Culture

À Ouarzazate, Ahwach s’ouvre aux rythmes du monde sans renier ses racines

La 14e édition du Festival national des arts d’Ahwach s’est achevée samedi 24 octobre à Ouarzazate, après trois jours de spectacles, de rencontres et d’animations autour de ce patrimoine amazigh. Avec près de 1.000 artistes mobilisés et une fréquentation estimée à plus de 25.000 spectateurs par soirée, le rendez-vous affiche de nouvelles ambitions. Au-delà de son rayonnement artistique, c’est aussi sa contribution à l’attractivité touristique et à l’économie locale qui est désormais mise en avant.

26 Octobre 2026 À 14:10

Le Festival national des arts d’Ahwach d’Ouarzazate ne veut plus se contenter de faire vivre un patrimoine. Il ambitionne de le porter au-delà des frontières et, dans le même mouvement, de faire de la culture un argument touristique à part entière. Cette orientation s’est affirmée à l’occasion de sa 14e édition, organisée du 22 au 24 octobre sur le thème «Les arts d’Ahwach et les rythmes du monde». Trois jours durant, la ville a accueilli des troupes venues de différentes régions du Royaume, des artistes de la scène musicale nationale et un public nombreux, réuni autour des rythmes, des chants et des danses qui font la richesse de cet art collectif.

Au terme de cette édition, Mohamed Khattouch, directeur du festival et président de l’association Ouarzazate Events, ne cache pas sa satisfaction. Interrogé par «Le Matin» en marge de la clôture, il fait état d’une moyenne de 25.000 spectateurs par soirée et de la participation de près d’un millier d’artistes. Des chiffres qui témoignent, selon lui, de l’engouement suscité par la manifestation. Le responsable retient également un autre motif de satisfaction: la mobilisation des compétences locales. L’organisation, explique-t-il, a reposé entièrement sur des ressources humaines et des entreprises de la région. Un choix qu’il considère comme un indicateur de réussite, au même titre que la fréquentation. Même les précipitations enregistrées lors de la première soirée n’auraient pas découragé les spectateurs, restés jusqu’à la fin des représentations.

Trois jours de spectacles, d’hommages et de transmission

La programmation a fait la part belle aux différentes expressions d’Ahwach, sans se limiter aux seules troupes traditionnelles. À la Casbah de Taourirt, qui accueillait les grandes soirées du festival, les rythmes du patrimoine amazigh ont côtoyé d’autres registres musicaux. La soirée inaugurale du 22 octobre a notamment été marquée par la prestation du chanteur et compositeur Nouamane Lahlou, qui a proposé un répertoire consacré à plusieurs villes et régions marocaines, dont Ouarzazate, Tafilalet, Ouezzane et Chefchaouen. Le chanteur populaire Walid Rahmani s’est également produit devant le public, aux côtés de formations d’Ahwach.

Le programme des trois journées a accordé une place importante aux rencontres entre les artistes traditionnels et les représentants de la scène musicale contemporaine. Plusieurs collaborations ont ainsi rythmé les soirées du festival avec la chanteuse Statia, le groupe Imadriwen, ainsi que les artistes Mohamed Oulo, Larbi Imghrane et Mohamed Belghal. Ces prestations de fusion artistique traduisaient l’orientation retenue pour cette édition: explorer de nouvelles sonorités sans rompre avec les fondements d’Ahwach. L’animation ne se limitait pas à la scène principale. Des déambulations et des prestations patrimoniales étaient également programmées dans la zone touristique d’Ouarzazate, tandis que les activités culturelles et pédagogiques se répartissaient entre plusieurs espaces de la ville.

La transmission occupait une place importante dans cette programmation. Des ateliers consacrés à l’apprentissage d’Ahwach et à la fabrication de ses instruments traditionnels figuraient au programme. Une rencontre scientifique, tenue au centre Ibn Khaldoun pour l’épanouissement et l’éducation, a réuni chercheurs et spécialistes autour de l’histoire d’Ahwach dans la région, des valeurs qui lui sont associées et des perspectives de sa préservation. Des master class avec des figures expérimentées de cet art complétaient le dispositif. La reconnaissance des artistes ayant contribué à la pérennité d’Ahwach constituait un autre temps fort. Quatre hommages figuraient au programme, dont deux destinés à des figures expérimentées et deux à de jeunes talents. Mohamed Khattouch voit dans ces distinctions une manière de reconnaître le travail des anciens tout en rappelant que la relève existe et que les nouvelles générations continuent de s’approprier ce patrimoine.

Le tourisme culturel, un potentiel encore sous-exploité

Pour Mohamed Takhchi, président du Conseil régional du tourisme (CRT) de Draâ-Tafilalet, le Festival arrive à un moment où la région a particulièrement besoin de renforcer son offre culturelle. «Cette édition intervient à un moment particulièrement opportun, alors que nous cherchons à renforcer la place du tourisme culturel dans la province de Ouarzazate et dans l’ensemble de la région Draâ-Tafilalet», affirme-t-il dans une déclaration au «Matin». Le président du CRT souligne la mobilisation des partenaires institutionnels autour de cette manifestation, organisée sous le Haut Patronage de S.M. le Roi Mohammed VI. Pour lui, cette convergence des efforts doit permettre au Festival de franchir un nouveau palier et de rejoindre les grands rendez-vous culturels du pays, avec, à terme, une visibilité internationale.

