d’élevage.

Cette séquence a également révélé une réalité plus sensible. Lorsque les tensions sur l’offre rencontrent des circuits de distribution insuffisamment structurés, des dérives spéculatives peuvent rapidement apparaître. En période de crise, la hausse des coûts ne saurait à elle seule justifier certains écarts parfois constatés entre les prix à la production et ceux supportés par le consommateur final. Cette situation a progressivement nourri un sentiment d’incompréhension sociale, particulièrement dans un contexte où le pouvoir d’achat reste sous pression. Car au-delà des difficultés climatiques réelles traversées par le secteur, une partie importante des tensions observées sur les prix semble également liée à la multiplication des intermédiaires et à certaines logiques de rente qui peuvent émerger dans les périodes de déséquilibre du marché.

La question dépasse d’ailleurs le seul secteur de l’élevage. Elle renvoie plus largement à la nécessité de mieux structurer les circuits de commercialisation, de renforcer la transparence des chaînes de valeur et de limiter les dérives spéculatives susceptibles de fragiliser à la fois les producteurs et les consommateurs. Dans des secteurs aussi stratégiques que l’alimentation, la régulation économique apparaît désormais comme un enjeu majeur de stabilité sociale autant que d’efficacité du marché.

Le débat actuel autour du cheptel révèle ainsi une transformation plus profonde de la doctrine économique marocaine. Longtemps perçue comme un simple secteur productif, l’agriculture apparaît désormais comme un enjeu stratégique lié à la stabilité sociale, à l’équilibre territorial et à la capacité du Maroc à préserver son autonomie dans un monde de plus en plus instable. La préservation du cheptel national ne relève donc plus uniquement d’un impératif agricole. Elle s’inscrit désormais dans une vision plus large fondée sur la consolidation de la souveraineté nationale, la sécurisation durable de la souveraineté alimentaire et le renforcement de la résilience économique du Royaume face aux crises internationales et climatiques.

Cette orientation traduit également une volonté de replacer la production nationale au cœur des équilibres stratégiques du pays, de soutenir durablement le monde rural et de réduire progressivement la dépendance aux importations conjoncturelles. Car dans un contexte mondial marqué par l’incertitude, la capacité d’un État à sécuriser durablement ses ressources agricoles, hydriques et alimentaires s’impose désormais comme un facteur essentiel de souveraineté, de stabilité et de résilience économique et sociale.
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