Culture

FICAM 2026 : Au royaume du pixel, l’animation artisanale revendique le droit à l’imperfection

À l’heure où l’image numérique promet la perfection, deux figures majeures du cinéma d’animation européen sont venues défendre, à Meknès, une idée presque subversive : l’imperfection est une source de vie.

21 Mai 2026 À 11:35

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Invités du Festival international de cinéma d’animation de Meknès (FICAM), la réalisatrice française Sandra Desmazières et l’animateur Pierre-Luc Granjon ont défendu une conviction partagée : travailler la matière, dessiner à la main, modeler, gratter, découper, accepter l’accident – tout cela produit une émotion qu’aucune image parfaitement lissée ne peut égaler.

Pour Sandra Desmazières, qui a récemment présenté «Fille de l’eau» au Festival de Cannes, le numérique n’est pas un ennemi, mais un outil à tenir à distance. «Je termine mes films avec After Effects, je travaille les lumières, les transparences, le compositing... puis, à un moment, je me dis : ça suffit.» Ce moment où l’on cesse de corriger, où l’on accepte l’image telle qu’elle est, devient une étape décisive du processus créatif. «C’est là que le film commence à respirer», suggère-t-elle.



Pierre-Luc Granjon, connu pour ses films en stop-motion et pour son usage rare de l’écran d’épingles, parle lui aussi de ces «petits accidents» qui donnent de la vie à une marionnette. Un geste involontaire, un mouvement imparfait, une vibration imprévue : «Ce sont des gestes qui ne servent à rien, comme ceux que nous faisons en parlant, mais qui prouvent que nous ne sommes pas des robots». Dans l’animation artisanale, ces micro-imperfections deviennent une signature du vivant. Ce plaidoyer pour la main intervient dans un contexte où une nouvelle génération d’animateurs travaille presque exclusivement sur tablette, en 3D ou sur iPad. Pourtant, les deux artistes observent un phénomène inattendu : un regain d’intérêt des étudiants pour les techniques traditionnelles. Granjon raconte avoir enseigné dans une école spécialisée en 3D, où plusieurs étudiants lui ont confié, après un atelier de stop-motion, avoir découvert une pratique qui leur semblait «plus vraie» que le travail sur ordinateur.

Ce retour vers la matière n’est pas un rejet de la technologie, mais une quête de sensation. «Quand on met les mains dans la pâte, on développe un autre rapport à l’image», explique-t-il. Là où la 3D cherche aujourd’hui à «abîmer» ses rendus pour paraître plus humaine, l’animation artisanale possède déjà cette chaleur : poussières, traces de doigts, aspérités, vibrations.

La question de l’émotion a traversé toute la discussion. Est-il plus facile de susciter une émotion en travaillant le bois, le fil, le papier, la pâte à modeler ? Pour les deux artistes, la réponse est instinctive : la proximité physique avec la matière crée une proximité sensible avec le spectateur. Le dessin, tout comme la sculpture, porte la trace du corps qui l’a produit.

Cette liberté se retrouve aussi dans le choix des visages. Faut-il chercher le réalisme ? Pour Desmazières comme pour Granjon, l’absence de visages réalistes n’est ni une contrainte ni une limite, mais un choix esthétique. Le stylisé permet une expression plus personnelle, parfois plus universelle. «Mes maladresses deviennent intéressantes quand je ne cherche pas à être réaliste», confie Granjon.

Mais derrière cette défense de l’artisanat se cache une inquiétude plus large sur la production contemporaine. Interrogé sur les projets qui attirent aujourd’hui les investisseurs, Granjon observe que les adaptations de succès éditoriaux rassurent davantage que les histoires originales. «On prend moins de risques avec une bande dessinée qui a déjà marché.» Les récits singuliers, eux, peinent à trouver leur place.

À Meknès, le message transmis aux jeunes animateurs était clair : oser, mais sans se laisser écraser par l’ambition. Commencer petit, maîtriser un film de trois ou quatre minutes, comprendre la montagne avant de vouloir la gravir. Et surtout, garder un rapport direct avec la fabrication de l’image.

Dans un monde où l’on peut tout corriger, tout lisser, tout simuler, ces deux cinéastes rappellent une évidence oubliée : fabriquer une image, c’est déjà penser le monde.
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