Le choc de
la guerre au Proche-Orient ne se limite plus à ses effets immédiats. Il pose désormais une question plus lourde : celle de la durée, et avec elle celle de la capacité des économies à encaisser une crise extérieure sans voir vaciller leurs propres équilibres. C’est le défi auquel il faut se préparer, selon la lecture de
l’expert Ahmed Khalid Benomar. Intervenant la semaine dernière en tant qu’invité de «L’Info en Face», cet économiste a souligné en toute lucidité que face à l’instabilité du conflit, il n’existe pas de bonnes réponses, mais des réponses moins mauvaises, qui essaient de limiter les dégâts.
Un choc qui recompose les anticipations économiques
Pour Ahmed Khalid Benomar, la guerre est certes une tension de plus dans un environnement déjà instable, mais elle remet en cause surtout
des prévisions macroéconomiques établies avant le conflit et fragilise les repères sur lesquels s’appuyaient jusque-là les économies. Le sujet n’est donc plus celui d’un épisode conjoncturel, mais d’une crise susceptible de peser durablement sur les équilibres, estime-t-il. Dans ce cadre, l’hypothèse d’
un mois d’avril plus lourd que le mois de mars n’est pas écartée. M. Benomar attire l’attention sur le fait que les effets de la guerre commencent à se diffuser plus nettement à travers l’énergie, les intrants, les coûts logistiques et les anticipations. Pour lui, le Maroc aborde cette séquence avec une exposition réelle, mais aussi avec des points d’appui qu’il juge solides.
Une vision maintenue comme premier appui
Le premier point d’appui tient au cap. Il parle du
«luxe d’avoir une vision» dans un environnement incertain, autrement dit d’une orientation stratégique déjà tracée, inscrite dans le nouveau modèle de développement et dans une lecture de long terme. Une crise, même profonde, appelle des ajustements ; elle ne justifie pas, selon lui, une remise en cause de la trajectoire. Les réformes engagées, notamment autour de l’État social, participent de cette vision qui fait la force du Royaume.
À cela s’ajoute, selon lui,
une base macroéconomique encore solide. Il rappelle
des prévisions de croissance autour de 5% pour 2025 et 2026, ainsi que le recul net de
l’inflation de -0,6% en février 2026. Il cite aussi
plusieurs données sectorielles : +4,1% pour l’industrie manufacturière, +7% pour les mines et environ +20% pour les arrivées touristiques. Ces chiffres, précise-t-il, ne valent pas immunité. Ils témoignent plutôt de la présence d’amortisseurs, dans ce qu’il appelle un «mix de politique économique» qui «survit» et «s’adapte plus ou moins en crise».
L’investissement et la logistique comme leviers de résistance
Dans le même ordre d‘idées, Ahmed Khalid Benomar met en avant
la dynamique d’investissement public et privé, qu’il juge essentielle en période de tension. Il évoque des engagements fermes, des projets structurants, notamment dans
l’écosystème des batteries électriques à Jorf Lasfar et Tanger, ainsi que dans
l’automobile. Il insiste aussi sur
les investissements chinois dans la mobilité électrique et sur un carnet de commandes qu’il juge encore bien orienté. À cette lecture industrielle s’ajoute une dimension logistique. Ahmed Khalid Benomar souligne l’impulsion donnée à
Nador West Med, alors que Tanger Med ne cesse de faire ses preuves. Il y voit un atout de positionnement pour le Maroc, susceptible de conforter sa place de hub logistique, voire d’alternative dans une région directement touchée par le conflit.
Des fragilités toujours présentes Mais ce tableau ne conduit pourtant pas l’invité de «L’Info en Face» à minimiser les fragilités. La première est
la dépendance extérieure : le Maroc reste exposé à la conjoncture de ses partenaires, à la structure de ses échanges et, surtout, à son besoin d’importer de l’énergie et divers intrants. Il rappelle aussi
la montée des approvisionnements en provenance de Chine, devenue, selon lui, un fournisseur de premier plan. La deuxième fragilité tient à
la pression budgétaire. Le Maroc continue de viser un déficit autour de 3%, un pari audacieux dans un contexte où les contraintes se durcissent. «Le défi est désormais de soutenir l’économie, de maintenir les réformes, de financer les politiques publiques et de préserver les équilibres macroéconomiques dans le même temps», dit-il.
