Derrière chaque immeuble qui disparaît à
Casablanca, ce ne sont pas seulement des murs qui tombent. Ce sont aussi des souvenirs, des habitudes, des voisinages et des histoires de vie qui risquent de s’effacer avec les gravats. Là où beaucoup ne voient que des déchets de chantier, les
architectes Alaa Halifi et El Yazid Boudraa voient les dernières traces matérielles d’une mémoire urbaine en train de disparaître.
Le projet est né de plusieurs mois passés sur les sites de démolition, au contact des habitants et des fragments laissés sur place. Les deux fondateurs du cabinet casablancais
99+ X Architects ont observé les transformations de la ville, suivi les démolitions et multiplié les visites de terrain dans plusieurs quartiers. Morceaux de béton, surfaces peintes, carreaux de faïence, pierres, éléments décoratifs ou fragments de sols deviennent alors des archives matérielles capables de raconter les lieux, les usages et les vies auxquels ils étaient autrefois associés.
C’est de cette immersion qu’est né
«What Remains : Atlas of a Disappearing Casablanca», un projet retenu parmi les finalistes du
Prix du design 2026 de l’Institut du monde arabe, dans la catégorie «Prix de l’Impact – Arab Bank Switzerland». Il sera présenté à Paris dans le cadre de l’exposition du Prix du design, organisée en partenariat avec la Paris Design Week, tandis que le lauréat sera dévoilé en septembre prochain.
Pour les deux architectes, cette reconnaissance internationale récompense avant tout une démarche construite sur le terrain.
«Nous pensons que le jury a été sensible à la manière dont le projet relie plusieurs enjeux souvent séparés : le déplacement des habitants, la mémoire urbaine, le réemploi des matériaux, le travail local et l’espace public. Le projet est né de plusieurs mois passés sur les sites de démolition, au contact des habitants et des fragments laissés sur place. Il ne propose pas seulement un objet de design, mais une méthode concrète, ouverte et adaptable. Bien qu’elle parte de Casablanca, cette réflexion concerne de nombreuses villes du monde arabe confrontées à la destruction, au déplacement et à la question de ce qui reste», expliquent-ils.
Quand un morceau de mur devient une archive
À l’origine du projet se trouve une conviction simple : lorsqu’une maison disparaît, elle emporte avec elle une partie de la mémoire de ceux qui l’ont habitée.
Les premières collectes ont été réalisées dans l’ancienne médina, notamment autour des rues Moha Ou Saïd et Derb Rmad, où les architectes ont suivi les démolitions au cours de plusieurs visites de terrain. Ils y ont récupéré des morceaux de béton, des surfaces peintes, des carreaux, des éléments décoratifs et des fragments portant encore les traces des anciens logements.
Ils ont également documenté d’autres secteurs fortement touchés par les mutations urbaines, notamment El Hank, Hjajma, El Fida et Laferay-Salmia.
Pour les architectes, connaître l’origine de chaque fragment est essentiel.
«Un morceau provenant de la médina ne raconte pas la même histoire qu’un morceau issu d’El Hank ou de Salmia.»
Chaque élément est soigneusement identifié. Le matériau n’est pas seulement classé selon sa taille ou sa résistance, mais aussi selon le quartier dont il provient, le bâtiment auquel il appartenait et, lorsque cela est possible, la vie à laquelle il était lié. Le béton cesse alors d’être un simple déchet de chantier pour devenir une archive capable de raconter l’histoire d’un lieu autant que celle de ses habitants.
Des gravats qui retrouvent une place dans la ville
Pour autant, les deux architectes ne souhaitent pas transformer ces vestiges en objets de musée. «Nous ne voulions pas récupérer ces fragments pour les enfermer dans une exposition ou les réduire à un objet artistique. Nous avons toujours pensé que, si le projet restait seulement une image de la mémoire, il risquerait de devenir une autre belle représentation de la perte. Nous voulions que ces fragments réintègrent la vie ordinaire de Casablanca.» Leur ambition est de rendre ces matériaux aux habitants.
Les fragments pourraient ainsi devenir des bancs, des pavages, des abribus, des murs, des petits équipements de quartier ou encore des structures permettant de s’asseoir, de se rencontrer et d’habiter autrement l’espace public. Le réemploi dépasse ici la seule question environnementale. Il devient une manière de préserver une mémoire collective tout en produisant de nouveaux usages.
Parmi les applications envisagées figure notamment une grande installation dans l’espace public. Mais celle-ci ne constitue qu’une des expressions possibles du projet. L’objectif est avant tout de mettre au point un système simple, ouvert et reproductible que d’autres architectes, artisans, associations, habitants ou collectivités pourront adapter.
À terme, ils imaginent un réseau d’interventions réparties dans toute la ville, réalisées avec les débris issus de différents quartiers. Les matériaux ne disparaîtraient plus dans une décharge loin de leur lieu d’origine : ils reviendraient dans Casablanca sous une forme utile, visible et collective.
