Culture

Catherine Becker, fondatrice des Rencontres Esther & Salma : «À Essaouira, on peut dire ce qu’on ne peut plus dire nulle part au monde»

Placées sous le thème «Traversées», les Rencontres Esther & Salma poursuivent leur exploration de l’exil, de la mémoire et de l’altérité. Dans cet entretien accordé au «Matin», Catherine Becker, fondatrice de l’événement, revient sur les temps forts de cette édition, le rôle de l’art dans le dialogue entre les cultures et les défis à relever pour assurer la pérennité de cette manifestation.

09 Octobre 2026 À 09:05

Your browser doesn't support HTML5 audio



Le Matin : Après l’exil, puis «Les femmes racontent l’exil», pourquoi «Traversées» ? Que permet ce mot que les éditions précédentes ne permettaient pas ?

Catherine Becker :
Le mot «traversées» met en évidence le mouvement, les cheminements, les allers-retours et les approfondissements qui permettent de montrer toute la complexité de l’exil. Ces traversées se déploient à différents niveaux : géopolitique, culturel, social et intime. Elles sont celles des humains comme des peuples.

Qu’est-ce qui vous a amenée, personnellement, à fonder ce Festival et à revenir sans cesse à l’exil, à la mémoire et à l’altérité ?

La rencontre avec Essaouira ! C’est comme un paradigme de ces questions. Le fait qu’on puisse dire à Essaouira ce qu’on ne peut plus dire nulle part au monde.

Les Rencontres sont nées du dialogue judéo-musulman avant de s’élargir. Comment cette évolution s’est-elle faite, et a-t-elle fait débat ?

Tout de suite, nous avons saisi que l’intérêt résidait dans ce mouvement du «judéo-musulman» vers l’universel. La problématique du vivre-ensemble est évidemment plus large que la situation d’Essaouira, même si elle se cristallise avec force ici.

Dans un contexte de crispation des identités, quelles difficultés ou réticences avez-vous rencontrées ?

Même si, en général, tout le monde repart heureux de ce Festival, certaines personnes peuvent arriver avec des appréhensions, en pensant que la situation historique ne permet pas tous les dialogues de manière égalitaire. Mais il nous faut chercher à convaincre ! Et des personnalités de très haut niveau, comme les artistes, sont à la mesure de cette tâche.

Vous dites qu’il faut garder l’espoir, quelles que soient les épreuves. Comment éviter que cet espoir reste un discours face à la dureté de l’exil ?

Non, ce n’est pas de la naïveté ni du sur-optimisme ! Nous ne pouvons pas aller dans cette dérive abyssale. Il faut construire le futur. Un Festival où l’on voit progressivement la force de l’altérité en soi vous aide à avancer.

Pourquoi ce parcours en quatre temps («Ouvrir, Traverser, S’affranchir, Transcender») ?

Plutôt en trois temps : traverser les frontières géopolitiques, s’en affranchir sur un plan plus culturel et social, comme un acte mental de liberté, puis les transcender par l’art et la métaphysique, à travers les questions de la Vie et de la Mort.

Quelle œuvre résume le mieux l’esprit de cette édition ?

L’œuvre «Put Your Soul in Your Hand and Walk», de Sepideh Farsi. Le rire de la jeune photographe de Gaza qui échappe, par la force de son mental, à sa situation. Rien n’est dit, tout est là.

Que représente pour vous la restauration de «Trances» d’Ahmed El Maanouni ?Un hommage extraordinaire à la culture sociale et musicale d’Essaouira.

Le Souk contemporain est présenté comme le cœur du Festival : qu’y vivra-t-on qu’on ne verrait nulle part ailleurs ?

On y vivra le lien entre la culture marocaine et des créations venues d’ailleurs. Des cours d’écriture et de calligraphie accompagneront des présentations de livres, un défilé de mode et des performances. Et nous aurons la joie de voir le peintre Pierre Buraglio réaliser une œuvre avec l’artiste Ben Ali de la Joutya d’Essaouira.

Après trois éditions, quel est le principal défi : financement, pérennité, transmission ?

Le financement est le principal défi.

Que voulez-vous que le public emporte après ces quatre jours ?

À la fois de la conviction et de la sérénité. Le plaisir d’un moment partagé, alors qu’on n’y croyait peut-être plus.
Copyright Groupe le Matin © 2026