Économie

IA en entreprise : pourquoi gagner du temps ne suffit pas

Une technologie peut accélérer une tâche sans améliorer les résultats de l’entreprise. Aux huitièmes Assises de l’AUSIM, tenues du 7 au 9 octobre à Tanger, les intervenants du panel consacré aux succès et aux échecs des initiatives d’IA ont interrogé ce paradoxe. Leurs expériences ramènent à quelques exigences : partir des besoins, compter tous les coûts, accompagner les équipes et transformer les processus jusqu’au bout.

Ph. Rhoni

09 Octobre 2026 À 18:13

«Mais qu’est-ce qu’on compte ?» La question de Redouane Mabchour vient troubler les promesses de gains de productivité. Des tâches exécutées plus vite, des communications plus courtes, des collaborateurs satisfaits : les indicateurs peuvent sembler encourageants. Ils ne disent pas encore si l’entreprise y gagne. Le directeur général de Concentrix invite à regarder ce qui se passe après. Le temps libéré est-il employé à autre chose ? La qualité du service progresse-t-elle ? Les bénéfices couvrent-ils les dépenses engagées ? Une tâche accélérée ne suffit pas à répondre. «La vraie question qu’il faut se poser, c’est sur le processus global, est-ce que j’améliore quelque chose ou pas ?», interroge-t-il. C’est cette différence entre performance de l’outil et résultat pour l’entreprise que les quatre intervenants ont examinée lors du panel «Des cas d’usage à l’impact : qu’est-ce qui fait la réussite ou l’échec des initiatives d’IA ?» Dans ce panel, Redouane Mabchour, Meryem Guessous et Saâd Rguig ont confronté leurs expériences. Avec une question pratique en arrière-plan : lundi matin, sur quoi un directeur des systèmes d’information doit-il s’appuyer pour lancer un projet ou y renoncer ?

Le gain peut disparaître à l’étape suivante

Chez Concentrix, l’analyse des conversations permet d’auditer un volume d’interactions beaucoup plus important. Les collaborateurs disposent de nouveaux moyens pour examiner les échanges et évaluer leur qualité. Redouane Mabchour rapporte une augmentation de la valeur de ces actes comprise entre 10 et 15%. Mais il refuse de s’arrêter au rendement d’une tâche. Il faut examiner le processus entier et additionner les coûts: préparation des données, hébergement, infrastructures, consommation des modèles et ressources humaines. «Regardez tout le processus dans sa globalité, pas juste la productivité gagnée», insiste-t-il. Selon les expériences qu’il évoque, dix à douze mois peuvent être nécessaires pour apprécier le retour sur investissement.
Saâd Rguig, associé au Boston Consulting Group, pointe un autre piège : accélérer une étape peut engorger la suivante. Deux personnes chargées de vérifier quelques documents se retrouvent soudain face à des milliers de pièces. Dans le développement informatique, le volume de code produit augmente, mais quelqu’un doit toujours le relire. En fait, le travail n’a pas disparu. Il s’est déplacé. Pour Saâd Rguig, transformer un processus exige donc d’en revoir la chaîne dans sa globalité. Sinon, l’entreprise crée des goulots d’étranglement, de l’insatisfaction et de nouveaux irritants. Les coûts doivent aussi être testés avant le déploiement: une estimation théorique ne protège pas contre une facture de calcul ou de consommation des modèles plus élevée que prévu.

Le métier doit entrer dans le projet dès le départ

Aux Domaines Agricoles, Meryem Guessous défend une démarche qui commence auprès des collaborateurs. Les agronomes observent, interprètent et décident. Une partie de leur savoir reste dans leur tête. Arriver avec une solution déjà dessinée risque de faire passer à côté du besoin. «Il faut commencer quelque part et il faut embarquer le métier très tôt», souligne-t-elle. Son choix : former, puis coacher. Avec cette promesse aux métiers : «On va vous apprendre à faire par vous-mêmes». Elle raconte le parcours d’un agronome accompagné dans le développement d’une application, épaulé par son fils de 17 ans. Leur travail porte notamment sur le suivi des stades phénologiques et l’aide à la décision dans les fermes. L’initiative reste supervisée. Elle montre néanmoins que les solutions peuvent aussi venir de ceux qui connaissent le terrain.

En quatre mois, Meryem Guessous fait état de 32 applications créées, dont 12 passées en production. Elle insiste autant sur la dynamique engagée que sur le nombre : les discussions sur les ambitions de l’entreprise ont changé de niveau. «Le niveau de discussion autour de la table s’est élevé», relève-t-elle. L’accompagnement ne s’arrête pas aux premiers essais. Une task force réunissant le directeur général adjoint et des représentants des métiers se retrouve tous les quinze jours, avec la participation de la direction des systèmes d’information (DSI). Les équipes partagent leurs usages alors que l’entreprise encadre les initiatives et décide de ce qui peut aller en production. Certaines réponses à un problème interne ouvrent même une activité nouvelle. Une solution de gestion de la maintenance, développée faute d’avoir trouvé un outil adapté sur le marché, a commencé à être vendue à d’autres clients.

