Trois ans après le succès du premier volet,
Swinga et
Nabil Mouline rempilent pour une deuxième partie de "
Aji Tfham”, poursuivant la narration des
relations Maroc-Algérie. A l’origine du concept, une idée qui est née d’un constat simple. Face aux nombreuses interrogations suscitées par l’actualité sur l’histoire du Maroc, Swinga a souhaité aller plus loin. «Le souci n’est pas que l’histoire est complexe ou bien enfouie dans les livres d’archives, le souci réside dans l’absence d’un narratif marocain». Pour y répondre, il fallait s’entourer du meilleur spécialiste. Au début du projet, sa rencontre avec Nabil Mouline, historien et chercheur au
CNRS, devait durer une heure. Elle s’est finalement étirée sur huit heures. De cet échange est née une collaboration singulière, à la croisée de la
recherche académique et de la création audiovisuelle.
La métamorphose du Maghreb entre 1830-1847
Ce deuxième épisode explore l’une des séquences les plus décisives de l’
histoire du Maghreb contemporain. En 1830, la
France s’empare d’
Alger, mettant fin à plusieurs siècles de présence ottomane. Un nouvel équilibre régional se dessine. Le
sultan Moulay Abderrahmane se retrouve alors face à un dilemme stratégique majeur. Soutenir la résistance menée par l’
émir Abdelkader répond à des impératifs religieux, politiques et économiques, mais expose le Maroc à une confrontation directe avec une puissance militaire inédite.
La nomination du
général Bugeaud en 1840, puis la découverte de correspondances secrètes entre le Sultan et Abdelkader, précipitent l’escalade. En 1844, l’
armée française intervient sur le sol marocain, mettant fin à l’image d’un Maroc invaincu depuis la
bataille d’Oued al-Makhazin. Les premières exigences de délimitation frontalière apparaissent alors, posant les bases d’un contentieux appelé à marquer durablement les
relations maroco-algériennes.
L’épisode met également en lumière un témoin exceptionnel :
Eugène Delacroix. Présent au Maroc lors de la
mission diplomatique française de 1832, le peintre laisse derrière lui un corpus visuel d’une valeur inestimable pour comprendre les rituels du Makhzen et la représentation du pouvoir à cette époque.
Une histoire documentée, accessible à tous
Pour Nabil Mouline, l’enjeu dépasse largement le cadre d’une simple production audiovisuelle. «Il existe deux manières de construire l’histoire. La première, classique, apparue en Europe au XIXe siècle, est ce que l’on appelle le récit national : une méthode simple, qui ne fait pas appel à la recherche scientifique. Cette façon d’écrire l’histoire a atteint ses limites vers la fin des années 1990. Une nouvelle approche a alors émergé, plus complexe, afin de permettre un accès plus aisé à l’information». Et de poursuivre : «Nous nous inscrivons dans cette démarche, en cherchant à transmettre une histoire plurielle, fondée sur des bases scientifiques. Ainsi, depuis des années, nous nous efforçons d’emprunter des canaux variés, notamment à travers la collaboration avec Swinga, qui réunit la recherche académique et l’approche artistique. C’est, selon nous, la meilleure manière de diffuser une information fiable de façon ludique auprès d’un large public».
Cette volonté de transmission répond à une réalité bien identifiée par l’historien. «Le livre est un produit d’élite, destiné à une élite. Il faut être honnête : les Marocains ne sont pas des adeptes de la lecture. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne sont pas assoiffés de savoir et d’histoire».
L'union fait la force
Après un premier épisode consacré aux relations entre le
Maroc et l’
Algérie, des origines jusqu’au début du XIXe siècle, ce second volet a nécessité trois années de préparation et mobilisé plus de 1.100 contributeurs via la plateforme de collecte de fonds
Kiwi Collecte, permettant de réunir 430.000 dirhams.
Pour Swinga, l’exercice consiste à transformer une matière historique dense en récit accessible. «Lorsque je m’assois avec Dr Nabil Mouline, je peux passer des heures à l’écouter, et j’y prends beaucoup de plaisir. En tant que réalisateur, ma mission est de maîtriser l’histoire afin de mieux la transmettre aux spectateurs. Dr Nabil adopte une approche académique ; pour ma part, j’essaie de simplifier au maximum les termes, ce qui peut parfois donner lieu à quelques chamailleries entre nous (rires)».
Le réalisateur insiste également sur la dimension profondément collective du projet. «Je collabore avec une équipe, et le choix des intervenants est essentiel. Je m’entoure de professionnels, que ce soit pour le
dessin, l’
animation ou d’autres aspects. Chacun apporte sa touche. À partir de la documentation du Dr Mouline, je pose les bases, puis chaque membre de l’équipe vient ajouter sa pierre à l’édifice. Je me positionne ainsi comme un chef d’orchestre qui dirige le projet. Le produit final est le fruit de toute cette synergie.»
Pour ce second épisode, l’équipe a renforcé son recours à l’
intelligence artificielle, confie
Mustapha El Fekkak à "Le Matin” : «Nous avons eu recours à l’intelligence artificielle pour peaufiner notre travail, en augmentant son utilisation de 20 % par rapport à la première partie. Nous avons commencé cet épisode bien avant la révolution de l'
IA, et même avant la
collecte de fonds». Il précise toutefois le rôle exact de cet outil au sein du projet : «L’IA nous a davantage aidé sur la qualité du rendu que sur l’aspect économique. Elle vient ainsi pallier un manque de main-d’œuvre dans le secteur».
Nabil Mouline : L’écriture restera élitiste, l’avenir appartient au contenu numérique
Pour Nabil Mouline, l’avenir de la recherche passe aussi par ces nouveaux formats. «Aujourd’hui, les gens se cultivent à travers différentes formes de
médias, notamment les
réseaux sociaux. C’est pourquoi les historiens et les créateurs de contenu doivent s’investir dans cette démarche de vulgarisation afin de transmettre l’information. C’est essentiel, car l’avenir de la recherche scientifique et de sa transmission passera aussi par les différentes formes de médias audiovisuels». L’historien en est convaincu : «Dans les années à venir, même les
articles scientifiques et les
livres seront publiés différemment, afin de s’adapter aux attentes et aux habitudes des lecteurs. Il appartient aux producteurs de contenu de s’adapter à la société, et non l’inverse. L’écriture restera, à mon sens, élitiste, mais l’avenir appartient au contenu numérique».
La deuxième partie de «
Aji Tfham » est disponible gratuitement sur
YouTube, en
darija, avec des sous-titres en
français, en
anglais et en
espagnol. Par ailleurs, Swinga et Nabil Mouline ont déjà lancé une nouvelle campagne de collecte de fonds afin de financer les prochains épisodes du concept.