Le
Maroc et
l’Égypte sont les deux têtes de pont du Sud de la Méditerranée pour
l’hydrogène et l’ammoniac verts. Stratégies nationales, lois d’incitation, développeurs de premier plan : tout y est, et pourtant, aucun projet n’a franchi le cap de la
décision finale d’investissement (FID). Fondée sur 23 entretiens avec des banques, institutions de financement du développement, développeurs et acteurs publics, l’analyse de la
Green Hydrogen Organisation en tire cinq enseignements. Premièrement, l’absence d’engagements d’achat et de visibilité sur les revenus reste le principal frein, cité par une majorité d’interlocuteurs dans les deux pays. Deuxièmement, le coût du capital n’est souvent «pas encore testable» : les projets n’avancent pas assez pour que des conditions de financement soient chiffrées. Troisièmement, les instruments existent (financements concessionnels, garanties, financements mixtes), mais interviennent quand les projets approchent de la bancabilité, pas au stade où les développeurs sont le plus exposés. Quatrièmement, les infrastructures pèsent, surtout en Égypte, mais comme facteur aggravant plutôt que cause première. Cinquièmement, les acteurs divergent sur l’existence même d’un problème de coordination, ce qui traduit en soi, selon les auteurs, un manque d’alignement.
Un goulet d’étranglement avant la FID
Le Rapport décrit un cycle en quatre phases : développement, pré-FID, construction et exploitation. C’est au stade pré-FID que les risques s’accumulent : incertitude sur les revenus, absence de demande ferme ou de prime de prix, modèles tournés uniquement vers l’export sans mandats contraignants et répartition floue des risques. S’y ajoutent l’exposition au risque pays et de change, la performance des électrolyseurs et la crédibilité des sponsors.
La thèse centrale est nuancée. Les auteurs ne disent pas que l’engagement d’achat est le seul risque, mais qu’il conditionne tous les autres. Une fois un socle de revenus sécurisé, les risques de construction, d’infrastructures ou de technologie deviennent finançables et se reflètent dans les prix au lieu de bloquer l’entrée des prêteurs. Sans lui, le coût du capital ne peut être ni évalué ni financé.
Le paradoxe du financement
Le diagnostic est celui d’un problème de séquence. Les développeurs financent seuls, sur bilan, des études de faisabilité, d’ingénierie et de structuration coûteuses, sans certitude d’aller à la FID. Les institutions de financement du développement attendent que le projet approche de la bancabilité. Les banques commerciales et investisseurs institutionnels exigent, eux, des revenus contractualisés. Chacun attend donc que l’autre bouge en premier.
Les bailleurs interrogés dans le cadre de l’étude soulignent que les financements concessionnels sont limités en volume et plus utiles pour réduire le coût du capital à l’approche de la clôture financière. Aux stades précoces, l’appui prendrait plutôt la forme de subventions, d’assistance technique et de financement de la préparation des projets.
Le Rapport résume le cercle vicieux ainsi : les projets doivent être bancables pour accéder aux instruments censés les rendre bancables. Plusieurs banques commerciales se disent prêtes à intervenir plus tôt si les risques étaient mieux répartis, et des instruments européens conçus pour des projets situés dans l’UE restent difficiles d’accès pour les projets voisins.
Qui pèse vraiment ?
Troisième volet de l’analyse : une cartographie qui distingue le mandat formel de l’influence réelle sur la bancabilité. Les acheteurs de production, sans grand pouvoir réglementaire, sont ceux dont dépend le plus la suite des projets. Les États, eux, disposent d’un mandat fort et d’une influence élevée via la création de demande, la séquence des infrastructures et les autorisations. L’influence des financiers, à l’inverse, dépend du stade : faible au départ et décisive à l’approche de la bancabilité. Quand les acteurs les plus influents ne sont pas au cœur des dispositifs de coordination, avertit le Rapport, on obtient du consensus sans résultats.