Le constat qu’il dresse sur l’offre touristique régionale est sans détour. Draâ-Tafilalet possède des paysages et des sites naturels dont la réputation n’est plus à faire. Son patrimoine culturel, en revanche, ne bénéficie pas encore de la visibilité qu’il devrait avoir. Il reste, selon lui, un important travail de promotion à accomplir pour mieux faire connaître cette richesse et l’intégrer davantage à l’expérience proposée aux visiteurs. C’est dans cette logique que le CRT accompagne le Festival des arts d’Ahwach. L’objectif est d’en faire un rendez-vous régulier, susceptible de motiver des déplacements vers Ouarzazate et de contribuer à l’activité des professionnels du tourisme.

Le président du CRT insiste particulièrement sur la capacité des manifestations culturelles à renforcer l’image d’une destination. Dans les territoires qui ont réussi à se faire une place sur la carte touristique internationale, observe-t-il, la culture et les traditions occupent souvent une place centrale dans l’offre proposée. Ouarzazate dispose, à ses yeux, des mêmes possibilités. Son patrimoine, ses traditions et ses savoir-faire sont autant d’éléments capables de marquer durablement l’expérience d’un visiteur et de nourrir le bouche-à-oreille autour de la destination.

Cette richesse doit toutefois être accompagnée d’une programmation événementielle plus soutenue. La ville bénéficie déjà d’infrastructures d’accueil, de paysages remarquables et d’une notoriété internationale liée à l’industrie cinématographique. Ce qui lui manque encore, estime Mohamed Takhchi, c’est une animation suffisamment développée pour renforcer son attractivité. Le Festival peut contribuer à combler ce besoin. En attirant artistes, spectateurs et visiteurs, il est appelé à générer du mouvement dans les établissements d’hébergement, les restaurants et les commerces. Le responsable touristique souhaite surtout que cette dynamique s’inscrive dans la durée, afin que le rendez-vous devienne un véritable motif de séjour et non une simple animation ponctuelle.

Une ambition internationale qui passe aussi par l’ouverture musicale

Cette volonté de renforcer l’attractivité touristique rejoint l’ambition artistique défendue par les organisateurs. Mohamed Khattouch souhaite désormais voir le Festival dépasser son statut de manifestation nationale pour accueillir davantage d’artistes internationaux et faire dialoguer Ahwach avec d’autres traditions musicales. Une orientation qui ne fait pas nécessairement l’unanimité. L’introduction de sonorités contemporaines et les expériences de fusion peuvent susciter des réserves chez les défenseurs des formes traditionnelles de cet art. Le directeur du Festival ne nie pas cette sensibilité, mais refuse d’opposer authenticité et renouvellement. Il estime que les expériences portées par les jeunes musiciens ont déjà contribué à maintenir Ahwach vivant et à le rapprocher de nouveaux publics. L’enjeu, à ses yeux, n’est donc pas de remplacer les formes traditionnelles, mais de leur permettre de coexister avec de nouvelles expressions artistiques.

Cette ouverture est également encouragée par le président du CRT. Mohamed Takhchi plaide pour davantage de collaborations avec des artistes connus, capables d’élargir le public du Festival et de renforcer son rayonnement. L’association d’Ahwach à d’autres univers musicaux pourrait, selon lui, contribuer à installer durablement la manifestation parmi les événements culturels les plus attractifs du Royaume.

Le pari dépasse ainsi la seule réussite d’une édition. Pour les organisateurs comme pour les acteurs du tourisme, il s’agit désormais de faire du Festival des arts d’Ahwach un rendez-vous suffisamment identifié pour attirer des visiteurs au-delà de son public traditionnel. Et de donner à Ouarzazate une autre raison de figurer sur les itinéraires touristiques, à côté de ses casbahs, de ses paysages et de ses studios de cinéma.

Mohamed Khattouch : Notre ambition est de donner au Festival une dimension internationale

Mohamed Khattouch, directeur du festival et président de l’association Ouarzazate Events


Le Matin: Quel bilan dressez-vous de cette 14e édition du Festival national des arts d’Ahwach et quelles en ont été les principales nouveautés ?

Mohamed Khattouch: Cette édition, qui s’est déroulée du 22 au 24 octobre sur le thème «Les arts d’Ahwach et les rythmes du monde», s’inscrit dans une vision artistique et culturelle qui vise à ouvrir les arts d’Ahwach aux rythmes musicaux du monde, tout en préservant leur identité amazighe et leur ancrage dans le patrimoine national. Durant trois jours, le Festival a proposé des soirées artistiques qui ont connu une forte affluence, avec la participation de près de 1.000 artistes et une moyenne de 25.000 spectateurs par soirée.

