El Alami Kamal
17 Mai 2026
À 16:22
Le quadrant vide
Face aux émissions radiofréquences non autorisées, deux réponses existaient jusqu’ici. Brouiller d’abord, une pratique interdite dans la quasi-totalité des juridictions, car elle perturbe les communications critiques, y compris les appels d’urgence, et relève davantage d’une neutralisation aveugle que d’une véritable sécurisation. Scanner ensuite, fréquence par fréquence, de manière active et souvent lente, à l’aide d’équipements coûteux généralement réservés aux spécialistes des radiofréquences. Ni l’une ni l’autre ne répondait à la question la plus élémentaire : y a-t-il, dans cet espace, un appareil électronique non autorisé, maintenant, sans que j’émette quoi que ce soit pour le savoir ?
C’est le vide que
SensThings a occupé. L’antenne multifréquence brevetée du
T3 Shield est passive : elle ne génère aucun signal, elle écoute. Et elle écoute simultanément l’ensemble du spectre pertinent, de quelques centaines de MHz aux dizaines de GHz, en temps réel, dans un boîtier de moins de 3 kg, six heures d’autonomie. La rupture n’est pas dans les performances. Elle est dans l’architecture : des électrodes concentriques reliées par des lignes inductives créent, dans un seul composant, plusieurs résonateurs LC en parallèle fonctionnant à des fréquences différentes. Ce que d’autres décomposaient en autant d’instruments qu’il y a de bandes fréquentielles devient ici un accord simultané. Un orchestre entier réduit à une seule corde qui joue tout à la fois.
Le T3 Shield n’améliore pas ce qui existait. Il habite un quadrant technologique que les contraintes physiques, économiques et juridiques de toutes les solutions précédentes avaient laissé libre : passif, multifréquence, simultané. C’est la définition stricte d’une innovation de rupture.
De la salle d’examen au périmètre stratégique
L’application inaugurale du T3 Shield, 2.007 centres d’examen du baccalauréat marocain, est ce que le marché a retenu. Elle est surtout la première manifestation opérationnelle d’une capacité dont la portée dépasse largement le seul champ des examens. La vraie question que résout le T3 Shield est universelle : comment maintenir la conscience de ce qui émet dans un espace, sans émettre soi-même, dans le respect total de la vie privée et de toutes les réglementations mondiales ? Partout où cette question se pose, la réponse est la même. Dans une salle de délibération militaire, l’oreillette non détectée est une faille de souveraineté. Dans une raffinerie ou un barrage, le capteur IoT qui cesse d’émettre est une panne que personne n’a vue venir. Dans un aéroport, le drone non autorisé dont la surveillance alerte est un risque prévenu transformé en risque aggravé. Ces trois exemples n’illustrent pas trois marchés différents. Ils illustrent une seule propriété : dans tout environnement où l’émission trahit la présence, la passivité cesse d’être une contrainte pour devenir un avantage structurel.
Or dans un monde industriel désormais recouvert de capteurs IoT parlant des dizaines de protocoles différents et s’ignorant les uns les autres, le T3 Shield révèle sa dimension la plus inattendue : celle d’un watchdog RF universel. Agnostique au protocole, sans intégration logicielle requise, superposable à toute infrastructure existante, il transforme la carte RF d’un environnement en signature de référence. Un capteur qui se tait, un autre dont le pattern change, un signal nouveau qui apparaît : chaque écart devient une alerte précoce. Peu d’acteurs de la maintenance prédictive avaient abordé le problème par cette entrée. SensThings l’a fait sans le chercher, par la logique interne d’une technologie construite autour de la passivité comme principe fondateur.
Le marché mondial de la sécurité des objets connectés est évalué à près de 30 milliards de dollars en 2025 et devrait plus que doubler d’ici 2031, selon MarketsandMarkets. SensThings n’est pas positionnée pour en capturer une part. Elle est positionnée pour en définir une catégorie.
Neuf brevets, un pays qui dépose
Ce qui distingue SensThings de la plupart des startups deep-tech émergentes n’est pas seulement la performance technique de ses produits. C’est la cohérence d’une stratégie de propriété intellectuelle construite sur vingt ans de recherche et deux expertises rarement combinées à ce niveau.