Sans confiance ni infrastructure, le projet reste fragile

Mohamed Bennis, directeur commercial B2B d’Orange Maroc, part lui aussi d’un besoin précis : aider les agents de la relation client à trouver les procédures utiles pendant un appel. Le chatbot interne doit raccourcir le traitement des demandes et améliorer la satisfaction des clients. Pour généraliser ce type d’usage, il faut toutefois préparer les moyens techniques. Capacité de calcul, hébergement et connectivité : Mohamed Bennis distingue trois leviers dont le dimensionnement peut peser sur les coûts et sur l’expérience des utilisateurs. Un test concluant avec dix ou quinze personnes ne garantit pas que le service tiendra à grande échelle.

La confiance compte tout autant. Interdire aux salariés de déposer des documents confidentiels dans leurs outils personnels ne suffit pas : l’entreprise doit leur proposer une alternative. «Il faudra lui offrir quelque chose», rappelle-t-il à propos du collaborateur auquel on demande de renoncer à son outil personnel. Il cite la plateforme du groupe Orange, proposée aux clients sous le nom Live Intelligence. Selon les chiffres présentés pendant le panel, elle est utilisée par 60.000 collaborateurs dans 27 pays. Des agents peuvent y être développés pour des communautés métiers, notamment les ressources humaines et le juridique. Mohamed Bennis résume la méthode : «Il s’agit de partir des usages, d’installer la confiance, de mesurer la valeur et de passer à l’échelle».

Former les équipes, mais aussi savoir arrêter

La transformation engage enfin l’emploi et les compétences. Redouane Mabchour souligne que les métiers évoluent vers de nouvelles tâches, dont la supervision des agents. À la question d’une baisse de ses activités, il est catégorique : «La réponse est non». Son inquiétude porte sur les personnes qui pourraient rester à l’écart, faute de formation et d’accompagnement. «On a besoin de plus en plus de ressources formées, mais formées différemment», précise-t-il. Saâd Rguig donne lui aussi la première place à l’humain : dans sa présentation de la transformation des processus, il attribue 70% à cette dimension, contre 20% à la technologie et 10% aux algorithmes.

Au moment de décider d’un lancement, chacun pose ses exigences. Meryem Guessous regarde l’impact immédiat et les capacités que les équipes acquièrent pour la suite. Mohamed Bennis examine la valeur en interne et pour les clients. Saâd Rguig interroge la vitesse de déploiement. Quant à Redouane Mabchour, il réclame trois repères avant de financer : un point de départ mesuré, quelqu’un qui porte le chantier et son résultat et un seuil au-delà duquel arrêter l’investissement. «Il faut être d’accord sur le point de départ», rappelle-t-il. Car un projet d’IA doit aussi pouvoir être interrompu lorsque les résultats ne suivent pas.

Sortir des projets isolés

Quand un projet fonctionne, comment faire pour que les suivants ne repartent pas de zéro ? Cette question avait traversé les deux sessions de la matinée. Avant le panel consacré aux réussites et aux échecs des initiatives d’IA, la plénière sur leur impact économique et les «Executive Stories» avaient abordé un autre chantier: organiser leur déploiement dans l’entreprise.

Chez Inwi, Yahia Sefraoui, directeur de la transformation digitale et Data, raconte le changement de méthode : «On a arrêté de raisonner use case et on s’est dit: OK, peut-être qu’il faut raisonner famille de use case». Plutôt que d’additionner les démonstrations, l’opérateur rassemble les projets autour de grandes fonctions, comme le service client. Les usages restent distincts, mais partagent des éléments communs. Une architecture d’ensemble doit soutenir leur développement.

Encore faut-il commencer. Kamal Khalis, directeur général adjoint de Marjane Group, met en garde contre deux extrêmes : consacrer des années à bâtir une «cathédrale» de données ou multiplier les essais sans cadre. Il défend une progression par usages, après avoir fixé quelques choix structurants et un minimum de règles de qualité et de gouvernance. Les premiers projets font ensuite apparaître les améliorations nécessaires, les fondations permettent d’avancer et le travail concret les renforce. Cette organisation doit aussi revoir ses contrôles.
Nadia Fassi-Fehri, conseillère du président de l’OCP, souligne que les dispositifs conçus pour superviser des humains doivent évoluer lorsque des agents travaillent à leurs côtés. Les responsabilités et les mécanismes de vérification doivent couvrir les deux. «Dans une voiture, pour accélérer, on a besoin du frein», illustre-t-elle. Le sujet engage donc la direction, jusqu’au conseil d’administration. «C’est un sujet du comité exécutif de l’entreprise», insiste-t-elle. C’est pour dire qu’à mesure que les usages s’étendent, l’IA change aussi la façon de piloter l’organisation.
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