L’intelligence artificielle (IA) est-elle en train de redessiner les contours de l’école du XXIe siècle ? Alors que plusieurs pays expérimentent déjà son intégration dans les salles de classe, le débat reste encore relativement discret au
Maroc. Pourtant, les usages progressent rapidement. Les enseignants y recourent pour préparer des contenus, élaborer des exercices ou construire des évaluations. Les élèves, eux, l’utilisent pour rechercher des informations, reformuler des textes ou explorer de nouvelles façons d’apprendre. Pour
Salaheddine Nabirha, le véritable enjeu dépasse largement les polémiques autour de
ChatGPT ou les risques de
fraude scolaire. Selon lui,
l’école marocaine doit s’interroger sur la manière dont ces
technologies peuvent contribuer à résoudre certaines faiblesses structurelles du
système éducatif : difficulté de contextualisation des apprentissages, manque de personnalisation, faible développement des compétences pratiques et inadéquation persistante entre formation et réalité du terrain.
Une école confrontée à une nouvelle génération d’apprenants
Le premier constat posé par l’expert est celui d’une transformation profonde du rapport au savoir. Les
élèves qui fréquentent aujourd’hui les
établissements scolaires ont grandi dans un univers dominé par l’image, la vidéo, l’interactivité et l’immédiateté. Leur manière d’apprendre, de mémoriser et de s’informer diffère sensiblement de celle des générations précédentes. «Nous avons des élèves qui ont besoin d’être acteurs de leurs apprentissages. Ils ont besoin de participer, de produire et de comprendre pourquoi ils apprennent», explique-t-il.
Cette évolution est aussi observée sur le terrain par les enseignants. Samira, professeure de français dans un établissement secondaire à Rabat, constate quotidiennement ce changement. «Il y a quelques années, les élèves pouvaient rester concentrés plus longtemps sur un texte ou un exposé magistral. Aujourd’hui, il faut davantage varier les supports et créer de l’interaction. Lorsqu’un contenu est accompagné d’illustrations, de vidéos ou d’activités pratiques, leur engagement est totalement différent», témoigne-t-elle. Pour Salaheddine Nabirha, cette réalité ne doit pas être perçue comme une faiblesse des nouvelles générations, mais comme un changement auquel l’école doit s’adapter. Selon lui, continuer à enseigner exactement de la même manière dans un monde profondément transformé reviendrait à ignorer l’évolution des modes d’apprentissage.
L’IA pour libérer du temps et personnaliser les parcours
L’un des arguments centraux avancés par l’expert concerne la
gestion du temps pédagogique. Aujourd’hui, une grande partie de l’activité des
enseignants est consacrée à la préparation des cours, à la correction des devoirs ou encore à la production de supports pédagogiques. L’
intelligence artificielle pourrait prendre en charge certaines de ces tâches répétitives et permettre aux enseignants de se concentrer davantage sur l’accompagnement humain. «Le temps le plus précieux dans l’éducation, c’est celui passé en présence des élèves. C’est ce temps qu’il faut préserver et valoriser», insiste-t-il.
Grâce à l’IA, un enseignant pourrait adapter plus rapidement ses contenus en fonction du niveau de chaque apprenant, générer des exercices différenciés ou encore proposer plusieurs formes de présentation d’une même notion. Cette personnalisation apparaît particulièrement importante dans un système où coexistent des élèves en difficulté et d’autres qui avancent plus rapidement que le rythme imposé par la classe.
L’expert estime par ailleurs que ces outils pourraient contribuer à améliorer la compréhension des élèves. Un texte complexe pourrait être accompagné d’un résumé audio, d’une vidéo explicative, d’une carte mentale ou d’une infographie. Une même notion pourrait ainsi être abordée selon plusieurs canaux d’apprentissage. Cette question prend une résonance particulière dans un contexte où les évaluations internationales soulignent régulièrement les difficultés de compréhension rencontrées par une partie importante des élèves marocains.
Du diplôme à la compétence : changer de paradigme
Mais au-delà des outils,
Salaheddine Nabirha plaide surtout pour une transformation de la philosophie éducative. À ses yeux, l’un des principaux problèmes du système actuel réside dans la survalorisation de la restitution des connaissances au détriment des compétences. «Nous avons parfois des élèves brillants sur le plan académique mais qui éprouvent des difficultés à mobiliser leurs connaissances dans des situations concrètes», observe-t-il.
Cette réflexion s’appuie sur son expérience dans l’
enseignement supérieur et l’
accompagnement entrepreneurial. Il raconte avoir rencontré des étudiants capables d’obtenir d’excellents résultats académiques mais démunis lorsqu’il s’agissait de réaliser une étude de terrain ou de résoudre un problème réel. Cette distance entre savoir et savoir-faire constitue, selon lui, l’un des principaux défis de l’école marocaine. Yassine, collégien de 15 ans à Casablanca, illustre parfaitement cette problématique. Participant à un atelier de robotique, il explique avoir découvert une nouvelle manière d’apprendre les mathématiques. «Avant, les formules restaient dans le cahier. Quand on a commencé à programmer un robot, j’ai compris pourquoi on les utilisait. Les calculs avaient enfin un sens», raconte-t-il.
