IA : les entreprises marocaines face au piège de la simple consommation
Lors de la 3e édition de l’AIConférence de l’AI Institute by Holmarcom, organisée ce mardi à Casablanca, dirigeants et experts ont débattu des conséquences de l’intelligence artificielle sur les entreprises marocaines. Au-delà des gains de productivité, les échanges ont porté sur la maîtrise des données, la souveraineté économique et les risques de dépendance aux grandes plateformes technologiques. Invité d’honneur de l’événement, l’expert en stratégie et IA Không-Lô Pham a alerté sur une possible «défaite cognitive» des organisations et appelé les entreprises à construire leurs propres usages de l’IA plutôt qu’à se limiter à consommer des solutions développées ailleurs.
Ph: Sradni
Saloua Islah
10 Juin 2026
À 11:06
Les entreprises marocaines ne sont plus devant une question de sympathie ou de rejet face à l’intelligence artificielle, mais devant une question de puissance, de dépendance et de souveraineté économique. Aimer l’IA avec naïveté revient à lui abandonner trop vite une partie du jugement humain. La détester par principe revient à laisser d’autres acteurs construire les outils, les règles et les modèles qui structureront demain les métiers, les données et la valeur. Entre fascination et peur, la vraie ligne de partage oppose désormais les entreprises qui consommeront l’IA comme un produit importé à celles qui apprendront à la construire, à l’adapter et à l’inscrire dans leurs propres réalités.
C’est cette lecture qui a traversé la 3e édition de l’AIConférence de l’AI Institute by Holmarcom, organisée ce mardi à Casablanca autour du thème «L’IA, rupture technologique ou bascule civilisationnelle ?». «C’est une conférence de prise de conscience», a déclaré Karim Chiouar, Directeur général du Groupe Holmarcom. «Le sujet n’est plus seulement de savoir comment rédiger plus vite, automatiser des tâches ou améliorer la productivité. Il s’agit de comprendre ce que l’intelligence artificielle change dans la manière de diriger une entreprise, de protéger ses données, de former ses équipes, d’innover et de créer de la valeur», a-t-il expliqué. Pour le dirigeant, cette réflexion engage directement les entreprises marocaines, appelées à ne pas subir des modèles conçus ailleurs, mais à construire des usages capables de servir leurs propres priorités économiques, organisationnelles et stratégiques.
Big Tech, data et dépendance, le vrai risque pour les entreprises marocaines
Invité d’honneur de cette édition, Không-Lô Pham, expert en stratégie, leadership et intelligence artificielle, a donné au débat sa dimension la plus critique en refusant d’enfermer l’IA dans le registre confortable des gains de productivité. «Je pense qu’il faut inverser les termes du thème choisi. Ce que nous vivons n’est pas une rupture technologique et une bascule civilisationnelle...C’est une bascule technologique et une rupture civilisationnelle», a-t-il déclaré. Autrement dit, le choc principal ne vient pas seulement de la puissance des algorithmes, mais de la manière dont ces outils modifient le comportement humain, l’apprentissage, la production d’idées, la mémoire de l’entreprise et la prise de décision.
Pour l’expert, l’IA n’automatise plus seulement des tâches répétitives ou techniques. Elle intervient désormais dans des activités qui relevaient jusqu’ici de l’intelligence humaine, comme rédiger un rapport, préparer une analyse, formuler une recommandation, synthétiser une réunion, produire une note stratégique ou aider à arbitrer une décision. Cette évolution oblige les dirigeants à regarder l’IA comme un sujet d’organisation et non comme un simple outil informatique, car une entreprise ne vaut pas seulement par la vitesse de ses processus, mais par la qualité de son jugement collectif, la profondeur de son expertise et la capacité de ses équipes à produire des idées utiles.
C’est précisément sur ce point que Không-Lô Pham met en garde contre l’illusion de compréhension que produit l’IA. «Une IA ne peut pas avoir de conscience», a-t-il rappelé, tout en soulignant qu’elle reste «un simulacre de conscience». La machine peut générer une réponse fluide, une note bien structurée ou une analyse convaincante en apparence, mais elle ne comprend pas le contexte humain, économique et social dans lequel cette production sera utilisée. Selon l’expert, le danger est que cette capacité à produire des réponses crédibles crée une confiance excessive dans des systèmes qui ne portent ni responsabilité, ni jugement, ni expérience du terrain. Une entreprise peut alors finir par confondre une réponse pertinente avec une décision juste, alors que la seconde exige une compréhension du contexte, des risques, des objectifs et des impacts qu’aucun modèle ne peut assumer à la place d’un humain.
