Le dirham digital prend progressivement forme sur le plan technique, même si son éventuelle mise en circulation reste soumise à plusieurs conditions.
Bank Al-Maghrib a déjà développé et testé un prototype de
monnaie digitale de banque centrale (MDBC) destiné aux particuliers, avec l'appui du
Fonds monétaire international (FMI) et de la
Banque mondiale. Les résultats de cette expérimentation confirment la faisabilité technique d'un tel instrument au Maroc, tout en mettant en évidence les défis à résoudre avant un éventuel déploiement. Ces conclusions figurent dans un document de travail intitulé «
Monnaie Digitale de Banque Centrale : Enjeux et enseignements pour le Maroc », élaboré par trois chercheurs de
Bank Al-Maghrib,
Chaymae Chaoui,
Kamal Lahlou et
Mohammed Mikou. L'étude examine les conditions institutionnelles, les infrastructures nécessaires, les bénéfices économiques attendus et les risques potentiels d'une monnaie digitale émise par la banque centrale. Les auteurs privilégient une approche progressive, fondée sur les enseignements des expériences internationales, des simulations macrofinancières et des premières expérimentations technologiques conduites au Maroc. Leur analyse fait ressortir un principe central : le dirham digital devrait avant tout être conçu comme un instrument de paiement complémentaire aux espèces et aux moyens de paiement existants, plutôt que comme un substitut direct aux dépôts bancaires.
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Un premier prototype testé avec le FMI et la Banque mondiale
L'un des principaux enseignements du document concerne les travaux expérimentaux déjà réalisés par Bank Al-Maghrib. Une première Proof of Concept (PoC) a été développée en collaboration avec le FMI et la Banque mondiale afin d'évaluer les principales fonctionnalités d'une MDBC de détail. Les tests ont notamment porté sur l'émission de la monnaie digitale, sa distribution par les intermédiaires financiers, sa détention dans des portefeuilles numériques, les paiements entre particuliers et son interopérabilité avec les infrastructures financières existantes. Deux solutions technologiques ont été expérimentées pour comparer les performances des architectures centralisées et distribuées. Les résultats ont confirmé la faisabilité technique d'une MDBC de détail au Maroc et mis en évidence l'intérêt d'une architecture modulaire, capable de communiquer avec les systèmes de paiement déjà opérationnels.
Ces travaux ont également permis d'approfondir l'évaluation des risques de cybersécurité, des enjeux de protection des données et des capacités de montée en charge des infrastructures. Les fonctionnalités plus avancées, notamment les
paiements hors ligne et les
opérations transfrontalières, figurent également parmi les dimensions étudiées. La confirmation de cette faisabilité ne constitue toutefois pas une décision d'émission. Elle signifie que les solutions expérimentées permettent d'envisager techniquement le fonctionnement d'un dirham digital, sous réserve de résoudre les questions réglementaires, institutionnelles et opérationnelles.
Bank Al-Maghrib émettrait la monnaie, les banques assureraient sa distribution
Le modèle privilégié par les chercheurs repose sur une architecture hybride à deux niveaux. Dans cette configuration, Bank Al-Maghrib conserverait la responsabilité de l'émission et de la supervision de la monnaie digitale. Les banques et les établissements de paiement prendraient en charge sa distribution, la relation avec les utilisateurs et les contrôles de conformité. Cette organisation permettrait d'intégrer le dirham digital dans l'écosystème financier existant, sans transférer l'ensemble des opérations de détail vers la banque centrale. Les auteurs estiment également qu'un modèle d'accès combinant compte et jeton numérique pourrait offrir un équilibre entre accessibilité, sécurité et respect des obligations réglementaires. Des niveaux différenciés d'identification et des plafonds d'utilisation pourraient être appliqués selon les profils et les risques.
Pour limiter les effets sur le financement bancaire, le dirham digital pourrait être non rémunéré dans un premier temps et soumis à des plafonds de détention et de transaction. Il devrait également être intégralement convertible à parité avec le dirham, permettre des paiements hors ligne et fonctionner de manière interopérable avec les infrastructures nationales de paiement.