Pour Salaheddine Nabirha, l’IA peut précisément contribuer à créer ce lien entre connaissances théoriques et applications concrètes.
Former les bâtisseurs de l’écosystème startup marocain
L’une des idées les plus fortes développées durant l’entretien concerne la nécessité d’introduire plus largement la
culture technologique dans les
parcours scolaires. Pour l’expert, l’IA ne représente qu’une composante d’un ensemble beaucoup plus vaste qui inclut le codage, la robotique, l’impression 3D, les objets connectés ou encore l’automatisation.
L’objectif n’est pas seulement de former des utilisateurs capables de consommer des technologies conçues ailleurs. Il s’agit aussi de développer une génération capable d’innover, de créer et de produire. «Si nous voulons construire un véritable écosystème de startups technologiques, il faut commencer très tôt», affirme-t-il.
Selon lui, les élèves devraient être progressivement initiés à ces disciplines dès le primaire puis approfondir ces compétences au collège et au lycée. Cette approche permettrait en outre de réduire ce qu’il qualifie de «peur de la technologie», encore présente dans certaines familles et parfois même au sein du système éducatif.
Pour Hassan, père de deux collégiens à Casablanca, cette évolution est devenue indispensable. «Nos enfants vivent déjà dans un univers numérique. La vraie question n’est plus de savoir s’ils vont utiliser ces technologies, mais s’ils vont apprendre à les comprendre et à les maîtriser.»
L’autre défi : la souveraineté numérique
Si Salaheddine Nabirha se montre résolument favorable à l’intégration de l’IA dans l’éducation, il n’ignore pas pour autant les risques associés. L’un des principaux concerne la dépendance à l’égard d’outils développés à l’étranger et la question de la maîtrise des données.
Les grandes plateformes d’intelligence artificielle sont aujourd’hui dominées par les géants technologiques américains. Elles collectent d’importants volumes de données et influencent déjà la circulation mondiale des contenus. Pour l’expert, le débat ne doit donc pas se limiter à l’usage des outils mais s’étendre à la souveraineté numérique. «Nous devons réfléchir à nos contenus, à nos plateformes et à nos infrastructures de données. C’est une question stratégique pour l’avenir», estime-t-il.
Cette réflexion rejoint les débats internationaux sur la gouvernance de l’intelligence artificielle et la protection des données éducatives.
La pédagogie avant la technologie
Au terme de l’échange, une idée s’impose : l’intelligence artificielle ne constitue pas une solution miracle aux difficultés du système éducatif. Elle ne remplacera ni l’enseignant, ni la
pédagogie, ni le rôle social de l’école. En revanche, elle pourrait devenir un puissant accélérateur de transformation à condition d’être intégrée dans une vision éducative cohérente.
Pour Salaheddine Nabirha, la véritable question n’est donc pas de choisir entre
technologie et
pédagogie. La technologie n’a d’intérêt que lorsqu’elle renforce la pédagogie, améliore la compréhension, développe l’esprit critique et aide les élèves à donner du sens à leurs apprentissages.
Dans un monde où les métiers évoluent rapidement et où les compétences deviennent aussi importantes que les diplômes, l’enjeu est peut-être moins d’enseigner davantage que d’apprendre autrement.
Entretien avec l'expert en Éducation et CEO de Philosophe Group Salaheddine Nabirha : «L’IA ne remplace pas l’école, elle peut lui redonner du temps et du sens»
Le Matin : L’intelligence artificielle à l’école fait débat dans le monde. Le débat est-il suffisamment posé au Maroc ?
Salaheddine Nabirha : Il commence à l’être, mais de manière encore limitée. On parle surtout de l’intelligence artificielle (IA) générative, souvent associée aux usages frauduleux : devoirs faits automatiquement, réponses produites par des outils numériques, risques de triche. Or, le vrai débat est plus large. L’IA ne se limite pas à la génération de texte. Elle peut intervenir dans la personnalisation des apprentissages, la production de contenus, la vision par ordinateur, l’automatisation, la robotique ou encore le codage. C’est cette réflexion de fond qui reste encore embryonnaire.
Êtes-vous favorable au déploiement de l’IA dans le système éducatif ?Oui, clairement, mais pas de manière anarchique. Je suis favorable à son intégration parce que les élèves d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes. Ils ont grandi dans un univers d’images, de vidéos, de réseaux sociaux et d’interactions permanentes. Ils ont besoin de participer, de produire, de tester. L’IA peut aider l’enseignant à gagner du temps, à adapter les supports, à différencier les parcours et à consacrer davantage d’énergie à l’accompagnement des élèves.