Cette édition ne s’est pas limitée aux spectacles. Elle a également été marquée par l’organisation de colloques scientifiques, de sessions de formation et de master class, avec pour objectif de transmettre les savoir-faire liés aux arts d’Ahwach aux nouvelles générations et d’assurer la pérennité de ce patrimoine. Nous avons également rendu hommage à deux grandes figures de cet art, qui ont joué un rôle important dans sa préservation et son rayonnement, ainsi qu’à un jeune artiste et une jeune artiste issus de troupes de la nouvelle génération. À travers ces distinctions, nous avons voulu montrer que les jeunes continuaient de pratiquer les arts d’Ahwach et de contribuer à leur transmission.

Considérez-vous cette édition comme une réussite ? Sur quels critères vous appuyez-vous pour en juger ?

C’est en effet une réussite, et ce à plusieurs égards. D’abord, parce que le Festival a été organisé à 100% grâce à des compétences locales, avec la mobilisation d’entreprises et de professionnels de la région. Nous avons également fait participer des artistes locaux, originaires d’Ouarzazate ou ayant des attaches avec la région, aux côtés d’artistes venus d’autres territoires. Ensuite, il y a l’affluence du public, qui constitue pour nous un indicateur important de réussite. Chaque soirée, comme je l’ai dit, a attiré plus de 25.000 spectateurs, ce qui témoigne de l’intérêt que suscite le Festival. Même lors de la première soirée, marquée par quelques précipitations, le public est resté sur place pour suivre les spectacles jusqu’à leur terme. Pour nous, la réussite réside donc autant dans cette capacité à mobiliser les compétences et les entreprises locales que dans l’engouement populaire que nous avons réussi à susciter autour de cet événement.

Le Festival semble avoir franchi un nouveau cap cette année, aussi bien en matière d’organisation que de rayonnement. Quelle dimension souhaitez-vous lui donner à l’avenir ?

Notre ambition est de faire accéder le Festival des arts d’Ahwach à une dimension internationale. Nous ne voulons pas qu’il reste un événement local, régional ou même simplement national. Nous souhaitons en faire un rendez-vous artistique de portée mondiale, capable d’attirer des artistes internationaux. Les arts d’Ahwach méritent une plus grande reconnaissance. Nous voulons démontrer au monde qu’ils sont capables de dialoguer avec les rythmes musicaux internationaux, de s’y adapter et de s’enrichir de ces échanges sans perdre leur identité. C’est le message que nous cherchons à porter. Nous sommes convaincus que l’ouverture sur d’autres univers musicaux est essentielle pour assurer la continuité de cet art. Sans cette capacité d’adaptation, il risque, à terme, de perdre de sa vitalité.

Mais notre ambition ne se limite pas à la dimension artistique. Nous n’organisons pas un Festival simplement pour organiser un Festival. Nous voulons qu’il joue pleinement son rôle dans le développement touristique et économique de la région. Il est important que les moyens investis dans cet événement génèrent des retombées économiques concrètes pour le territoire. Chaque dirham dépensé doit pouvoir contribuer à l’activité économique locale. Il suffit d’observer l’animation que connaît Ouarzazate pendant ces journées: les hôtels, les restaurants et les commerces profitent de l’affluence, tandis que de nombreux touristes et visiteurs viennent assister aux spectacles.

Aujourd’hui, de nombreuses régions cherchent à développer des Festivals qui leur permettent de se distinguer et de renforcer leur attractivité. À Ouarzazate, nous avons déjà cet atout avec les arts d’Ahwach, qui constituent un patrimoine culturel exceptionnel. Il faut donc fédérer les efforts pour faire de ce Festival un événement à la hauteur de la richesse de cet art et de sa place dans notre patrimoine. Notre objectif, à terme, reste son rayonnement international.

Vous insistez sur l’ouverture des arts d’Ahwach aux rythmes du monde. Mais cette orientation suscite aussi des critiques chez ceux qui craignent une dénaturation de cet art traditionnel. Que leur répondez-vous ?

Il n’a jamais été question de renoncer à l’identité des arts d’Ahwach ou à leur authenticité. Nous y sommes profondément attachés et nous continuerons à les préserver. Mais il faut aussi comprendre qu’un art qui ne s’adapte pas aux évolutions de son époque risque progressivement de s’effacer. Aujourd’hui, nous voyons émerger de nouvelles formes musicales portées par les jeunes, qui s’inspirent des arts d’Ahwach tout en les revisitant à travers des expressions plus contemporaines. Ces expériences ont justement contribué à maintenir cet art vivant et à le rapprocher des nouvelles générations.

Cela ne signifie absolument pas que nous allons abandonner les formes traditionnelles d’Ahwach. Elles conserveront toute leur place. Mais nous devons aussi permettre à cet art de s’ouvrir à d’autres influences et à d’autres rythmes musicaux. Nous vivons dans un monde marqué par la mondialisation et la transformation numérique. Il est difficile d’imaginer qu’une expression artistique puisse rester totalement à l’écart de ces évolutions. L’essentiel est de préserver l’âme et l’identité d’Ahwach. Il restera Ahwach, même s’il évolue et s’adapte aux attentes de son époque. Pour nous, l’ouverture et le renouvellement ne sont pas incompatibles avec la préservation de l’authenticité.

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