Économie

Financement du développement : le Maroc devra mobiliser 15 milliards de dollars par an d’ici 2030 (BAD)

Dans son Rapport pays 2026 consacré au Maroc, la Banque africaine de développement estime à 14,9 milliards de dollars par an les besoins de financement de la transformation structurelle de l’économie nationale à l’horizon 2030. Pour mobiliser ces ressources, l’institution préconise notamment un élargissement de l’assiette fiscale, une meilleure mobilisation de l’épargne, un approfondissement du marché des capitaux et un recours accru aux partenariats public-privé. Elle appelle également à une réforme du système financier marocain.

03 Novembre 2026 À 12:20

Le Maroc devra mobiliser des ressources financières substantielles pour soutenir la transformation structurelle de son économie. Selon le «Rapport Pays 2026» de la Banque africaine de développement (BAD), les besoins annuels de financement du Royaume sont estimés à 14,9 milliards de dollars, soit 7,6% du produit intérieur brut (PIB), à l’horizon 2030. Cette estimation, reprise des travaux antérieurs de la Banque, concerne principalement les infrastructures, à hauteur de 10,35 milliards de dollars, et l’énergie, avec 2,30 milliards de dollars.

À l’horizon 2063, ces besoins annuels seraient ramenés à 2,6 milliards de dollars, représentant 1,3% du PIB. Les infrastructures routières absorberaient alors 69,3% du total, devant l’énergie (15,4%), l’éducation (9,8%) et la productivité (5,5%).

Pour répondre à ces besoins, la BAD recommande de renforcer la mobilisation des ressources intérieures, via notamment l’élargissement de l’assiette fiscale, de développer les financements à long terme et de diversifier les instruments financiers. Il s’agit notamment de l’approfondissement du marché des capitaux, du développement de la finance participative, de la valorisation de l’épargne et de l’optimisation des ressources naturelles. La mobilisation du financement à grande échelle au profit du développement nécessite également une réforme du système financier, le renforcement des partenariats public-privé ainsi que la consolidation de l’intégration financière régionale. L’institution souligne que la fragmentation géoéconomique et financière mondiale, marquée notamment par la reconfiguration des chaînes de valeur, les tensions commerciales, la contraction de l’aide publique au développement et le resserrement des conditions financières, modifie les conditions d’accès du Maroc aux financements internationaux.

Fiscalité : des marges de mobilisation supplémentaires

La BAD souligne que les recettes fiscales marocaines ont progressé de 59,4% entre 2021 et 2025, sous l’effet de la reprise économique et des réformes engagées. Malgré cette progression, l’institution estime que des marges d’amélioration subsistent. L’élasticité des recettes fiscales par rapport au PIB est évaluée à 0,98, contre une moyenne africaine de 1,05, ce qui signifie que les recettes fiscales progressent moins rapidement que le PIB. La Banque identifie notamment la rationalisation des dépenses fiscales, estimées à 2% du PIB, comme un levier de mobilisation de ressources supplémentaires. Elle recommande aussi d’élargir l’assiette fiscale, de renforcer les capacités de recouvrement et d’améliorer la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales.

L’institution préconise une mise en œuvre progressive de ces réformes. À court terme, elle privilégie l’interconnexion des systèmes d’information fiscaux avec les registres sociaux et commerciaux, le déploiement de la facturation électronique, la généralisation des paiements dématérialisés et la rationalisation des exonérations fiscales. À moyen terme, les priorités portent sur l’élargissement de l’assiette fiscale, la simplification des procédures au bénéfice des très petites entreprises et le renforcement des capacités de contrôle. À long terme, la BAD insiste sur la restauration de la confiance des contribuables et l’intégration du secteur informel. Ce dernier constitue un enjeu important pour la mobilisation des recettes publiques. Selon les estimations reprises dans le Rapport, l’économie informelle représentait 33,5% du PIB marocain sur la période 2015-2020. Pour favoriser sa formalisation, la Banque recommande une approche combinant fiscalité incitative et simplifiée, accès au financement et au foncier, simplification administrative et renforcement de la protection sociale.

Partenariats public-privé : élargir les investissements à de nouveaux secteurs

Le Rapport met tout autant en avant le potentiel des partenariats public-privé (PPP) pour soutenir le financement des infrastructures. Si le Maroc dispose d’un cadre juridique et institutionnel progressivement consolidé, la BAD relève que le portefeuille actuel de projets reste concentré sur l’eau, le dessalement et l’irrigation. L’institution recommande d’étendre les PPP à d’autres secteurs présentant d’importants besoins d’investissement, notamment la santé, l’éducation, la gestion des déchets, le transport, la logistique et la décarbonation de l’industrie et de l’énergie. Cette diversification devrait toutefois s’accompagner d’une maîtrise des risques financiers et budgétaires associés aux projets. La BAD souligne par ailleurs que le Maroc a maintenu un effort d’investissement supérieur à 30% du PIB au cours de la dernière décennie. Elle estime néanmoins que l’augmentation des volumes d’investissement doit s’accompagner d’une amélioration de leur efficacité pour maximiser les retombées économiques et préserver la soutenabilité budgétaire.

Un système financier développé, mais encore dominé par les banques

La BAD considère que le système financier marocain dispose d’une architecture relativement diversifiée et profonde à l’échelle africaine, avec des actifs représentant 223% du PIB en 2025. Il reste toutefois dominé par le secteur bancaire, qui concentre 61% des actifs du système financier.

