Culture

«Sarabande» : le déplacement radical de Yasmina Alaoui

Jusqu’au 8 mars prochain, la galerie Comptoir des Mines à Marrakech, accueille la toute récente exposition de l’artiste Yasmina Alaoui. «Sarabande» incarne une chorégraphie de corps allusivement entrelacés, mettant en avant le mouvement davantage que la figure.

23 Février 2026 À 09:40

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À l’heure où l’intelligence artificielle asphyxie les modes de production de l’image, l’artiste Yasmina Alaoui opère un changement radical dans son processus créatif. Sa récente exposition «Sarabande» sonne comme un manifeste pour un retour aux fondamentaux. Ses peintures à l’huile appellent à une matérialité de plus en plus menacée d’évanouissement...

L’exposition se compose également d’une série photographique, tout à fait distincte, qui complète le propos de l’artiste sur le corps, la présence et le silence, incarnant une prise de position davantage politique.

Le corps suggéré

Des scènes de mêlées structurent les compositions de «Sarabande». Dans ces agrégats de corps tordus qui s’entrelacent, difficile de focaliser sur un point tant la hiérarchie n’est établie ni entre les figures ni entre les plans. Le regard est pris dans un élan, condamné à circuler dans l’espace, glissant d’un corps à l’autre, sans trouver de point d’ancrage ni de ligne de démarcation.

Cette dissolution volontaire des limites et des repères répond au désir de «non-confrontalité» de l’artiste, mais aussi à son intention d’incarner l’instabilité des états. Ses nus brouillent les pistes pour confondre la vie et la mort, la volupté et la décadence, l’érotisme et la pudeur, tout en noyant l’individu dans le groupe. Le geste même de l’artiste hésite entre insistance et effleurement, donnant corps à des présences menacées d’effacement.

Dans la palette de Yasmina Alaoui, la couleur est chair. Les bleus et les verts refroidissent légèrement, quand les ocres redonnent de la chaleur. La lumière, quant à elle, semble émaner des corps eux-mêmes, renforcée par un effet de flou qui confirme le propos de l’artiste.

Au seuil de la vérité

Dans le second volet de «Sarabande», une série de photographies s’oppose à la peinture. Ici, le minimalisme est la règle, les délimitations sont claires et les compositions, géométriques. Dans ces images épurées, le corps se réduit à un volume parmi d’autres, structurant une mise en scène où l’architecture impose son ordre, sa verticalité et son silence. Présence unique, un corps de femme debout est drapé, sans visage ni lisibilité. Telle une stèle vivante, écrasée par les volumes qui la dominent, elle exprime silencieusement une vulnérabilité qui l’expose à son environnement.

L’image est sculptée par une lumière qui creuse l’espace, dévoilant les volumes et installant cette profondeur mentale qui démarque le corps, tout en retenue. Au seuil de la vérité, le corps est abstrait, l’humain est silencieux. Les tons de gris, de bleu, de noir et de blanc laiteux amplifient cette impression de retenue et d’injonction au silence.

Un langage libre

Née à New York, l’artiste franco-marocaine se forme aux Beaux-Arts au Carrousel du Louvre à Paris, avant de décrocher son baccalauréat en sculpture au College of William and Mary, en Virginie, aux États-Unis. Elle développe un langage visuel riche, mêlant et hybridant les techniques avec une grande liberté. Elle expose depuis 2003 au Maroc, en France, aux Émirats arabes unis, en Italie, mais plus particulièrement aux États-Unis.

Marquée par son éducation multiculturelle, Yasmina Alaoui est constamment en quête d’affaissement des oppositions et de rapprochement des contraires. Ce qui peut générer souffrance et aliénation chez les autres constitue, pour elle, une source d’inspiration et une tension créatrice qui irrigue l’ensemble de son œuvre.
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