Lorsque les derniers tambours se sont tus dans la cour du
Palais El Badiî, lundi soir, ce n’est pas seulement la 55e édition du
Festival national des arts populaires qui s’est achevée. Pendant cinq jours, du 2 au 6 juillet courant,
Marrakech s’est transformée en une scène où les traditions du Maroc ont pris corps à travers les chants, les danses, les costumes et les rythmes des troupes venues des quatre coins du Royaume. Bien plus qu’une succession de spectacles, le festival a donné à voir un pays qui continue de raconter son histoire à travers ceux qui la chantent, la dansent et la transmettent.
Dès la tombée du jour, les espaces historiques de la ville deviennent des scènes à ciel ouvert. Du
Palais El Badiî à l’esplanade de
l’Hôtel de Ville, en passant par le
Palais Bahia, les pierres séculaires semblent retrouver leur vocation première : accueillir les voix, les percussions et les rassemblements populaires. Dans les coulisses, chacun procède aux derniers ajustements. Une ceinture est resserrée, un voile replacé, un bendir accordé. Quelques instants plus tard, les premiers battements résonnent et le silence du public laisse place aux applaudissements.
Depuis plus d’un demi-siècle, le
Festival national des arts populaires poursuit la même ambition : offrir une scène à des pratiques artistiques qui continuent d’accompagner la vie quotidienne dans les montagnes, les plaines, les oasis et les provinces sahariennes. Ici, les danses ne sont pas sorties des archives. Elles accompagnent encore les mariages, les Moussems, les récoltes ou les fêtes familiales.
Marrakech devient, le temps de quelques jours, le point de rencontre de ces héritages dispersés à travers le territoire.
Chaque représentation ouvre une nouvelle étape de ce voyage. Les grandes rondes d’Ahidous installent une impression d’équilibre où les voix des femmes répondent à celles des hommes dans un mouvement parfaitement synchronisé. Les pas semblent simples, presque sobres, mais ils reposent sur une précision collective qui laisse peu de place à l’improvisation. Plus au sud,
Ahwach fait monter l’intensité. Les percussions accélèrent, les rangées de danseurs avancent d’un même élan et les étoffes colorées dessinent, sous les projecteurs, un tableau inspiré des vallées du Souss.
Parmi les prestations les plus marquantes figure celle de la troupe
Tizwit, venue de
Kalâat M’Gouna, au cœur de la
Vallée des Roses. Son nom signifie «abeille» en amazigh et la chorégraphie s’inspire directement de la vie d’une ruche. Au centre du cercle, le raïs conduit la progression des danseurs. Autour de lui, les femmes reproduisent des mouvements fluides tandis que les hommes répondent par des séquences rythmées qui donnent toute sa force à l’ensemble. Sans un mot, la scène raconte l’organisation d’une communauté où chacun occupe une place au service du collectif.
Le rythme change de registre avec les
Abidat Rma. Les bendirs frappent plus fort, les voix montent, les artistes avancent en ligne avant de se répondre dans une alternance de chants et de percussions. À mesure que la cadence s’accélère, les applaudissements gagnent les gradins. Des spectateurs se lèvent, d’autres battent des mains en rythme. Pendant quelques instants, la frontière entre la scène et le public disparaît.
Pour Mohamed, membre de la troupe, la participation au festival dépasse largement le cadre d’une représentation artistique. «C’est un honneur de célébrer nos origines et de partager notre tradition avec un large public marocain et étranger, ainsi qu’avec des artistes venus d’ailleurs», confie-t-il.
Sous les hautes murailles du Palais El Badiî, les percussions de la
Dakka Marrakchia prennent une profondeur particulière. L’acoustique du monument amplifie chaque frappe de tambour, chaque claquement de mains, jusqu’à donner l’impression que les murs eux-mêmes répondent aux musiciens. La musique dialogue avec le lieu, rappelant que ces espaces historiques n’ont jamais été conçus pour rester silencieux.
Le voyage se poursuit vers les provinces du Sud avec la
«Kdra». Le tempo ralentit. Les danseuses, drapées dans leurs «Melhfas», occupent le centre de la scène tandis que les chants hassanis et les percussions construisent une performance plus intérieure, où chaque geste semble chargé de sens. Plus loin, les
Issaoua installent une atmosphère spirituelle portée par les hautbois et les tambours. Avec leurs guembri et «Qraqeb», les
Gnaoua rappellent la profondeur des racines africaines de la
culture marocaine. La
Reggada apporte à son tour une énergie plus martiale, tandis que les
«Tebbala» prolongent cette traversée musicale du Royaume.
Au fil des représentations, une évidence s’impose sans jamais être mise en avant par les organisateurs : les femmes occupent une place essentielle dans la transmission de ces traditions. Elles mènent les chants, portent les costumes qui racontent l’histoire de chaque région et perpétuent des gestes appris au sein des familles. Leur présence n’a rien de symbolique. Elle traduit la continuité d’un savoir-faire qui se transmet de génération en génération.
Cette édition a aussi ouvert ses scènes à des formations venues de Chine et de l’Afrique. Loin de diluer l’identité du Festival, ces rencontres ont souligné ce que partagent les traditions populaires lorsqu’elles se croisent : le goût du rythme, du collectif et de la célébration.
Pour la soirée de clôture, le Palais El Badiî affichait complet. Invitée de la «Nuit des étoiles»,
Zina Daoudia a retrouvé un public qui connaissait déjà les paroles de ses chansons. Entre ses succès populaires, des airs de Aïta et plusieurs séquences au violon, la chanteuse a proposé un spectacle fidèle à son parcours, à la croisée des répertoires traditionnels et de la scène contemporaine. Dans les gradins, les téléphones se lèvent, les refrains sont repris en chœur et les applaudissements prolongent la soirée bien après les dernières notes.
Lorsque les projecteurs s’éteignent, les techniciens commencent à démonter la scène. Dans la cour du Palais El Badi, quelques enfants reproduisent encore les pas des danseurs avant de rejoindre leurs familles. Les tambours se sont tus, mais leurs rythmes continuent d’accompagner les derniers visiteurs dans les ruelles de la médina. Le festival est terminé. Les traditions, elles, poursuivent leur chemin.