Hafid Griguer a déposé son premier brevet à l’INSA de Rennes en 2009, une antenne reconfigurable issue de sa thèse sur les métamatériaux. Rafiq El Alami brevetait, au même moment à Seattle, les mécanismes de collaboration temps réel dans SharePoint Online pour Microsoft. Quand les deux ingénieurs marocains se retrouvent à l’Université Mohammed VI Polytechnique, ils apportent l’un la physique des antennes et l’électromagnétisme, l’autre l’IA embarquée et les systèmes digitaux. Neuf brevets plus tard, dont plusieurs déposés via le régime PCT de l’OMPI, SensThings a constitué ce que peu de startups africaines peuvent revendiquer : un portefeuille de propriété intellectuelle couvrant l’intégralité de sa chaîne de valeur, de l’antenne au document sécurisé en passant par le capteur médical et le système agricole.
Du Salon des Inventions de Genève au World Summit Award de l’ONU à Santiago, en passant par la Grande Médaille d’Or de l’IIFME à Koweït, ces distinctions couvrent quatre continents en moins de huit ans. Ce n’est pas un palmarès. C’est une cartographie de la reconnaissance internationale d’une propriété intellectuelle que des jurys exigeants ont jugée originale. Ce qui est une tout autre chose. La propriété intellectuelle n’est pas un accessoire de la stratégie d’entreprise. Elle en est la substance. Un brevet PCT sur une technologie de rupture, c’est une position territoriale dans un marché global, une frontière qui ne se discute pas par la diplomatie et ne s’efface pas par la seule concurrence.
Quand l’État commande une rupture
Il y a dans la genèse de SensThings une architecture institutionnelle que peu d’observateurs ont encore pleinement nommée. OCP, géant mondial des phosphates, a fondé l’Université Mohammed VI Polytechnique non comme une vitrine académique, mais comme un outil industriel : un écosystème de recherche appliquée ancré dans les réalités productives du Maroc. De ce terreau est né le DICE, le Digital Innovation Center of Excellence, où MM. El Alami et Griguer ont construit, brevet après brevet, la technologie qui allait devenir SensThings. La spin-off n’est pas le fruit d’un concours de startups ni d’une incubation opportuniste, mais la sortie naturelle d’un cycle de recherche qui avait, dès son origine, les pieds dans l’industrie.
Puis est venue la décision du ministère de l’Éducation nationale, du préscolaire et des sports (MENPS). En choisissant de poser le problème de la triche électronique à cet écosystème, en validant la solution testée une première saison et en la déployant cette année dans les 2.007 centres d’examen du baccalauréat, le MENPS a fait quelque chose de plus profond que commander un dispositif de surveillance. Il a transformé une exigence d’équité – garantir à chaque candidat, quelle que soit sa région, que son examen sera juste – en commande industrielle nationale. Cette commande a forcé la miniaturisation d’une invention de laboratoire, sa production à 250 unités par jour dans l’usine de Skhirate et son déploiement à une échelle que peu de deep-techs africaines ont jamais atteinte.
L’histoire de l’innovation profonde enseigne une constante. En 1969, un contrat d’un million de dollars passé par le DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) à BBN, cabinet d’ingénieurs fondé par des professeurs du MIT (Massachusetts Institute of Technology), suffisait à lancer ARPANET, matrice de l’Internet mondial. Ce que l’État commande avec intention, et non par optimisation de coûts, crée des ruptures que le marché seul ne produit pas.
C’est peut-être l’enseignement le plus durable de cette histoire. Non pas qu’un brevet marocain ait été primé à Genève ou à Santiago, ce qui est remarquable, mais reste dans l’ordre de la reconnaissance. Mais que la commande d’équité, celle qui cherche non à réduire les coûts, mais à garantir la justice des chances, ait servi de catalyseur pour porter une invention marocaine à l’échelle industrielle. La chaîne est complète : université adossée à un groupe industriel, laboratoire de recherche, spin-off brevetée, validation ministérielle, déploiement national. Ce cercle, que les universités et les entreprises marocaines cherchent à fermer depuis deux décennies, SensThings l’a bouclé. Ce n’est pas un cas isolé à commenter, mais un modèle à répliquer.