À plus long terme, cette interopérabilité pourrait être étendue aux plateformes internationales de monnaies digitales.
Les banques pourraient absorber une adoption modérée, selon les simulations
La question des conséquences sur le système bancaire constitue l'un des principaux points de vigilance. Une monnaie digitale émise par la banque centrale pourrait modifier les comportements de détention de monnaie, particulièrement si les ménages décidaient de transférer une partie importante de leurs dépôts bancaires vers des portefeuilles de dirhams digitaux.
Les simulations macrofinancières réalisées avec l'appui du FMI et de la Banque mondiale distinguent deux situations.
Dans le premier scénario, la MDBC serait principalement utilisée pour effectuer des paiements et remplacerait progressivement une partie des espèces en circulation. Dans ce cas, les effets sur le secteur bancaire seraient limités. En revanche, si elle devenait une alternative directe aux dépôts bancaires, elle pourrait augmenter les coûts de financement des établissements de crédit, réduire leur rentabilité et perturber les mécanismes de transmission de la politique monétaire. Les résultats des simulations indiquent néanmoins que, pour des niveaux d'adoption modérés, le système bancaire marocain disposerait de marges suffisantes pour absorber une migration partielle des dépôts vers la monnaie digitale. Cette conclusion plaide pour une introduction progressive, avec des mécanismes de protection adaptés aux risques de liquidité et de désintermédiation bancaire.
Plus de 500 milliards de dirhams de cash en circulation... le défi des habitudes de paiement
Au-delà de la faisabilité technique, la principale difficulté pourrait venir des habitudes des utilisateurs. Le Maroc demeure fortement attaché aux espèces. Selon les données reprises dans l'étude, la circulation fiduciaire est passée de 70 milliards de dirhams en 2001 à plus de 500 milliards en 2025. Cette progression illustre l'importance du cash dans les transactions quotidiennes, malgré le développement des services bancaires et des solutions numériques. Pour les chercheurs, cette préférence ne constitue pas nécessairement un obstacle à la création d'un dirham digital. Elle souligne plutôt la nécessité de reproduire les caractéristiques qui rendent les espèces attractives : accessibilité, sécurité, large acceptation et absence de risque de crédit ou de liquidité pour leur détenteur. La monnaie digitale pourrait également contribuer à réduire les coûts de transport, de sécurisation et de gestion des espèces, à condition de garantir la confidentialité des données personnelles et une protection élevée contre les cybermenaces.
Les expériences internationales montrent toutefois que l'existence d'une monnaie digitale ne suffit pas à provoquer son adoption.
Au
Nigeria, avec l'
eNaira, et aux
Bahamas, avec le
SandDollar, les niveaux d'utilisation restent faibles. Les montants en circulation représentent moins de 1% de la monnaie en circulation, selon les éléments cités dans le document. Ces expériences rappellent que la confiance, la simplicité d'utilisation, les avantages concrets pour les usagers et l'intégration dans les réseaux de paiement existants seront déterminants.
Inclusion financière : 38% des particuliers résidents ne détiennent pas de compte bancaire
Le dirham digital pourrait également contribuer à élargir l'accès aux services financiers. En 2025, le taux de détention de comptes bancaires parmi les particuliers résidents s'établissait à 62%, laissant une proportion importante de la population en dehors de la bancarisation. Les disparités restent particulièrement marquées entre les femmes et les hommes. Les jeunes de 15 à 24 ans ne représentent, pour leur part, qu'environ 10% des personnes physiques titulaires d'au moins un compte bancaire.
Les données de l'
enquête Findex 2025 de la Banque mondiale, reprises dans l'étude, montrent que les obstacles financiers demeurent importants. La proportion des adultes évoquant l'insuffisance de fonds comme raison de non-détention d'un compte bancaire est passée de 86% en 2021 à 74% en 2024. Celle des personnes considérant les services bancaires comme trop coûteux a diminué de 25% à 19% sur la même période.
