Mounia Senhaji
08 Octobre 2026
À 16:35
L’
intelligence artificielle peut calculer, décider et même agir à notre place. Mais qui garde la main ? C’est la question que
Mohamed Saad place au cœur des huitièmes
Assises de l’Association des utilisateurs des systèmes d’information au Maroc (AUSIM). Pour son président, le sujet va au-delà des capacités des outils. Il touche désormais aux décisions que les
entreprises acceptent de leur céder et à la responsabilité qu’elles doivent continuer d’endosser. «La grande question aujourd’hui n’est pas celle de dire : qu’est-ce que peut faire l’
IA ? Elle peut faire beaucoup de choses. Mais la plus grande question est : qu’est-ce que nous sommes prêts à faire faire à cette IA ?» interroge-t-il lors de son intervention à l’ouverture de l’événement.
La couleur est annoncée. Cette édition, organisée du 7 au 9 octobre sous le thème «Aimpowering : par l’innovation, l’intelligence et la souveraineté», entend examiner ce que l’IA change concrètement dans les organisations. Placée sous le
Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, elle accueille plus de 1.200 participants, parmi lesquels des institutionnels, des dirigeants, des directeurs des systèmes d’information, des responsables technologiques et des experts. Après l’entrée en matière du 7 octobre, les deux journées de débats doivent relier les ambitions aux conditions de leur mise en œuvre.
À Tanger, «transformer l’essai»
Le transfert de l’événement vers une autre ville accompagne cette volonté. Après sept éditions tenues à Marrakech, l’AUSIM a mis le cap sur Tanger. Mohamed Saad présente la ville du Détroit comme le lieu d’une nouvelle étape. «On a parlé de la data, de la transformation digitale, de la blockchain, du big data et de plein d’autres technologies. Et là, aujourd’hui, à Tanger, on vient transformer l’essai», explique-t-il. Selon lui, la ville entre deux continents et deux mers fait écho au choix devant lequel l’IA place les économies : la subir ou en faire un levier de développement et de croissance. Pour le Royaume, le choix est fait. Mohamed Saad affirme sa conviction que le Maroc a choisi de faire partie de la seconde catégorie.
Encore faut-il donner corps à cette ambition. Le président de l’AUSIM rattache le thème des Assises au manifeste «Brave Forward» du mandat 2026-2028, fondé sur l’audace, le courage et l’accélération. Il précise toutefois : «Nous ne sommes pas dans la précipitation. On veut aller plus vite parce que le monde veut qu’on aille plus vite». Avancer plus vite, donc. Mais avec un objectif et une exigence de valeur pour les organisations.
Le discernement, quatrième axe des Assises
Mohamed Saad met en avant un axe qui ne figure pas dans l’énoncé des assises. À l’innovation, à l’intelligence et à la souveraineté, il ajoute en effet un quatrième levier sous-jacent : le discernement. Celui qui permet de questionner l’utilité d’une innovation, la pertinence d’une décision et la portée réelle d’une ambition d’autonomie. «Une innovation sans discernement est une fuite en avant», prévient-il. Cette mise en garde vaut aussi pour l’intelligence et la souveraineté : «Une intelligence sans discernement mène à des choix erronés. Et une souveraineté, sincèrement, sans discernement, c’est un simple slogan».
Cette nécessité replace l’humain au centre. Mohamed Saad évoque l’exemple du pilote automatique : l’automatisation n’a pas supprimé le commandant de bord. L’analogie éclaire son raisonnement sur l’IA. Les capacités techniques progressent, mais les questions éthiques, le choix des finalités et la responsabilité restent du ressort de l’humain. «Encore une fois, l’humain est là pour poser les bonnes questions», insiste-t-il.
La souveraineté se mesure à la liberté de choisir
Où sont stockées les données ? De quels fournisseurs dépend-on ? Quels algorithmes utilise-t-on et sous quelle juridiction ? Mohamed Saad ramène la souveraineté numérique à ces interrogations précises. «Pour nous, la souveraineté, c’est une question de maîtrise des choix», affirme le responsable. Cette lecture donne un fil conducteur aux prochains débats. Une plénière examinera la «souveraineté totale», entre nécessité stratégique et ambition difficile à atteindre. Les échanges doivent porter sur les dépendances numériques, la protection du patrimoine informationnel et les arbitrages entre autonomie et partenariats maîtrisés.
Une autre session sera consacrée aux infrastructures nécessaires au développement de l’IA : cloud, capacités de calcul et centres de données. Elle abordera notamment le rôle des acteurs marocains et régionaux dans la construction de ces capacités. La souveraineté prendra ainsi la forme de décisions d’investissement, d’hébergement et de protection des données.
Deux journées pour confronter les promesses aux résultats
Le programme s’attaque également à la valeur économique de l’IA. Une autre plénière prévoit de réunir notamment Lotfi Sekkat, PDG de CIH Bank, Nadia Fassi-Fehri, conseillère du président d’OCP, et Amine El Mezouaghi, directeur général de l’Agence de développement du digital. Rentabilité, productivité, rapidité de décision et expérience client figurent parmi les sujets annoncés. Des retours d’expérience de Marjane Group, d’inwi et d’Inetum prolongeront ces échanges. Une autre session examinera les réussites et les échecs des projets : qualité des données, coûts, difficultés techniques et adoption par les équipes.
Mohamed Saad résume l’attente : «Nous avons ramené aujourd’hui des gens qui savent très bien parler du "how”, parce que cela fait quatorze ans qu’on en parle, du "what”». Autrement dit, expliquer comment obtenir des résultats, à partir d’expériences concrètes. L’expérience estonienne de transformation numérique, présentée par Petra Holm, et un échange avec Rachid Ressani autour de la vision de l’APEBI complètent le tableau.
Au programme également des ateliers et des masterclass qui aborderont le passage des expérimentations à la production, la gouvernance, la protection des données et les risques cyber. Une session portera sur le développement logiciel avec Claude. Les interventions annoncées de Gilles Babinet, de la ministre Amal El Fallah Seghrouchni et de Thierry Watelet ouvriront également la réflexion sur les transformations à venir et l’autodétermination algorithmique.
Sous la multiplicité des thèmes, une même question devra traverser ces 8es Assises : comment profiter de la puissance de l’IA tout en restant responsable de ses décisions ? Mohamed Saad invite les participants à la garder en tête tout au long des deux journées. Elle engage autant les dirigeants que leurs équipes : choisir ce que l’on délègue suppose d’abord de savoir ce que l’on veut garder.