Économie

IA : le Maroc veut être aussi du côté des concepteurs

Sur le podium des 8e Assises de l’AUSIM, la ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la réforme de l’administration, Amal El Fallah Seghrouchni, a défendu une voie marocaine dans la course à l’intelligence artificielle. L’ambition repose sur des capacités de calcul maîtrisées, des modèles adaptés aux langues du pays et des compétences à former. Mais elle doit aussi composer avec les moyens disponibles et les difficultés d’accès au numérique.

13 Octobre 2026 À 18:25

«AI Made in Morocco est une manière de dire que nous voulons être parmi ceux qui conçoivent, et pas seulement parmi ceux qui utilisent. Et que nous avons décidé de ne pas attendre». Avec cette phrase prononcée devant les participants aux huitièmes Assises de l’AUSIM, organisés du 7 au 9 octobre à Tanger, Amal El Fallah Seghrouchni donne le cap, défendant une place pour le Maroc dans la conception de l’intelligence artificielle. Reste à se donner les moyens de l’occuper. La ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la réforme de l’administration relie cette ambition à des choix concrets : où héberger les données, comment accéder au calcul, quelles langues traiter, quels profils former et quels services développer. Sa keynote porte sur une souveraineté qui se construit dans des ressources rarement visibles pour l’utilisateur, mais dont dépend sa capacité à agir. Les objectifs affichés sont élevés : 100 milliards de dirhams de valeur ajoutée, 50.000 emplois et 200.000 talents formés à l’horizon 2030 dans le cadre d’une AI Made in Morocco. Des cibles dont le chemin passe par la recherche, les infrastructures et la transformation des solutions en usages réels.

Sous les applications, les dépendances

Un iceberg apparaît dans la présentation de la ministre sortante. Sa partie émergée rassemble les routes, les ports, les aéroports et les bâtiments des centres de données. Sous la ligne de flottaison se trouvent les câbles, la fibre, le cloud et les capacités de calcul. Plus bas encore : les données, les modèles d’IA, les agents, les compétences et les normes. C’est là que la responsable situe une part décisive de la souveraineté. Un pays peut disposer d’applications et de services performants tout en restant dépendant de ressources qu’il ne maîtrise pas. La question concerne l’administration, mais aussi les hôpitaux, les banques, les réseaux électriques et les ports. Derrière chaque service, il faut pouvoir compter sur l’hébergement, le transport de la donnée et les systèmes qui la traitent. Une phrase dans la présentation résume le problème : «La souveraineté se joue aussi dans l’invisible». La ministre y précise également l’autonomie recherchée : pouvoir choisir ses dépendances, les diversifier, en maîtriser la résilience et garder la main sur l’essentiel. Cette maîtrise, souligne-t-elle, doit se maintenir dans un environnement qui change. Une infrastructure se protège, une stratégie se révise et une compétence se développe.

Une voie marocaine face aux géants

Le Maroc ne peut pas engager les mêmes moyens que les grandes puissances de l’IA. Amal El Fallah Seghrouchni en tire un choix de méthode : construire une «troisième voie», adaptée aux ressources et aux besoins du pays. Elle la présente ainsi : «Une intelligence artificielle frugale, inclusive et responsable, développée au Maroc, pour le Maroc, et ouverte sur l’international». La frugalité suppose de dimensionner les outils en fonction des problèmes à résoudre. La ministre évoque des modèles de langage plus petits, avec des besoins en calcul et en énergie maîtrisés. Leur intérêt tient à la possibilité de travailler sur des données disponibles et des tâches précises. Les langues constituent un autre chantier. Il est nécessaire de développer des modèles en arabe, en darija et en amazigh, puis dans des langues africaines. Concevoir ses propres solutions doit permettre de mieux répondre aux réalités que les outils internationaux couvrent insuffisamment. Pour y parvenir, la ministre mise sur le rapprochement entre recherche et économie. Le réseau JAZARI, dont le déploiement est prévu dans les douze régions, doit réunir formation, recherche, incubation et projets liés aux besoins locaux. «Si on veut faire de la véritable innovation, il faut la faire à partir de travaux de recherche. Ça, c’est ma conviction profonde», affirme-t-elle. La coopération internationale reste nécessaire. Elle doit permettre d’apprendre, de développer des projets et de faire travailler les compétences marocaines sur des technologies avancées. La ministre défend aussi le partage des connaissances et des outils : «Il faut monter les escaliers ensemble», lance-t-elle.