Deux trajectoires contrastées
L’Offre Maroc, annoncée en mars 2024, place Masen en guichet unique jusqu’à la FID. Selon le Rapport, sur 47 candidatures, sept projets et six investisseurs ont été retenus. Celui de TotalEnergies est jugé le plus avancé, selon l’étude ; les autres, portés notamment par Acwa Power, Nareva, le tandem UEG-China Three Gorges ou Taqa-Cepsa, ont signé des accords fonciers en février 2026 et mènent leurs études de faisabilité, pour environ deux ans avant la FID d’après les entretiens menés dans le cadre de l’analyse. Les candidats devaient identifier un acheteur potentiel, ce qui ne garantit pas encore des revenus. La majorité des acteurs marocains juge prématuré de parler de blocage, même si ceux qui visent l’export restent tributaires de l’évolution des marchés extérieurs. L’infrastructure y est moins perçue comme une contrainte, grâce à son intégration dans le dispositif (ports de Nador West Med et Dakhla Atlantique).
Dans le cas de l’Égypte, le Rapport identifie plus de vingt protocoles d’accord signés depuis 2022, surtout dans la zone économique du canal de Suez, mais la plupart des projets restent au stade de la faisabilité. Réseau, transport d’électricité et frais de «Wheeling» (acheminement) sont les incertitudes les plus citées, tout comme la vulnérabilité au risque de change. Presque tous les interlocuteurs égyptiens jugent que les projets ralentissent avant la FID. Progressent surtout ceux adossés à des sites industriels existants, portés par un fort pilotage public, ou hors réseau.
Deux modèles qui avancent
Le cas d’école égyptien est le projet de
«Scatec», avec le Fonds souverain d’Égypte, l’opérateur du réseau, Orascom Construction et Fertiglobe : un électrolyseur de 100 mégawatts (MW) à
Ain Sokhna, à côté d’une
usine d’ammoniac existante, avec une FID possible en 2026 et jusqu’à 70.000 tonnes (t)/an en 2027. La
Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) y investit 80 millions de dollars en fonds propres. Surtout, Fertiglobe a remporté la première enchère H2Global : 397.000 t d’ammoniac vert entre 2027 et 2033 à 1.000 euros la tonne, coûts de transport et d’import inclus, adossées à une subvention allemande de 900 millions d’euros. Le Rapport y voit la preuve qu’un instrument de demande peut transformer une ambition en revenus bancables, à condition que le projet soit déjà assez mûr.
Au Maroc, le modèle est celui de l’intégration industrielle. Le
Groupe OCP, qui figure parmi les grands importateurs d’ammoniac, prévoit dans son programme de 13 milliards de dollars, 1 million de tonnes d’ammoniac vert par an d’ici 2027, puis 3 millions en 2032. Le même Groupe est développeur, acheteur et utilisateur final : c’est ce qui, selon les auteurs, réduit l’incertitude sur les revenus par rapport à l’export. Le site de
Tarfaya, estimé à 7 milliards de dollars, a reçu une pré-certification RFNBO, et la filiale Hydrojeel 30 millions d’euros du gouvernement allemand pour un démonstrateur de 100.000 t/an à Jorf Lasfar. Ces montages intégrés exigent toutefois des capitaux considérables, donc réservés aux grands industriels ou consortiums.
Six recommandations
Le Rapport plaide moins pour de nouveaux fonds que pour un meilleur ordonnancement de l’existant. Il recommande ainsi d’ancrer les revenus par des instruments de demande et des engagements d’achat précoces (fertilisants, carburants maritimes, clusters industriels) et de créer un mécanisme de financement et de partage des risques au niveau des projets pour combler le vide pré-FID.
Autres pistes suggérées, bâtir un modèle partagé de financement et de livraison des infrastructures, privilégier quelques projets vitrines et faire du Centre du Caire une plateforme permanente de coordination. Il préconise enfin d’aligner cadres réglementaires et signaux de demande internationaux, notamment autour de la révision de l’acte délégué RFNBO.