Najat Vallaud-Belkacem : «Bien nommer les choses, c’est ajouter au bonheur du monde»
Elle a occupé de hautes fonctions en France. Elle était ministre des Droits des femmes, porte-parole du gouvernement, puis ministre de l’Éducation nationale. Dans cet entretien exclusif, Najat Vallaud-Belkacem, de passage à Rabat en tant que marraine du Festival «Littératures itinérantes», prend sa casquette d’autrice et de passionnée de littérature pour nous livrer son regard sur l’univers virtuel, sur les dérives du numérique, ainsi que sur le rôle de la culture et de l’art d’écrire dans un monde en perte de repères.
Driss Lyakoubi
25 Octobre 2026
À 10:20
Le Matin : En 2025, vous avez publié un nouvel ouvrage intitulé «Sevrage numérique» aux éditions Tallandier. Un texte mêlant enquête sur les dangers de la surutilisation du numérique et solutions concrètes pour réguler ces écrans devant lesquels les jeunes passent en moyenne le tiers de leur vie, selon certaines statistiques. S’agit-il d’une sonnette d’alarme sur les dangers du numérique ?
Najat Vallaud-Belkacem : Tout d’abord, je voudrais souligner que je ne nie pas les aspects positifs du numérique et que je ne suis pas une technophobe. En revanche, je constate depuis plusieurs années, singulièrement depuis une quinzaine d’années, que la recherche de l’hyperrentabilité prime sur toute autre considération, au détriment de l’amélioration de la connaissance, de l’information fiable, de la rencontre entre les gens, etc. Ce sont les grandes entreprises du numérique, en l’occurrence les fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft), qui ont opté pour une recherche excessive de gains financiers, alors qu’elles sont conscientes des effets néfastes des algorithmes et des applications utilisées pour nous garder le plus longtemps en ligne. On finit par passer 27 ans d’une vie les yeux rivés sur un écran ! Et ce au détriment de notre santé physique et mentale. Selon ces entreprises, ce serait à nous, individus, de raisonner nos usages numériques pour surmonter les méfaits d’une hyperconnexion. À mon sens, cela nécessite une réponse collective, pour notre bien-être individuel, collectif et démocratique. Je pense que le temps est venu que nos pouvoirs publics interviennent pour agir et mettre un terme au monopole de ces grandes multinationales sur nos usages du numérique, pour qu’on sorte enfin de l’ère des clashs, de l’enfermement dans des bulles, de la désinformation, du cyberharcèlement et de la polarisation à outrance.
Pourquoi n’utilisez-vous pas l’exercice du roman pour mieux porter vos idées ?
En réfléchissant, je trouve que c’est une bonne idée. Jusqu’à présent, j’ai écrit plusieurs livres qui sont plutôt des essais et des ouvrages de réflexion. Écrire un roman est un véritable art. Mais je me rappelle que, quand j’étais enfant, je rêvais d’être romancière ; ma vie a ensuite pris un autre chemin. Peut-être qu’il faudrait que je renoue avec cette fibre que j’ai enfouie au fond de moi. La fiction est un formidable vecteur pour passer des messages, beaucoup plus qu’un discours politique à l’heure de la grande défiance envers le politique. Le roman réveille les sensibilités et les émotions. Ce sont ces dernières qui permettent au lecteur de se projeter dans d’autres vies que la sienne et de s’ouvrir à l’altérité.
Quel est l’impact de la culture, de l’art et de la littérature dans le processus du changement des mentalités ?
La littérature, quand elle aborde, par exemple, des questions de société contemporaine, est d’une implacable efficacité. Voyez, à titre d’exemple, les romans publiés récemment sur la violence conjugale ou les violences faites aux enfants : ils ont eu plus d’impact que n’importe quelle étude chiffrée sur la prise de conscience de la société. Le pouvoir extraordinaire d’une œuvre littéraire de qualité, c’est qu’elle peut, en outre, continuer à avoir de l’influence sur les consciences, des décennies, voire des siècles après sa parution. Si on prend «Les Misérables» de Victor Hugo, on peut toujours s’y reconnaître, 150 ans après sa publication. C’est pour cette raison que je tiens tant à ce que les jeunes continuent de lire. Il ne s’agit pas d’opposer la lecture au visionnage d’une série ou d’un film, mais le roman, par le luxe de détails qu’il peut se permettre, nourrit davantage l’imagination et met les mots sur les choses et les complexités, là où, à mon avis, d’autres formes d’expression artistique sont plus contraintes.
Selon vous, quelle est la nature du pouvoir des mots et des idées, notamment ceux exprimés dans les œuvres littéraires ?
«Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde», disait Albert Camus, et moi, j’ai envie de dire : «Bien nommer les choses, c’est ajouter au bonheur du monde». On nomme bien les choses quand on a rencontré les mots utiles pour le faire dans ses lectures. On se rappelle beaucoup plus ce qu’on a lu que ce qu’on a entendu. Lors de la rencontre inaugurale du festival «Littératures itinérantes», on m’a demandé quel mot je préférerais ; j’ai répondu, sans réfléchir : le terme «évanescence», qui ne fait pas partie du langage oral quotidien, mais de l’écrit. J’adore ces mots peu usités qui permettent de nuancer et d’ajouter des couleurs à nos émotions ou à nos ressentis. C’est pour cette raison qu’on dit que plus on maîtrise les mots, plus on s’éloigne de la violence.
Vous avez utilisé à plusieurs reprises le mot «intranquillité». Que signifie pour vous ce concept ?
L’intranquillité signifie pour moi le fait de ne pas se satisfaire du monde tel qu’il dysfonctionne. Ça se saurait si on était au paradis sur terre. L’intranquillité, pour moi, c’est être lucide sur les manques, les injustices, les désordres. Et s’interroger en permanence sur les mécanismes à mettre en œuvre pour y faire face. Une chose sur laquelle je suis de plus en plus lucide, par exemple : le malheur des uns ne perdure que parce que d’autres en tirent profit, et qu’alors ils se mettent à le conforter dans leur propre intérêt. C’est pourquoi désormais, chaque fois que j’interroge les désordres qui traversent nos économies, nos sociétés et notre géopolitique (la précarité, les inégalités, la violence...), je me demande à qui profitent ces misères ou ces événements dramatiques. Et une fois cela mis au clair, comment agir sur ces derniers pour que se tarisse la source des désordres ? Pour résumer, l’intranquillité n’est pas une passivité sombre ; au contraire, c’est une philosophie de l’action.
Vous visitez souvent le Maroc. Quelle est votre évaluation de la vie culturelle et artistique marocaine ?
Depuis plusieurs années, je remarque que ce pays connaît un dynamisme et un véritable essor sur le plan de l’économie, de l’innovation, du développement des infrastructures et de la production culturelle. Tout n’est pas parfait, évidemment, et des inégalités trop importantes demeurent, mais il faut soutenir les énergies qui vont dans le bon sens. C’est pour cette raison que je suis heureuse de marrainer ce Festival des «Littératures itinérantes». On ne peut que se féliciter du grand nombre d’auteurs et d’autrices présents année après année. Ces rencontres avec des écrivains, hommes et femmes, venus du monde entier porter leurs récits au public sont essentielles. Elles permettent de croiser les regards et de découvrir une infinité de talents. Et ces écrivains découvrent un Maroc avec une scène littéraire qui n’a rien à envier aux autres. Ce sont aussi des continents et des civilisations qui se croisent. Je n’ai jamais considéré qu’une seule civilisation détenait les clés de la connaissance ou de la sagesse. Il est essentiel que toutes les voix soient entendues pour faire progresser notre monde dans la bonne direction.