Culture

Maroc-Algérie, une fraternité à reconstruire : Larbi Bargach, invité au «Book Club Le Matin»

Dans sa rencontre «Book Club Le Matin», l’écrivain Larbi Bargach a invité le public à examiner l’historique des relations maroco-algériennes, en présentant son ouvrage «Maroc-Algérie : une fraternité à reconstruire». Le livre s’inscrit pleinement dans une actualité régionale marquée par des tensions persistantes et des crispations exacerbées.

11 Février 2026 À 17:55

Avec la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), les tensions sur les réseaux sociaux et les campagnes de désinformation visant le Maroc au premier plan, les récents épisodes à travers la région rappellent que la relation maroco-algérienne est une plaie souvent à vif et fréquemment mal comprise. C’est dans cet écart entre les faits, le droit et l’humeur collective que se situe le livre de Larbi Bargach. Au début de la discussion, l’auteur parle franchement de ses propres sentiments : «Je ne peux pas me résoudre à cette rivalité totalement stérile», admet-il, évoquant le prix réel de cette division. Il ajoute : «Tous les experts disent que fermer les frontières entre le Maroc et l’Algérie coûte entre 1,5 et 2% du PIB pour les deux pays».

Le livre s’inscrit, également, dans une tradition intellectuelle familiale. Larbi Bargach mentionne à juste titre son défunt père, qui a écrit un livre sur les relations maroco-espagnoles, en s’appuyant sur les archives de la famille Bargach-Vargas en Espagne – dont certains membres ont occupé des postes importants auprès des sultans et rois du Maroc. «Mais pour moi, personnellement, le travail était incomplet. Il devait s’adapter à une période qui est encore compliquée», poursuit-il.

Rappels historiques

Sans trahir la richesse de l’ouvrage, qui décortique avec précision et rigueur scientifique l’historique des liens entre les deux pays voisins, l’échange a souligné quelques dates clés, en optant pour une analyse des relations plutôt qu’en en faisant le simple récit. Sur le plan historique, l’auteur rappelle la bataille d’Isly en 1844, qu’il identifie comme un tournant fondateur. En soutenant Alger face à la France, le royaume chérifien subit là une défaite qui brise, pour les chancelleries européennes, le mythe d’une armée marocaine invincible. «Cette défaite a encouragé l’Espagne à attaquer le Maroc en 1859... À partir de là, le Maroc a subi plusieurs attaques européennes».

Larbi Bargach rappelle également que le Maroc a perdu des territoires bien avant l’indépendance, du fait de la France, qui comptait préserver la colonie algérienne et espérait y joindre le Maroc. «Après l’indépendance, Mohammed V signe une convention avec la France par laquelle il s’engage à ne jamais agir contre elle, en pleine guerre d’Algérie. Pourtant, le Souverain fait le choix politique de soutenir le FLN», rappelle Larbi Bargach. Un positionnement qui contraste avec certaines lectures algériennes de l’histoire. L’auteur souligne, à ce titre, le traitement sélectif de certaines figures de la résistance : l’émir Abdelkader est glorifié, tandis que le dey de Constantine est largement ignoré, car moins compatible avec la propagande du pouvoir algérien.

Les idéologies clivantes

Le livre met également en lumière un clivage idéologique ancien. Mohammed V refuse de confier les rênes du gouvernement au parti de l’Istiqlal, jugeant Allal El Fassi trop marqué par le panarabisme. Pour le Roi, le Maroc est une terre de pluralité, amazighe, andalouse et ouverte. Son premier gouvernement incarne cette diversité, puisque la rédaction de la «Moudawana» est confiée à Allal El Fassi, mais celle de la Constitution à Mehdi Ben Barka, tandis qu’un ministre de confession juive siège au premier gouvernement – un choix qui marque une divergence profonde avec l’Algérie post-indépendance. Sous le Règne de Hassan II, dont l’orientation libérale était en désaccord avec l’alignement de l’Algérie sur le bloc de l’Est, cet écart s’est creusé.



En outre, l’explosion des prix du pétrole signifiait également que le voisin algérien récoltait une grande manne – près de 800 milliards de dollars – qui, selon Larbi Bargach, l’empêchait d’établir une économie compétitive. Ouvrir les frontières serait donc un risque pour ce modèle peu diversifié. Les rivalités personnelles de Boumediene contre Hassan II ont également envenimé une relation déjà ténue. Le Sahara est moins la raison que le déclencheur du conflit, aux yeux de l’écrivain. «Le Polisario a d’abord été soutenu par Muammar Kadhafi, et l’Algérie n’avait pas initialement l’intention d’encourager un mouvement séparatiste», rappelle-t-il.

«Khawa Khawa» ?

La rencontre s’est conclue sur les questions de propagande et de communication, notamment lors de la dernière CAN. Si Larbi Bargach reconnaît certaines erreurs marocaines dans la gestion de crise, il refuse toute escalade verbale : «Il ne s’agit pas de répondre à l’insulte par l’insulte, mais de préparer une communication institutionnelle au lieu d’une gestion événementielle des faits», estime-t-il.

Larbi Bargach estime que contrer la propagande du régime algérien ne doit en aucun cas alimenter l’animosité des peuples frères. Il rappelle sans cesse l’existence d’un socle humain et social partagé entre les deux peuples : «Au Maroc comme en Algérie, il y a un socle commun, des relations familiales. Le "Khawa Khawa” est certes un slogan, mais il n’est pas vide de sens. Au Maroc comme en Algérie, nous n’avons pas le choix : la géographie nous rassemble et, un jour ou l’autre, il faudra rouvrir ces frontières».

Reconstruire la fraternité maroco-algérienne est également, selon lui, une question d’économie. En effet, il souligne la démarche protectionniste du pouvoir algérien, qui défend son marché peu compétitif. La reconstruction des liens passerait donc également par une levée des blocages internes à l’ouverture de ce marché algérien, car «la rente pétrolière ne saurait constituer une solution durable pour faire vivre l’Algérie», conclut cet ancien banquier.
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