Économie

Gaz et transition énergétique : les enseignements du projet GNL de Nador

La suspension du projet de terminal de gaz naturel liquéfié (GNL) à Nador a relancé le débat sur la place du gaz dans la transition énergétique du Maroc. Invité de l’émission «L’Info en Face», l’expert en énergie Amin Bennouna décrypte les limites économiques et les enjeux stratégiques d’un projet pensé comme un levier de souveraineté, mais confronté à la réalité des besoins nationaux et des équilibres financiers.

16 Février 2026 À 18:06

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La mise en veille du projet de terminal GNL de Nador a remis sur le devant de la scène une question stratégique : quelle place le gaz peut-il réellement occuper dans la transition énergétique du Maroc ? C’est autour de cet enjeu qu’a été construit le débat de «L’Info en Face», diffusé le jeudi 12 février, avec l’expert en énergie Amin Bennouna.

Dès l’ouverture, l’invité tient à dissiper une confusion fréquente : «Quand on parle de gaz, le citoyen pense spontanément au butane de la bouteille. Or ce n’est pas du tout le même produit», explique-t-il, rappelant que le gaz naturel est chimiquement distinct et destiné, au Maroc, quasi exclusivement à l’industrie et à la production électrique. Aujourd’hui, la consommation nationale de gaz naturel est estimée à environ un milliard de mètres cubes par an, dont près de 90% absorbés par deux centrales thermiques à cycle combiné, situées au nord et à l’est du Royaume. Une consommation modeste, que le Maroc ne couvre que très partiellement par sa production locale. «Dans le meilleur des cas, nous produisons autour de 10% de nos besoins», précise l'invité de «L'Info en Face». C’est ce point qui fragilise, selon lui, le projet de Nador.

Le terminal avait été conçu pour regazéifier 5 milliards de mètres cubes par an, un seuil correspondant au minimum requis pour la rentabilité d’une infrastructure de ce type. «Le problème, c’est qu’on a dimensionné une installation pour 5 milliards de mètres cubes alors que nous n’en consommons qu’un milliard», résume l’expert. Même en tenant compte des projets à venir, l’écart demeure significatif. La future centrale à turbine à gaz prévue près du barrage d’Al Wahda, souvent citée pour justifier l’augmentation de la demande, n’a pas vocation à fonctionner en continu. «Elle doublera la puissance installée, mais pas la consommation de gaz», souligne l'expert en énergie, rappelant que son rôle est avant tout de compenser l’intermittence du solaire et de l’éolien. Résultat : la consommation nationale pourrait atteindre 1,5 milliard de mètres cubes, sans changement structurel. À cela s’ajouterait le renoncement progressif au charbon et au fioul dans l’industrie, motivé par les exigences de décarbonation et le mécanisme carbone aux frontières de l’Union européenne. «Même dans ce scénario, on arrive péniblement à 3 ou 3,5 milliards de mètres cubes. Les comptes n’y sont pas», tranche l’expert.

La souveraineté énergétique à l’épreuve de l’économie

Pour Amin Bennouna, la suspension du projet ne traduit pas un recul stratégique, mais un réalisme économique. Jusqu’à présent, le Maroc importe son gaz via l’Espagne, en utilisant le gazoduc Maghreb-Europe en flux inversé. Le gaz est acheté sur les marchés internationaux, liquéfié puis regazéifié en Espagne avant d’être acheminé vers le Royaume. «À court terme, cette solution reste plus rentable que de regazéifier au Maroc», observe-t-il. La question devient alors politique : faut-il accepter un projet non rentable financièrement au nom de la souveraineté énergétique ? «Aujourd’hui, tout doit être rentable, que ce soit en dirhams ou en devises», constate l’expert, rappelant que le Maroc a déjà renoncé à certaines infrastructures lourdes, comme le raffinage pétrolier, pour des raisons similaires.

Au fil de l’émission, une idée centrale s’impose : le gaz naturel peut accompagner la transition énergétique, mais il ne peut en être le pilier. «Le gaz sert à amortir, à stabiliser, à accompagner le développement des renouvelables, pas à les remplacer», résume Amin Bennouna. L’expert regrette enfin un déficit de pédagogie autour des choix énergétiques, appelant à une communication plus transparente sur des décisions qui engagent lourdement les finances publiques et la souveraineté du pays.

Au-delà du cas du GNL de Nador, le débat met en lumière un enseignement majeur : la transition énergétique ne peut se construire sans une adéquation rigoureuse entre ambition stratégique, besoins réels et viabilité économique. Faute de quoi, le gaz risque de rester un outil transitoire mal calibré, plutôt qu’un véritable levier de transformation.
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