Ces difficultés se combinent à une couverture insuffisante de certains territoires, particulièrement dans les zones rurales et éloignées, où le déploiement de services financiers classiques peut être freiné par les coûts d'infrastructure et une rentabilité limitée. Une MDBC accessible à faible coût, notamment avec des fonctionnalités de paiement hors ligne, pourrait contribuer à réduire ces barrières. Son efficacité dépendrait toutefois de la disponibilité des équipements, de la couverture numérique et de la facilité d'utilisation.
Plus de deux millions d'unités informelles potentiellement concernées
L'inclusion financière pourrait également passer par une meilleure intégration des activités informelles. Les auteurs rappellent que l'économie informelle représente, selon les estimations citées, une valeur ajoutée moyenne équivalente à 30% du PIB et une contribution à l'emploi de 75%. La dernière enquête du
Haut-Commissariat au Plan sur les
unités de production informelles, réalisée en 2023, fait état de plus de deux millions d'unités, contre 1,7 million en 2014, soit une augmentation nette de plus de 350.000 unités en près de dix ans. Leur accès aux services financiers reste particulièrement limité. Seuls 2% des chefs d'unités informelles disposent d'un compte bancaire exclusivement dédié à leur activité professionnelle. Parallèlement, 18% utilisent un même compte à des fins personnelles et professionnelles. Le financement de ces unités repose très largement sur l'autofinancement, qui représente 72% des sources mobilisées. Le recours au crédit bancaire ne concerne que 1%, tandis que les microcrédits représentent 0,8%.
Dans ce contexte, une monnaie digitale présentant des caractéristiques proches de celles des espèces pourrait faciliter l'accès aux paiements dématérialisés et accompagner les efforts de formalisation. Les chercheurs précisent toutefois que cet objectif s'inscrit dans une démarche plus large, associant simplification des procédures administratives, numérisation, adaptation des contraintes fiscales et soutien à l'emploi formel.
Transferts des MRE : un deuxième projet mené avec l'Égypte
Les paiements internationaux constituent un autre axe de développement potentiel. Bank Al-Maghrib mène un second projet d'expérimentation avec la
Banque centrale d'Égypte, avec l'appui de la Banque mondiale, afin d'étudier l'utilisation des monnaies digitales pour les paiements transfrontaliers. Les travaux portent sur les aspects techniques et opérationnels, notamment la réduction des coûts et des délais de règlement, l'interopérabilité des infrastructures et l'intégration financière régionale. Pour le Maroc, ces enjeux concernent particulièrement les transferts des Marocains résidant à l'étranger. Selon les données reprises dans l'étude, les transferts des MRE ont représenté en moyenne l'équivalent de 8% du PIB au cours des dernières années. Le recours à des infrastructures de paiement interopérables pourrait, à terme, diminuer les frais supportés par les expéditeurs et les bénéficiaires, réduire le nombre d'intermédiaires et faciliter l'accès aux fonds dans les zones éloignées. Les chercheurs citent notamment le projet pilote international mBridge, lancé à partir de 2021 sous l'impulsion de la
Banque des règlements internationaux, avec des institutions monétaires de
Hong Kong, de
Thaïlande, des
Émirats arabes unis et de
Chine. Selon les résultats rapportés, cette expérimentation a permis de réduire les coûts des transferts jusqu'à 50%, certaines transactions pouvant être exécutées en quelques secondes au lieu de plusieurs jours. Ces résultats constituent une référence internationale et non une estimation des économies déjà réalisables sur les transferts des MRE. Les travaux menés entre le Maroc et l'Égypte visent précisément à évaluer les possibilités techniques et opérationnelles d'un tel dispositif.