Les enfants qui n’ont jamais vu d’ordinateur

L’ambition technologique rencontre pourtant une réalité plus immédiate. Dans son intervention, Amal El Fallah Seghrouchni évoque des jeunes qui parcourent de longues distances pour participer aux activités proposées. D’autres disent n’avoir jamais vu d’ordinateur. Pendant que les spécialistes parlent de cloud et d’agents d’IA, une partie de la population reste loin des premiers usages du numérique. La formation doit donc intervenir à plusieurs niveaux : préparer les chercheurs et les ingénieurs, accompagner les agents publics, initier les enfants et faciliter l’accès aux services. La ministre cite notamment des actions destinées aux 8-14 ans et le programme AI Master Junior. L’inclusion occupe une place à part entière dans sa présentation. L’accès, les équipements et les compétences déterminent non seulement la possibilité d’utiliser les services, mais ils conditionnent aussi l’activité que les infrastructures doivent soutenir. Cette exigence vaut pour l’administration. Une démarche compliquée ne devient pas simple parce qu’elle passe sur un écran. La ministre insiste sur le travail commun entre les équipes qui connaissent les procédures et celles qui savent les traduire en systèmes numériques. Les unes et les autres doivent revoir le parcours avant de le déployer.

Ce qu’il reste à faire

La ministre fixe cinq chantiers pour la suite. D’abord, mettre en service les capacités souveraines de calcul et en ouvrir l’accès aux chercheurs et aux startups. Puis faire aboutir le cadre juridique du numérique et installer la Direction générale de l’IA. Le déploiement de JAZARI et la production de modèles linguistiques constituent le troisième volet. La formation et la certification à grande échelle viennent ensuite. Le dernier chantier porte sur les usages dans le service public, avec le passage des preuves de concept au déploiement. Tous n’avancent pas au même rythme. «Il y a des chantiers qui sont très avancés, il y a des chantiers qui sont en cours, il y a des chantiers qui sont de l’ordre de la réflexion. Tout n’est pas au même niveau», reconnaît Amal El Fallah Seghrouchni. Les uns dépendent des autres pour leur progression. Sans calcul accessible, les chercheurs et les startups rencontrent une limite. Sans financement ni débouchés, les solutions peinent à devenir des activités. Sans perspectives professionnelles, les talents formés risquent de partir. C’est à cette épreuve qu’AI Made in Morocco est désormais confronté : mettre les capacités annoncées à disposition, faire émerger les solutions et permettre leur utilisation. La volonté de concevoir se mesurera dans les laboratoires, les entreprises et les services publics.

La célérité, ou l’art de garder le bon rythme

«La précipitation ignore l’environnement. La célérité s’y ajuste en continu». Cette déclaration d’Amal El Fallah Seghrouchni éclaire la méthode qu’elle défend. La ministre emprunte le terme à la physique : la célérité désigne la vitesse de propagation d’une onde dans un milieu. Appliquée à la transformation numérique, l’image signifie que le rythme dépend des conditions rencontrées. Il faut les comprendre pour avancer. Or la destination elle-même bouge. La ministre décrit le passage d’un état A vers un état B : pendant qu’on avance, la cible devient B prime, puis B seconde. Les technologies évoluent, les contraintes changent. Une stratégie doit donc être réexaminée au fil de son exécution. Cette lecture donne une place essentielle au bilan. Amal El Fallah Seghrouchni explique avoir voulu, en septembre 2026, faire le point sur les actions engagées : «Qu’est-ce qui marche ? Qu’est-ce qui ne marche pas ?» L’exercice doit permettre de décider ce qu’il faut renforcer, accélérer ou abandonner. La célérité se mesure ainsi à la capacité d’ajuster les décisions assez tôt pour éviter de poursuivre une voie devenue inadéquate. Attendre présente aussi un risque : pendant que l’on diffère un choix, l’environnement continue de changer. La ministre en tire cette conviction : «Le temps compte autant que les moyens».
Copyright Groupe le Matin © 2026