Sur les remparts d’Essaouira, là où les vents de l’Atlantique viennent se briser contre la pierre ocre, une vibration profonde s’apprête à s’emparer de la ville du 25 au 27 juin 2026. Ce n’est pas le simple écho d’un Festival d’été, mais le pouls d’une nation qui a décidé de faire de son patrimoine le plus mystique le socle d’une diplomatie culturelle moderne.
À l’aube de sa 27ᵉ édition, le Festival Gnaoua et musiques du monde ne se contente plus d’être une parenthèse enchantée. Sous l’impulsion de Neila Tazi, sa productrice, l’événement s’est mué en ce qu’elle appelle désormais une «infrastructure culturelle immatérielle». Un projet titanesque qui, cette année, mobilise 463 artistes pour porter haut les couleurs de l’audace et de la transmission.
L’ombre d’un géant : l’adieu à Mustapha Bakbou sur la scène Moulay El Hassan
Le moment le plus solennel de cette édition sera sans nul doute l’hommage à une figure tutélaire disparue en septembre dernier : le mâalem Mustapha Bakbou. Géant de la Tagnaouite, Bakbou était l’incarnation vivante de la fusion, capable de fasciner aussi bien les puristes de la confrérie que les icônes du jazz comme Pat Metheny ou Marcus Miller.
Abdeslam Alikkane, pilier de la direction artistique, a levé le voile sur l’ampleur de cette commémoration. L’hommage ne sera pas seulement musical : il sera cinématographique et scénique. Sur la mythique scène Moulay El Hassan, un spectacle dédié et la projection d’un film retraceront le parcours de cet homme qui a fait dialoguer le guembri avec Carlos Santana et les rythmes de Jil Jilala. C’est un héritage qui s’inscrit dans l’éternité sous les étoiles d’Essaouira, rappelant que si les maîtres s’en vont, leur souffle continue d’irriguer la création mondiale.
Une programmation sous le signe de l’audace
Cette année, le festival mise sur une densité artistique impressionnante. Au total, ce sont 52 concerts qui feront vibrer la cité, portés par 43 maâlems venus des quatre coins du Royaume. L’identité même de l’événement repose sur ses 4ᵉ créations originales, des moments suspendus où les directeurs artistiques sortent des sentiers habituels pour offrir des fusions inédites, loin des formats calibrés de l’industrie musicale.
De Boston à l’Atlantique : l’axe Berklee–Essaouira
L’un des piliers de cette nouvelle ère est sans doute le partenariat avec le Berklee College of Music. Il y a 16 ans, le président de la prestigieuse institution américaine qualifiait la ville de «Capitale mondiale de la musique». Aujourd’hui, cette prophétie est devenue une réalité académique. Pour la 3ᵉ année consécutive, le programme Berklee at the Gnaoua and World Music Festival verra des musiciens du monde entier converger vers la médina. L’an dernier, 80 musiciens de 24 pays différents y ont participé, selon Neila Tazi, prouvant que si Essaouira n’a pas encore de conservatoire classique, elle est devenue une école à ciel ouvert où le rythme se transmet de maître à élève.
Une culture enracinée, un avenir en chantier
L’avenir d’Essaouira s’écrit désormais dans la pierre et la science. La future «Cité des arts», projet posthume de l’architecte brésilien Oscar Niemeyer, promet de donner à la ville un écrin physique à la hauteur de son aura. Par ailleurs, le festival poursuit sa collaboration avec l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) autour de la Chaire des Transitions, portée par l’Institut des études avancées de l’UM6P. Croisant recherche académique et dynamiques artistiques, cette initiative entend poser les bases d’un cadre structurant de production de savoirs sur la culture gnaoua, ses origines, ses hybridations et ses expressions contemporaines, en favorisant les échanges entre artistes, chercheurs et institutions, au niveau national comme international.
Alors que le Maroc entre dans une «nouvelle ère culturelle», le Festival Gnaoua fait figure de pionnier. Il prouve qu’une culture profondément enracinée peut devenir le langage le plus moderne qui soit. À Essaouira, la gratuité et l’ouverture restent les maîtres-mots d’un événement qui n’appartient plus seulement à ses organisateurs, mais est devenu une institution nationale dont chaque Marocain peut s’approprier la fierté.
Questions à Neila Tazi, fondatrice du Festival Gnaoua et musiques du monde
Pour cette 13ᵉ édition, le Forum place les «jeunesses du monde» au centre du débat. Non comme un objet d’analyse, mais comme des voix à écouter. Dans un contexte marqué par les crises climatiques, technologiques, sociales et politiques, une génération grandit avec le sentiment que l’avenir est plus incertain que le passé. Connectées mais rarement entendues, ces jeunesses plurielles cherchent à redéfinir les règles du monde dans lequel elles vont vivre.
Parmi les invités annoncés figurent notamment Mohamed Mehdi Bensaid, le philosophe Souleymane Bachir Diagne, Najat Vallaud-Belkacem, les écrivains Leïla Slimani et Rachid Benzine, la réalisatrice Asmae El Moudir ainsi que plusieurs sociologues, journalistes et artistes engagés.
L’initiative «Tamâalmite» : La quête de la relève
Au-delà de la scène, l’avenir de la tradition se joue dans la transmission. Abdeslam Alikkane a ainsi mis en lumière le projet «Tamâalmite», fruit d’une collaboration entre l’association Yerma Gnaoua et A3 Communication, dont l’objectif est de débusquer les futurs gardiens du temple. Après une tournée rigoureuse à Casablanca et Marrakech, deux nouveaux talents ont été sélectionnés dans chaque ville. «Ce ne sont pas des élèves, mais des Mâalems qui ont le potentiel de porter l’héritage dans l’avenir et qui maîtrisent désormais tout le répertoire de la Tagnaouite», a déclaré Alikkane.
L’objectif de cette action est de préserver une musique possédant une immense densité culturelle et historique. Pour Alikkane, la rigueur est de mise : on ne peut tolérer d’interprétations improvisées qui dénatureraient l’essence du culte. Selon lui, cette nouvelle génération de Mâalems doit impérativement évoluer sous la guidance et la supervision des anciens et des grands maîtres, afin que l’évolution de cet art ne se fasse jamais au détriment de sa mémoire.