Fibre, 5G, data centers : des prérequis encore à renforcer
La réussite du projet dépendra également du niveau de préparation de l'écosystème numérique marocain. Le Royaume dispose d'une expérience de transformation digitale engagée depuis le
programme e-Maroc au début des années 2000, poursuivie avec
Maroc Numérique et
Maroc Digital, puis approfondie par le Schéma directeur de la transformation numérique adopté en 2020. Cette trajectoire se poursuit dans le cadre de la stratégie
Digital Morocco 2030. Cependant, plusieurs contraintes persistent, notamment le coût des abonnements et des équipements numériques dans les zones rurales et semi-urbaines, les insuffisances de couverture mobile à haut débit dans certaines régions et le déploiement encore limité des infrastructures Internet à haut et très haut débit.
Les auteurs relèvent également des retards dans la transformation numérique de secteurs comme la santé, l'éducation et l'industrie, ainsi qu'un nombre insuffisant d'acteurs technologiques locaux et une production encore limitée de contenus numériques culturels et éducatifs. Le développement du dirham digital nécessiterait donc de poursuivre les investissements dans la
fibre optique, la 5G, les centres de données, les plateformes cloud et les serveurs nationaux, afin de renforcer la performance, la résilience et la souveraineté des infrastructures.
Le Maroc dispose néanmoins d'une base de paiement déjà diversifiée. Le nombre de cartes bancaires a dépassé 22 millions en 2024. Les virements, les cartes et les prélèvements automatiques figurent parmi les instruments électroniques les plus utilisés en nombre d'opérations. En valeur, les virements conservent une position dominante, tandis que le chèque reste largement utilisé. La carte bancaire demeure, pour sa part, principalement employée pour les retraits d'espèces plutôt que pour les paiements directs.
Le paiement mobile, introduit en 2019 pour contribuer notamment à l'inclusion financière des populations non bancarisées, poursuit sa progression, mais son adoption reste limitée. Dans cet environnement, l'interopérabilité entre les différents prestataires sera essentielle. Le
Morocco Fintech Center, créé en 2025, pourrait également contribuer au développement de services adaptés, à travers l'accompagnement des fintechs.
Cybersécurité et cadre juridique : les conditions d'un éventuel lancement
La sécurité constitue enfin un préalable majeur. Les chercheurs insistent sur la nécessité de disposer d'une gouvernance claire, de responsabilités bien définies, de mécanismes de prévention et de réponse aux cyberattaques et d'une infrastructure capable d'assurer la continuité des paiements, y compris en situation de crise. Bank Al-Maghrib travaille sur ces enjeux en coordination avec la
Direction générale de la sécurité des systèmes d'information (DGSSI) et les autres parties prenantes. La coopération internationale sera également importante pour harmoniser les normes de sécurité et protéger les utilisateurs lors des opérations transfrontalières.
Sur le plan institutionnel, les missions de Bank Al-Maghrib en matière d'émission monétaire, de politique monétaire et de stabilité financière constituent une base pour les réflexions engagées. Une adaptation du cadre réglementaire resterait néanmoins nécessaire pour préciser le statut juridique de la monnaie digitale et les responsabilités des différents intervenants. L'adhésion des institutions publiques, notamment du gouvernement et du Parlement, est également présentée comme un facteur déterminant pour la crédibilité et l'acceptation du projet.
Au terme de leur analyse, les trois chercheurs privilégient donc une MDBC de détail, distribuée par les intermédiaires financiers, non rémunérée dans un premier temps, intégralement convertible en dirhams et soumise à des plafonds adaptés. Les premières expérimentations montrent que cette architecture est techniquement envisageable au Maroc. Les simulations indiquent également que ses effets sur les banques pourraient rester limités si son utilisation se concentre sur les paiements et si son adoption demeure modérée.
Reste une étape essentielle : transformer cette faisabilité technique en un dispositif juridiquement sécurisé, économiquement utile et suffisamment attractif pour les utilisateurs. Le document ne fixe pas de calendrier de mise en circulation du dirham digital. Il dessine plutôt les conditions dans lesquelles un éventuel lancement pourrait contribuer à la modernisation des paiements, à l'inclusion financière et à la réduction des coûts des transactions, sans compromettre la stabilité du système bancaire marocain.