Moncef Ben Hayoun
05 Mars 2026
À 10:10
À la veille de la prochaine réunion du
Conseil de Bank Al-Maghrib, prévue le 17 mars courant, la Banque centrale se trouve face à un nouveau dilemme. Alors que les signaux de décélération de
l’inflation domestique plaidaient jusqu’ici en faveur d’un assouplissement monétaire progressif, le
conflit au Moyen-Orient vient rebattre les cartes. Selon une nouvelle analyse d’
Allianz Trade – qui traite des risques globaux sans citer spécifiquement le
Maroc – la guerre a immédiatement percuté les
marchés énergétiques mondiaux.
Dès le 2 mars courant, les
prix du pétrole bondissaient de plus de 13%, atteignant 82 dollars le baril. Plus de 200 navires transportant du
pétrole et du
gaz naturel liquéfié (GNL) se sont retrouvés ancrés à l’entrée du détroit d’Ormuz, point de passage stratégique pour 30% des flux mondiaux d’hydrocarbures. Allianz Trade table désormais sur un prix moyen du baril de 70 dollars pour 2026, en hausse de plus de 15% par rapport aux estimations précédentes, avec un pic attendu à 85 dollars. Dans un scénario de risque extrême – si les infrastructures énergétiques des pays exportateurs étaient ciblées et si le transport maritime était fortement perturbé – le Brent pourrait dépasser les 130 dollars le baril.
Pour le Maroc, pays importateur net d’énergie, ce choc est direct et immédiat. La
facture énergétique du Royaume, déjà structurellement lourde, risque de se creuser davantage. De fortes augmentations des
prix à la pompe pourraient également intervenir.
Inflation importée : des perspectives très incertaines pour le moment
L’analyse d’Allianz Trade souligne que la pression inflationniste liée au pétrole maintiendra les Banques centrales dans une posture de vigilance, retardant les baisses de taux et maintenant la volatilité à un niveau élevé. Mais tout dépendra de la durée du conflit. Si celle-ci est courte, une hausse de 10% du prix du pétrole n’entraînera qu’une augmentation de 0,1 à 0,2 point de pourcentage de l’inflation dans les économies exposées, sans modifier la trajectoire des Banques centrales. En revanche, un conflit s’étendant au-delà de quatre à six semaines aurait des répercussions macroéconomiques et boursières plus importantes.
Pour
Bank Al-Maghrib, l’équation est redoutable : une
inflation importée par le canal des prix du pétrole et des matières premières – dont le blé, autre dépendance critique du
Maroc – pourrait contraindre la Banque centrale à reporter tout assouplissement monétaire envisagé, voire à le durcir.
Or le Maroc traverse une phase de transformation économique ambitieuse – chantiers d’infrastructure, préparation de la Coupe du Monde 2030, transition énergétique – qui exige des
conditions de financement favorables. Un cycle de hausse ou même un simple maintien des taux à un niveau élevé viendrait renchérir le coût du crédit aux entreprises et aux ménages, freinant la dynamique d’investissement et de consommation.
Allianz Trade maintient, pour l’heure, un scénario central relativement mesuré : une escalade brève, des prix du pétrole qui terminent l’année 2026 autour de 70 dollars le baril et des répercussions limitées sur la croissance mondiale et l’inflation. Pour les experts d’Allianz, ce scénario suggère que l’administration américaine a tout intérêt à une résolution rapide du conflit, notamment pour éviter une
flambée des prix du pétrole qui aggraverait la crise du
pouvoir d’achat avant les
élections de mi-mandat de novembre. Mais au-delà de trois mois, l’assureur-crédit considère que l’on basculerait dans un changement de régime des risques, potentiellement vers un scénario de récession mondiale (un contexte qui serait catastrophique pour un pays comme le Maroc, dont les exportations, le tourisme et les transferts de la diaspora sont étroitement liés à la santé économique de l’Europe, Ndlr).
Crédit et marchés financiers: le risque d’une transmission brutale
Sur les marchés financiers,
Allianz Trade dresse un tableau de vulnérabilités importantes. Dans le scénario de base, les spreads de crédit investment grade se maintiendraient autour de 85 points de base, mais s’élargiraient à 125 points de base en cas de crise prolongée. Pour les marchés de dette privée, les spreads passeraient de 500 à 650 points de base à mesure que les ratios de couverture s’affaibliraient.
Pour le Maroc, qui cherche à diversifier ses
sources de financement sur les marchés internationaux de capitaux, une telle configuration serait doublement pénalisante. D’une part, le coût de ses émissions obligataires en devises augmenterait mécaniquement. D’autre part, les investisseurs institutionnels étrangers pourraient réduire leur exposition aux marchés émergents.
L’étude souligne, également, que les marchés privés pourraient connaître un ralentissement des distributions de Private Equity, avec des performances oscillant entre +12% dans le scénario favorable et -12% dans le scénario de crise. Pour les infrastructures, les rendements passeraient de 10 à 6% selon le scénario retenu.
Secteurs exposés et secteurs refuges
Allianz Trade identifie clairement les secteurs perdants dans cet environnement : les compagnies aériennes, la pétrochimie et les activités à forte intensité énergétique, notamment le secteur industriel.
À l’inverse, les segments de la défense, des biens de consommation non cycliques et de l’énergie sont mieux positionnés. Dans ce contexte, la réunion du Conseil de Bank Al-Maghrib du 17 mars 2026 constituera un premier test : maintenir le cap de l’assouplissement monétaire au risque d’alimenter l’inflation importée, ou suspendre toute baisse de taux au risque de freiner une économie en pleine dynamique de transformation. Quelle que soit la décision, elle interviendra dans un environnement mondial profondément incertain, où la durée du conflit au Moyen-Orient demeure le facteur déterminant.