À Moulay Abdellah, le Moussem ne s’installe pas discrètement. Pendant quelques jours, il prend possession du territoire. À perte de vue ou presque, les tentes s’alignent le long de cette portion du littoral des Doukkala. Des chevaux passent d’un campement à l’autre, les familles prennent leurs quartiers, les commerces s’animent et les visiteurs affluent. Là où se trouve habituellement une commune côtière surgit une véritable ville éphémère.
Sur près de sept kilomètres, le Moussem de Moulay Abdellah Amghar déploie cette année quelque 35.000 tentes. Plus de cinq millions de visiteurs sont attendus durant la manifestation, qui a débuté vendredi et se poursuit jusqu’au 14 août.
Les chiffres donnent la mesure du rendez-vous, mais disent moins ce qu’il représente pour ceux qui y reviennent année après année. Car on ne vient pas seulement à Moulay Abdellah pour assister à un spectacle. Le Moussem reste un lieu de retrouvailles, de transmission et de maintien des liens familiaux et sociaux. Des familles y installent leur tente pour plusieurs jours et retrouvent des habitudes transmises d’une génération à l’autre.
Au milieu de cette immense cité provisoire, un son finit toujours par dominer les autres : celui des sabots, puis la détonation sèche et presque simultanée des fusils de la Tbourida.
134 sorbas et plus de 2.100 cavaliers
C’est autour du mahrak, l’espace réservé aux démonstrations équestres, que bat une grande partie du Moussem. Cavaliers en ligne, chevaux lancés au galop, fusils levés avant la salve finale : chaque passage est attendu, observé et commenté par un public qui connaît souvent les codes de cet art équestre.
Cette édition atteint un niveau de participation inédit. Selon Saïd Ghaït, président de l’Union provinciale de l’art de la Tbourida, 134 sorbas réunissant environ 2.140 cavaliers et cavalières participent au Moussem. Deux sorbas sont féminines.
Une participation « sans précédent », souligne le responsable, aussi bien par le nombre de troupes que par celui des cavaliers. Derrière les chiffres se dessine aussi la vitalité de cette pratique traditionnelle : des sorbas venues de différentes régions du Royaume convergent vers Moulay Abdellah pour ce qui constitue l’un de leurs grands rendez-vous annuels.
La Tbourida n’est d’ailleurs pas le seul patrimoine équestre et rural célébré. Des démonstrations de fauconnerie figurent également au programme, rappelant l’ancrage du Moussem dans les traditions des Doukkala.
Une ville de 35.000 tentes qu’il faut faire fonctionner
Accueillir plusieurs millions de personnes dans un espace qui se transforme temporairement en ville pose un défi logistique considérable. Pour cette édition, les deux mahraks ont été aménagés et équipés afin d'améliorer les conditions des représentations et l'accueil des cavaliers. Les accès aux espaces de Tbourida ont également été revus pour permettre à davantage de spectateurs d’assister aux démonstrations.
Abdeljabbar Belharsha, directeur de la société organisatrice, fait état d’une mobilisation particulière pour accompagner la dimension prise par le Moussem. Le dispositif comprend notamment le renforcement des services sanitaires, avec des équipes médicales et des équipements destinés à la prise en charge des urgences.
La commune assure de son côté, avec ses partenaires, l’approvisionnement en eau et l’éclairage public. La présence policière a également été renforcée.
Même l’emplacement de la grande scène musicale a été pensé en fonction des flux. Installée à l’entrée principale du Moussem, elle doit contribuer à faciliter la circulation des visiteurs dans un espace soumis, chaque jour, à une pression considérable.
Près d’un milliard de dirhams d’activité économique estimée
Cette affluence ne nourrit pas uniquement l'ambiance du Moussem. Elle fait tourner toute une économie. Restaurants et cafés se remplissent, les commerces multiplient leur activité et une multitude de services accompagnent l’installation et le séjour de dizaines de milliers de familles. À cela s’ajoutent les besoins directement liés aux chevaux et aux cavaliers.
Le président de la commune de Moulay Abdellah, Mehdi El Fatmi, estime à environ 100 milliards de centimes, soit un milliard de dirhams, l’activité économique générée par le Moussem.
L’estimation illustre l’autre dimension de ce rassemblement. La durée des séjours, le nombre de visiteurs et l’étendue des campements font du Moussem un moteur temporaire pour l’activité locale, dont les effets dépassent le périmètre immédiat de la manifestation.
Pour la région, l’événement constitue également une vitrine touristique. Mohamed Zahidi, président du Conseil provincial d’El Jadida, souligne à ce titre sa contribution à la promotion du tourisme et de l’activité commerciale, parallèlement à sa fonction première de préservation du patrimoine immatériel des Doukkala.
Du Madih aux rythmes populaires
À Moulay Abdellah, la fête populaire cohabite depuis toujours avec la dimension spirituelle du Moussem. La cérémonie d’ouverture a ainsi été marquée par du Madih et une récitation collective du Saint Coran. Le programme religieux prévoit également des conférences animées par des oulémas et des chercheurs ainsi que des concours de récitation du Coran destinés à différents publics.
À la tombée de la nuit, l’ambiance change de registre. Une grande scène accueille les concerts et spectacles qui prolongent les journées de Tbourida. Abdelaziz Stati, Saïd Ouled Houat, Saïd Khroubghi, Adil Medkouri, Abdellah Daoudi ou encore Ouled Bouazzoui figurent notamment parmi les artistes annoncés. Des troupes d’Ahwach et d’Abidat Rma complètent un programme qui fait dialoguer chanson populaire, arts traditionnels et expressions amazighes.
Bien plus qu’un spectacle de Tbourida
À mesure que le soleil descend sur le littoral, les chevaux regagnent les campements et la fumée des dernières salves se dissipe au-dessus du mahrak. Quelques heures plus tard, la musique prend le relais. Puis, au matin, le même rituel recommence. C’est peut-être dans cette répétition que réside une partie de la force du Moussem de Moulay Abdellah. Malgré ses millions de visiteurs, ses milliers de tentes et l’organisation lourde qu’il impose désormais, le rassemblement reste construit autour de gestes anciens : monter une tente, accueillir les proches, préparer les chevaux, rejoindre sa sorba et transmettre les codes de la Tbourida.
Avec 134 sorbas et 2.140 cavaliers et cavalières, l’édition 2026 donne à cette tradition une ampleur rarement atteinte. Entre le hennissement des chevaux, la détonation des fusils, les prières et les chants populaires, Moulay Abdellah redevient, pour quelques jours, ce qu’il est depuis des générations : un lieu où le patrimoine ne se regarde pas seulement, mais se vit.