De même, le marché boursier présente un niveau de développement relativement élevé. Sa capitalisation a atteint 61% du PIB en 2025, contre une moyenne de 47,5% sur la période 2020-2024. La Bourse de Casablanca comptait 80 sociétés cotées à fin 2025, avec une forte concentration de la capitalisation dans les banques, le bâtiment et les travaux publics ainsi que les télécommunications. Pour la BAD, l’approfondissement du marché des capitaux passe notamment par l’élargissement du nombre d’entreprises cotées, la diversification des émetteurs et le développement de nouveaux instruments financiers. Le marché alternatif dédié aux petites et moyennes entreprises (PME), assorti de conditions assouplies, est identifié comme un moyen de renforcer l’accès des entreprises au financement boursier. L’institution appelle, par la même occasion, à une mobilisation plus importante de l’épargne institutionnelle vers le financement de l’économie réelle, notamment à travers les fonds d’infrastructure. Elle relève que les obligations représentent 54,3% des actifs de certains régimes de retraite étudiés, dont l’épargne commence à se diversifier. Le développement de la finance participative constitue un autre levier. Bien que ce segment reste émergent, avec une part de 2,1% des actifs bancaires, la BAD estime qu’une diversification de ses produits pourrait élargir l’offre de financement. Elle souligne aussi le potentiel des obligations vertes, du financement participatif et du capital-risque.

Inclusion financière : réduire les disparités d’accès

L’inclusion financière occupe une place importante dans les recommandations du Rapport. Selon les données présentées par la BAD, le taux de détention de comptes bancaires au Maroc est passé de 53% en 2020 à 58% en 2024. Des disparités persistent toutefois entre les hommes, dont le taux atteint 70%, et les femmes, avec 46%. La Banque recommande de renforcer les mécanismes de financement adaptés aux populations encore insuffisamment desservies, notamment les très petites, petites et moyennes entreprises (TPME), les startups, les jeunes et les femmes.

Elle met en avant le rôle des dispositifs de partage des risques, notamment ceux portés par Tamwilcom, pour améliorer l’accès au financement. Elle préconise aussi de renforcer la diversification sectorielle du financement au profit des activités productives. Le développement des fintechs et du financement collaboratif constitue un autre axe d’intervention. La BAD souligne les avancées enregistrées avec le Morocco Fintech Center et le cadre réglementaire du crowdfunding, tout en relevant les difficultés d’accès au financement des startups, particulièrement aux premiers stades de développement, la persistance de l’usage des espèces et les disparités d’accès aux services financiers numériques en milieu rural.

L’institution recommande ainsi de soutenir l’essor d’un écosystème fintech supervisé, d’accélérer l’adoption de moyens de paiement numériques accessibles et adaptés et de renforcer la cybersécurité des infrastructures financières.

Mobiliser davantage l’épargne des MRE

La BAD identifie, en outre, l’épargne de la diaspora comme une source de financement à valoriser. Les transferts des Marocains résidant à l’étranger (MRE) ont atteint 13,4 milliards de dollars en 2025, en hausse de 2,6%. Pour renforcer la contribution de ces ressources au financement du développement, l’institution recommande notamment de réduire les frais de transfert, de dématérialiser les services administratifs et d’identifier des domaines d’investissement correspondant aux compétences et aux intérêts de la diaspora. Le Rapport rappelle, à cet égard, les évolutions du dispositif «MDM Invest», notamment la réduction de l’apport minimum en fonds propres à 20% et son élargissement à de nouveaux secteurs, dont l’énergie, la logistique et l’économie verte. Il mentionne, par ailleurs, «MDM Tamwil», un produit de cofinancement État-banques à un taux préférentiel révisé à 2%.

Finance verte et intégration africaine : deux autres leviers

La valorisation du capital naturel constitue un autre axe de mobilisation des financements. La BAD recommande notamment le développement du marché carbone, le recours aux obligations vertes et la mise en place d’un système de comptabilité environnementale. Elle souligne également l’importance de poursuivre l’intégration des enjeux climatiques dans la budgétisation.

Sur le plan international, l’institution préconise une amélioration du climat des affaires pour attirer davantage d’investissements directs étrangers, notamment à travers la simplification administrative et le renforcement de l’efficacité opérationnelle dans les domaines du marché du travail, de la fiscalité et de l’insolvabilité des entreprises. Le Rapport met enfin l’accent sur l’intégration financière africaine. La convergence des cadres réglementaires, l’harmonisation des normes prudentielles, le renforcement de la supervision bancaire transfrontalière et la mise en place de mécanismes régionaux de gestion des risques pourraient, selon la BAD, favoriser la mobilisation de capitaux à long terme. L’institution préconise notamment le développement de fonds obligataires régionaux d’infrastructure et d’un réseau financier panafricain articulant systèmes de paiement, supervision coordonnée et marchés de capitaux. Ces évolutions contribueraient à renforcer le positionnement de Casablanca Finance City comme place financière africaine et à soutenir le financement intra-africain, en s’appuyant notamment sur l’expansion des groupes bancaires marocains.

Au-delà des instruments de financement, la BAD insiste sur la nécessité d’une mise en œuvre progressive et cohérente des réformes. À court terme, les priorités concernent la mobilisation des recettes intérieures, la stabilité financière et l’efficacité des dispositifs existants. À moyen terme, l’accent doit être mis sur l’attractivité économique, l’approfondissement des marchés financiers et la mobilisation de l’épargne longue. À plus long terme, la formalisation de l’économie, le renforcement du capital humain, la poursuite de la réforme des régimes de retraite et l’intégration financière régionale doivent contribuer à consolider la résilience et la capacité de financement du Maroc.
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