Un projet déjà passé du concept au terrain
Cette approche a déjà donné lieu à une première réalisation. Les architectes ont construit, directement sur un site de démolition de l’ancienne médina, une installation expérimentale à l’échelle 1 avec des fragments récupérés sur place.
Cette expérimentation leur a permis de tester concrètement la sélection des matériaux, leur assemblage, le mortier, la stabilité de la structure ainsi que les moyens de préserver les traces visibles de leur histoire.
Forts de cette première expérimentation, ils sont aujourd’hui en discussion avec les autorités afin de réaliser, en décembre 2026, une installation de plus grande ampleur sur la place des Nations unies.
Ce choix est loin d’être anodin. Située à proximité immédiate de l’ancienne médina, la place constitue l’un des principaux territoires d’observation, de collecte et de mémoire du projet. Y installer cette structure permettrait de ramener les fragments près de leur lieu d’origine, au cœur d’un espace central et très fréquenté où ils pourraient être vus, utilisés et appropriés par les habitants.
Derrière les matériaux, les habitants
Au fil des mois, leur démarche a évolué. Au départ, les architectes observaient les démolitions et récupéraient les matériaux abandonnés. Mais les rencontres faites sur le terrain leur ont rapidement fait comprendre qu’il était impossible de séparer les fragments des personnes qui avaient vécu autour d’eux.
«Les habitants sont au cœur de la démarche. Au début, nous observions les démolitions et nous récupérions surtout des fragments. Mais les rencontres sur le terrain nous ont rapidement fait comprendre qu’il était impossible de séparer les matériaux des personnes qui avaient vécu autour d’eux.» Dans l’ancienne médina, ils rencontrent un ancien habitant dont le logement vient d’être démoli. En les aidant à récupérer, trier et assembler les fragments lors de la construction du premier prototype, il fait évoluer leur manière d’aborder le projet.
«À partir de ce moment, le projet a changé pour nous : nous ne travaillions plus seulement avec des débris, mais avec quelqu’un qui connaissait les lieux, leurs usages et ce qu’ils représentaient.»
Cette rencontre marque un tournant. Les matériaux ne sont plus seulement les vestiges d’une architecture disparue ; ils deviennent indissociables des femmes et des hommes qui ont vécu entre ces murs.
Depuis, les architectes recueillent aussi des témoignages, des souvenirs et des récits liés aux maisons et aux quartiers disparus. Leur ambition est que chaque future installation conserve non seulement la trace de l’origine des matériaux, mais aussi celle des histoires humaines auxquelles ils sont associés.
Une méthode appelée à voyager
Pour Alaa Halifi et El Yazid Boudraa, la prochaine étape sera la réalisation d’une première installation publique à Casablanca. Mais, insistent-ils, leur ambition va bien au-delà de cette réalisation.
Ils souhaitent développer une méthode : observer les démolitions, récupérer ce qui peut encore l’être, documenter l’origine des fragments, associer les habitants et les artisans, puis rendre cette matière à la ville sous une nouvelle forme.
L’objectif n’est pas de reproduire une installation identique d’un quartier à l’autre, mais de proposer un protocole ouvert que chacun puisse adapter à son propre territoire. «Les débris sont partout. Les causes varient, transformations urbaines, catastrophes, guerres ou abandon, mais la même question demeure : que faire de ce qui reste ?»
À leurs yeux, cette interrogation dépasse largement Casablanca. Elle concerne de nombreuses villes du monde arabe, mais aussi d’autres territoires confrontés à la disparition de quartiers, au déplacement de populations ou à la destruction de leur patrimoine bâti. Les architectes espèrent que cette méthode pourra voyager et être adaptée à d’autres contextes, sans perdre de vue ce qui en constitue le cœur : la mémoire des lieux et de ceux qui les ont habités.
Ils reconnaissent eux-mêmes le paradoxe de leur démarche. «Il peut sembler ironique de vouloir réemployer le béton, un matériau souvent associé à la destruction et à l’impact environnemental des villes. Mais justement, puisqu’il est déjà là en quantités immenses, il faut apprendre à travailler avec lui plutôt que de le jeter pour produire encore du neuf.»
Leur objectif est désormais de développer un protocole ouvert, que chaque ville puisse adapter à ses matériaux, à ses habitants et à son histoire. ««What Remains» ne propose pas un objet à copier, mais une autre manière de transformer les ruines en point de départ pour la réparation.» Au-delà de sa sélection au Prix du design de l’Institut du monde arabe, «What Remains» rappelle qu’une démolition ne fait pas disparaître seulement des bâtiments. De même, elle emporte des histoires, des souvenirs et des vies. Une ville ne se construit pas uniquement avec ce que l’on bâtit, mais aussi avec ce que l’on choisit de préserver.