Rochdi Mokhliss
02 Octobre 2026
À 16:00
L’Afrique doit accélérer son intégration et renforcer ses propres capacités de financement, d’investissement et de production pour transformer son potentiel en développement. C’est l’un des principaux messages délivrés par
Chakib Benmoussa, Haut-Commissaire au Plan, lors de son intervention au
Casablanca Business Forum. S’appuyant notamment sur son expérience à la tête de la Commission spéciale sur le modèle de développement et sur ses fonctions actuelles au HCP, Chakib Benmoussa a insisté sur la nécessité pour le continent de construire une trajectoire adaptée à ses réalités plutôt que de transposer des modèles extérieurs.
Le Haut-Commissaire au Plan a notamment mis en avant le poids de la jeunesse africaine, avec 60% de la population âgée de moins de 25 ans, ainsi que les ressources naturelles du continent. L’Afrique concentre, selon les données citées lors de son intervention, 60% des terres arables non utilisées dans le monde et 30% des réserves minérales mondiales. La transformation locale de ces ressources constitue, selon lui, une condition pour favoriser un développement davantage intégré. Elle suppose notamment un environnement favorable à l’innovation et à l’entrepreneuriat, reposant sur la qualité des institutions, l’éducation et la recherche, la réglementation, la concurrence, la coopération entre universités et entreprises et les partenariats public-privé.
La question du financement occupe également une place centrale. Chakib Benmoussa a souligné l’enjeu de la mobilisation de l’épargne interne africaine pour financer sur le long terme la transformation des économies du continent et les entreprises innovantes. Il a appelé à renforcer les capacités de mobilisation et d’action collective.
Résilience et adaptabilité face aux chocs
À partir de l’expérience marocaine, Chakib Benmoussa a identifié trois points de vigilance pour les politiques de développement. Le premier consiste à ne plus raisonner uniquement en termes d’optimisation de l’allocation des ressources, mais à intégrer les notions de résilience et d’adaptabilité. Dans un contexte de recomposition géostratégique et de transformations technologiques et climatiques, la résilience renvoie à la capacité d’absorber les chocs en renforçant la souveraineté et l’autonomie dans plusieurs domaines, notamment alimentaire, énergétique, militaire et sanitaire. L’adaptabilité correspond, de son côté, à la capacité de se repositionner pour saisir les opportunités créées par ces transformations.
Le deuxième point concerne la conception même du développement. Pour le Haut-Commissaire au Plan, celui-ci ne peut être réduit à sa seule dimension économique. L’approche doit également rendre compte des conditions de vie réelles des populations, intégrer leur perception, mesurer les inégalités entre groupes et territoires et prendre en considération les ressources permettant de préserver le bien-être des générations présentes. Cette approche se traduit notamment par un projet de dispositif permanent de mesure du bien-être, articulé autour de deux composantes. Il s'agit d'un baromètre social national portant sur le climat social et le bien-être subjectif et un système national et régional de mesure du bien-être croisant données objectives et subjectives selon plusieurs dimensions de la vie.
Le troisième axe avancé par Chakib Benmoussa concerne la nécessité de « libérer les énergies » pour accélérer le développement. Il passe notamment par l’investissement dans le capital humain et l’adaptation des systèmes éducatifs aux métiers et compétences de demain.
Il a notamment insisté sur le rôle d’une école capable de transmettre les compétences fondamentales et de contribuer à l’égalité des chances, ainsi que sur celui de l’enseignement supérieur dans la préparation des jeunes à leur insertion socioprofessionnelle. Une attention particulière doit, selon lui, être accordée aux compétences numériques et aux capacités écologiques, considérées comme des facteurs de compétitivité, de modernisation et de transformation économique.
Les territoires constituent un autre levier. Chakib Benmoussa a relevé que les grands projets structurants, bien que nécessaires, mobilisent beaucoup de capitaux tout en créant relativement peu d’emplois. Le développement d’écosystèmes territoriaux doit donc compléter cette approche en aidant les acteurs locaux à se structurer autour de filières porteuses, à accéder au financement et à utiliser les nouvelles technologies.
Des données fiables pour renforcer la confiance
Le
Haut-Commissaire au Plan a également placé la confiance au cœur du développement, qu’il s’agisse de celle des citoyens envers l’action publique ou de celle des investisseurs envers les économies africaines. Dans cette perspective, il a souligné le rôle des données statistiques. Un système statistique fiable doit permettre d’observer, de mesurer, de comparer et de piloter les politiques publiques. Selon Chakib Benmoussa, les systèmes statistiques africains restent toutefois marqués par des écarts de capacités, l’irrégularité de certaines données, l’hétérogénéité des méthodologies et une coordination insuffisante entre les différentes composantes des systèmes statistiques. Il a ainsi appelé à favoriser des données harmonisées, ouvertes et interopérables et à renforcer la coopération en matière de suivi, de partage des méthodologies et de développement des capacités statistiques.
L’intégration est devenue aujourd’hui une urgence
Chakib Benmoussa a également replacé ces enjeux dans le cadre de l’Agenda 2063 de l’Union africaine. Le bilan du premier plan décennal a, selon les éléments présentés, montré des progrès limités notamment par les chocs externes, le déficit de coordination, les difficultés de mobilisation des ressources ainsi que les capacités insuffisantes de suivi et d’évaluation. Le deuxième plan décennal est présenté comme une phase d’accélération. Dans cette perspective, la
Zone de libre-échange continentale africaine constitue un instrument d’intégration économique. Pour Chakib Benmoussa, l’enjeu ne consiste pas uniquement à accroître les échanges intra-africains, mais également à produire davantage ensemble sur le continent et à développer des chaînes de valeur à l’échelle africaine.
« Ce n’est que par l’intégration que l’Afrique pourra réaliser sa transformation, et cette intégration est devenue aujourd’hui une urgence », a-t-il déclaré.
Le Haut-Commissaire au Plan a également cité plusieurs initiatives portées par le Maroc, dont le projet de
gazoduc Maroc-Nigeria, présenté comme un projet destiné à contribuer à la sécurité énergétique de 13 pays d’Afrique de l’Ouest et à favoriser la création d’un corridor d’industrialisation régionale.
Il a également évoqué l’initiative pour l’espace afro-atlantique ainsi que l’Initiative Atlantique destinée aux pays du Sahel, reposant notamment sur la mise à disposition des infrastructures portuaires, routières et ferroviaires marocaines. Chakib Benmoussa a enfin mis en avant le rôle de
Casablanca Finance City dans l’intégration financière africaine et la mobilisation de capitaux de long terme destinés au financement de projets structurants.