La priorité reste donc l’enseignant ?Absolument. L’IA ne remplace pas l’enseignant. Elle lui permet de se concentrer sur ce qui a le plus de valeur : l’encadrement, l’explication, le débat, l’esprit critique, les projets. Aujourd’hui, l’enseignant passe beaucoup de temps à préparer, corriger, répéter et essayer de finir le programme. Si l’IA permet de réduire une partie de cette charge, alors le temps présent en classe peut être mieux utilisé.
Certains redoutent une paresse intellectuelle chez les élèves. Ce risque existe-t-il ?Il existe si l’IA est mal utilisée. Mais posons-nous une autre question : est-ce que le système actuel apprend vraiment aux élèves à réfléchir ? Souvent, l’évaluation repose encore sur la restitution de connaissances. Pour développer l’esprit critique, il faut du temps, des projets, des productions concrètes. L’IA peut justement libérer ce temps. L’élève ne doit pas être évalué uniquement sur ce qu’il mémorise, mais sur ce qu’il produit, analyse, comprend et applique.
Vous insistez beaucoup sur la notion de création de valeur. Pourquoi ?Parce que l’école doit reconnecter les savoirs à la vie réelle. Créer de la valeur ne veut pas seulement dire gagner de l’argent. Cela peut être une valeur sociale, culturelle, scientifique ou entrepreneuriale. Mais il faut montrer aux élèves que ce qu’ils apprennent sert à quelque chose. Lorsqu’un élève comprend qu’il peut créer une vidéo, fabriquer un prototype, automatiser une tâche ou résoudre un problème concret, son regard sur l’école change.
L’IA peut-elle aider les élèves qui ont des difficultés de compréhension ?Oui. Certains élèves comprennent mieux en lisant, d’autres en écoutant, d’autres encore en regardant une vidéo ou un schéma. L’IA peut proposer plusieurs formats pour un même contenu : texte, audio, image, carte mentale, vidéo. Elle peut donc aider à adapter l’apprentissage aux besoins des élèves. Cela peut contribuer à améliorer la compréhension, notamment dans un système où beaucoup d’élèves peinent à comprendre ce qu’ils lisent.
Faut-il introduire l’IA dès le primaire ?Il faut surtout introduire progressivement la technologie, selon l’âge et le cycle. Au primaire, on peut commencer par des usages simples, ludiques et pratiques. Au collège, on peut aller vers le codage, la robotique et les projets. Au lycée, on peut approfondir l’automatisation, l’IA, la conception, l’impression 3D ou les objets connectés. L’important est de construire un rapport naturel à la technologie, très tôt, pour que les élèves ne se sentent pas incapables face à elle.
L’IA pose aussi la question des données et de la souveraineté. Comment y répondre ?C’est un enjeu majeur. Les outils technologiques sont largement dominés par les acteurs américains. Ils collectent des données et peuvent orienter les contenus. Mais la réponse ne doit pas être de refuser l’IA. Il faut développer nos propres contenus, nos plateformes contrôlées, nos infrastructures et notre souveraineté numérique. C’est un choix stratégique.
Le smartphone doit-il être autorisé en classe ?Non, pas dans un usage libre. Le smartphone peut être un outil, mais en classe, il peut surtout devenir une source de distraction. Il faut privilégier des espaces encadrés : salles informatiques, fablabs, tableaux interactifs, plateformes pédagogiques. Le temps de classe doit rester un temps d’échange, d’interaction et de construction collective.
Quel est, au fond, le rôle de l’école dans ce nouveau contexte ?L’école ne peut plus seulement transmettre des connaissances. Elle doit former des élèves capables d’apprendre à apprendre, de s’adapter, de comprendre le monde, de créer et de résoudre des problèmes. Les métiers vont changer, les parcours aussi. Ce qui comptera de plus en plus, ce sont les compétences, la capacité d’analyse, l’autonomie et la créativité. L’IA peut accompagner cette transformation, à condition qu’elle reste au service de la pédagogie.
Ce qu’il faut retenir
• L’intelligence artificielle n’est pas une matière, mais un outil transversal : Pour Salaheddine Nabirha, elle peut accompagner toutes les disciplines, des mathématiques à l’histoire-géographie, en passant par les langues et les sciences.
• Le principal gain attendu est le temps pédagogique : En automatisant certaines tâches, l’intelligence artificielle peut permettre à l’enseignant de se consacrer davantage aux projets, à l’accompagnement et au développement de l’esprit critique.
• La pédagogie doit rester prioritaire : La technologie n’a de sens que si elle améliore la compréhension, l’interaction, la créativité et l’application concrète des savoirs.
• La souveraineté numérique est un enjeu central : Le choix des plateformes, la protection des données et la maîtrise des contenus doivent être encadrés par une vision nationale.
• Le smartphone n’est pas forcément l’outil le plus adapté en classe : L’usage du numérique doit se faire dans des espaces pédagogiques contrôlés : salles informatiques, fablabs, plateformes dédiées et équipements collectifs.
• L’école doit préparer à l’adaptation : Au-delà du diplôme, l’enjeu est de former des jeunes capables d’apprendre, de créer, de s’adapter et de produire de la valeur.