Nadia Ouiddar
20 Mai 2026
À 12:40
Pendant un mois, loin des contraintes du quotidien, ils ne font qu’une chose : écrire. Ou apprendre à écrire pour l’animation, ce territoire singulier où l’image naît d’abord du langage, de l’intuition graphique et d’une dramaturgie pensée pour le dessin, la matière, le son.
Cette année, la résidence est accompagnée par le producteur français
Olivier Catherin, figure reconnue du secteur, double lauréat des César et lauréat d’un
European Film Award. Son rôle ne consiste pas à corriger, mais à pousser les projets dans leurs retranchements, à interroger la cohérence entre l’intention artistique et la forme animée, et à préparer les résidents à l’exercice redouté du pitch public.
«Certains ont des projets déjà très avancés, d’autres vont pitcher pour la première fois. Il y a du stress, mais nous avons travaillé à la fois sur le fond des projets et sur la manière de les raconter», confie-t-il avant la présentation publique des œuvres au forum du
Festival international du cinéma d’animation de Meknès (FICAM).
Quatre
courts métrages, une
série et un
long métrage composent cette promotion 2026, révélant une constante : l’animation y devient le médium privilégié pour parler d’isolement, de mémoire, de métamorphose et de résistance.
Devenir fleur pour survivre au monde
La résidente marocaine
Kawtar Waddi, 24 ans, présente «When the Sun Sets». Son héroïne, Tafsut, mène une existence terne, rythmée par un travail monotone et des interactions sociales réduites au strict minimum. Sa véritable vie se trouve ailleurs : dans son jardin. Pas au sens métaphorique. Tafsut veut littéralement devenir une fleur. «Est-ce que si l’on souhaite obsessionnellement devenir une fleur, la terre finit par nous absorber ?», interroge la réalisatrice devant l’assistance.
Son film explore cette zone grise entre réel et imaginaire, où la solitude extrême finit par reconfigurer la perception du monde. Le végétal y devient refuge affectif, substitut aux relations humaines, terrain d’une possible métamorphose du corps. Le projet se construit en étroite collaboration avec le compositeur
Noan Muhl-Hoareau, pour une œuvre pensée comme une expérience sensorielle où le son n’est pas un accompagnement, mais une matière narrative.
Mémoire de guerre, corps monstrueux, voix interdites
Chez l’Ivoirien
Arsène Mahi, l’animation sert à revisiter une mémoire traumatique. Son projet de court métrage «À peine les yeux fermés» suit un enfant déplacé par la guerre de 2002 en Côte d’Ivoire, hanté vingt ans plus tard par les rêves de sa maison perdue. Le Libano-Canadien Nicolas Fattouh développe un projet de long métrage où le deuil d’un père sculpteur transforme une fillette en créature monstrueuse, matérialisant la violence sociale subie par la famille.
Le Tunisien installé au Québec
Amin Kadri explore, avec «Heaven or Hell», les failles du libre arbitre à travers un personnage dont un choix onirique modifie la réalité.
La Française
Manon David y injecte une dose de comédie sociale avec Les Vacances de la loose, chronique estivale d’échecs minuscules et universels.
Enfin, le Marocain
Anwar Belhaj imagine, dans «La Cité muette», un monde de formes géométriques où prononcer un mot devient un acte de résistance face à un triangle autoritaire.
L’animation comme espace de l’indicible
Ce qui relie ces projets n’est ni le style, ni la technique, ni même les thématiques, mais une conviction partagée : certaines histoires ne peuvent être racontées qu’en animation. Ici, la métamorphose d’un corps, la mémoire d’une guerre, la solitude, le deuil ou la censure trouvent une forme visuelle que le cinéma en prises de vues réelles peinerait à incarner sans perdre en poésie ou en puissance symbolique.
La résidence agit alors comme un accélérateur : elle donne du temps, un cadre, un accompagnement professionnel et, surtout, un espace collectif où les idées circulent. Les auteurs y apprennent autant en parlant de leur projet qu’en écoutant celui des autres.