L’alerte la plus forte de l’expert concerne la capacité des salariés à continuer de penser par eux-mêmes dans un environnement où la réponse automatique devient disponible en permanence. «Le plus grand danger pour l’humanité n’est pas technologique ou économique, mais que l’humain perde sa faculté à générer des idées par lui-même», a-t-il averti. Dans l’entreprise, ce risque apparaît lorsque les collaborateurs prennent l’habitude de demander à l’IA de chercher, rédiger, résumer, comparer ou argumenter à leur place, avec un gain de temps immédiat mais une perte possible d’esprit critique, de mémoire, de créativité et d’effort intellectuel.
L'expert qualifie ce phénomène de «défaite cognitive». L’expression est dure, mais elle éclaire un risque que les entreprises peuvent sous-estimer. Une organisation peut produire davantage de documents, accélérer ses livrables et fluidifier ses présentations, tout en affaiblissant progressivement la qualité de la réflexion qui nourrit ses décisions. Les textes deviennent plus propres, les synthèses plus rapides, les analyses plus homogènes, mais les idées peuvent perdre leur singularité, leur ancrage terrain et leur capacité à ouvrir de vraies options stratégiques. L’IA devient alors un raccourci intellectuel au lieu d’être un outil d’élévation des compétences, résume-t-il.
Cette mise en garde rejoint le paradoxe que l’expert résume par la formule «high adoption, low transformation». Beaucoup d’entreprises adoptent l’IA, multiplient les tests, équipent les équipes et communiquent sur leurs usages, sans toujours transformer leur modèle en profondeur. Pour les dirigeants marocains, la question n’est donc pas de savoir combien de collaborateurs utilisent l’IA, mais ce que ces usages changent réellement dans la qualité du service, la maîtrise des coûts, la gestion des risques, l’innovation, la connaissance client, la conformité et la capacité de décision. «Une entreprise ne se transforme pas parce qu’elle utilise l’IA, mais lorsqu’elle améliore un métier, renforce une compétence ou crée une valeur mesurable», rappelle-t-il.
Le Maroc face au risque de rester client de l’intelligence des autres
«L’ordre de demain, c’est la data», a affirmé l’expert, faisant de la maîtrise des données le cœur de la bataille pour les entreprises. Les mêmes outils génératifs seront accessibles à tous, mais toutes les entreprises ne disposeront pas des mêmes données, du même savoir-faire, de la même mémoire métier ni de la même capacité à transformer ces actifs en intelligence opérationnelle. Une banque, une assurance, une usine, un groupe de distribution, un média ou une entreprise de services peuvent utiliser les mêmes modèles d’IA, mais la différence se fera dans leur capacité à transformer leurs propres données en valeur, explique-t-il.
Cette question prend une portée géopolitique lorsque Không-Lô Pham rappelle que «l’IA est en train de se jouer sans nous» et qu’elle demeure concentrée entre les mains d’«une poignée de Big Tech». En parlant du Maroc, l’expert estime que le risque pour les entreprises nationales n’est pas seulement d’utiliser des outils conçus ailleurs, mais de devenir dépendantes de plateformes qui contrôlent les modèles, les infrastructures, les standards, les coûts et une partie de la valeur produite par les données. Pour lui, construire des usages propres ne signifie pas rivaliser avec les géants mondiaux, mais bâtir des solutions adaptées aux métiers, aux langues, aux clients, aux risques et aux contraintes locales.
«La vraie rupture ne se jouera donc pas entre ceux qui aiment l’IA et ceux qui la détestent, car elle est déjà là, dans le présent comme dans l’avenir du monde économique. Elle se jouera entre les entreprises qui resteront clientes de l’intelligence des autres et celles qui auront le courage de bâtir la leur», conclut l’expert vietnamien.