Le choix du ciblage face à l’inflation
Sur la réponse à la crise, Ahmed Khalid Benomar distingue trois grandes approches observées à l’international :
les mesures fiscales générales, les aides larges à la population et les dispositifs ciblés. C’est cette dernière voie qu’il juge la plus pertinente, et celle que le Maroc a choisie pour atténuer l’impact. Le dispositif mis en place par le gouvernement représente environ 1,6 milliard de dirhams par mois. Il repose sur trois canaux : la stabilisation des prix de l’électricité et de l’eau, le soutien au gaz butane et l’aide au transport de marchandises comme de voyageurs. L’idée est claire : dans une crise inflationniste, il faut d’abord agir sur les principaux vecteurs de transmission pour éviter une diffusion plus large du choc. Pour autant, cet économiste ne dit pas que le pouvoir d’achat sera préservé. Son propos est plus nuancé : les mesures ciblées évitent une forte détérioration de ce pouvoir. Selon lui, l’action publique ne neutralise pas entièrement la hausse des prix, mais elle en limite certains effets directs sur les postes les plus sensibles de la dépense quotidienne.
Un effort public assumé
Quid du financement de cet effort ? l’idée selon laquelle les dépenses engagées seraient largement couvertes par les recettes supplémentaires provenant
des carburants, procède d’une lecture fausse, affirme-t-il. Son argumentaire repose sur un calcul clair : une consommation proche de 1 milliard de litres, avec une TVA additionnelle évaluée à 20 à 30 centimes, ce qui conduirait, selon lui, à
des recettes de l’ordre de 200 à 300 millions de dirhams par mois, très loin des 1,6 milliard déboursé par l’État. Il ajoute que la TIC ne varie pas, dans son principe, de la même manière que la TVA.
Pour cet économiste, le soutien public représente donc un effort budgétaire substantiel et non un simple recyclage de recettes additionnelles. C’est pourquoi, à ses yeux, la réponse retenue par le gouvernement lui paraît coûteuse, imparfaite, mais préférable à des mesures plus larges et moins ciblées. Dans ce contexte, la tentation est grande de faire le parallèle avec 2022 où l’inflation avait frôlé les 10%. Ahmed Khalid Benomar ne refuse pas la comparaison, mais pour lui l’expérience de 2022 a surtout permis de tester des instruments, d’évaluer des dispositifs et de roder une méthode d’intervention. Cela ne supprime pas l’incertitude, mais cela change la capacité de réponse.
La menace de l’inflation, dans un contexte de faible visibilité
Et pourtant, cet expert reste prudent s’agissant de
l’inflation. «personne n’a la réponse», dit-il, ajoutant que la visibilité est devenue «un problème» en soi. Il n’exclut donc pas
un regain des tensions si la guerre se prolonge. Mais il défend l’idée que le dispositif marocain constitue, à ce stade, la réponse la plus raisonnable, allant jusqu’à la qualifier de «moins mauvaise». Dans cet ensemble, Ahmed Khalid Benomar relève enfin un facteur plus favorable : la campagne agricole. Il mentionne un taux de remplissage des barrages autour de 75% et y voit un appui important pour l’année, susceptible d’atténuer certaines fragilités dans un pays où l’agriculture demeure un facteur d’équilibre économique et social majeur. Sans attribuer ce résultat à la seule conjoncture climatique, il souligne aussi l’effet de politiques publiques antérieures, notamment dans le domaine de l’eau. Là encore, il revient à son idée de départ : une vision n’annule pas les crises, mais elle pèse dans la manière dont un pays les traverse.