Industrie 4.0 : le Maroc face au défi du passage à l’échelle
Automobile, aéronautique, énergies renouvelables, logistique… Le Maroc dispose désormais de bases industrielles solides pour conforter son rôle de plateforme entre l’Europe et l’Afrique. Mais pour Mehtap Gürsoy, directrice générale de Hannover Fairs Turkey & MENA, le prochain cap se jouera sur un autre terrain : la capacité à diffuser l’automatisation, l’intelligence artificielle et les technologies de l’Industrie 4.0 au-delà des grands groupes, vers les PME et les sous-traitants. À quelques jours d’Industrial Transformation Africa (ITAF), prévu du 29 septembre au 1er octobre à Casablanca, elle explique au «Matin» pourquoi les compétences et l’adoption technologique seront déterminantes pour la compétitivité industrielle du Royaume.
S.Ba.
19 Septembre 2026
À 01:35
Le Matin : Le Maroc s’affirme de plus en plus comme un hub industriel à la croisée de l’Europe et de l’Afrique. Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux atouts qui confortent ce positionnement, et quels défis le Royaume doit-il encore relever pour le consolider ?
Mehtap Gürsoy : Le Maroc dispose aujourd’hui de solides fondamentaux pour s’imposer comme l’une des principales portes d’entrée vers la nouvelle dynamique industrielle africaine. Sa position géographique constitue un avantage stratégique majeur, auquel s’ajoutent des infrastructures performantes, une base manufacturière diversifiée, une forte connectivité logistique et un accès privilégié à de nombreux marchés internationaux.
Le Royaume a, au fil des années, structuré des écosystèmes industriels reconnus dans des secteurs tels que l’automobile, l’aéronautique, le textile, la chimie, les énergies renouvelables ou encore la logistique. Il s’appuie également sur un réseau logistique étendu, une offre croissante de foncier industriel et un maillage dense d’accords commerciaux avec l’Europe, les États-Unis, le Royaume-Uni, la Türkiye, les pays du Golfe ainsi que dans le cadre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Cet ensemble d’atouts confère au Maroc un positionnement particulièrement favorable en tant que plateforme de production et de coopération industrielle entre l’Afrique et les marchés internationaux.
L’enjeu consiste désormais à franchir un nouveau cap en renforçant le contenu technologique de l’industrie et en augmentant la valeur ajoutée créée localement. La compétition industrielle mondiale repose de plus en plus sur l’automatisation, la robotique, l’intelligence artificielle, les logiciels industriels et les systèmes de production connectés. La capacité du Maroc à intégrer et à diffuser ces technologies à l’échelle de son tissu industriel sera donc déterminante pour préserver et renforcer sa compétitivité.
Le principal défi ne tient d’ailleurs pas uniquement à l’accès aux technologies, mais à la capacité des entreprises, et notamment des PME, à les financer, les adopter et les intégrer efficacement dans leurs processus de production. Les contraintes de financement, le déficit de compétences numériques et techniques ainsi que certaines limites organisationnelles peuvent ralentir cette transition. Sans accompagnement adapté, un écart pourrait se creuser entre les grandes entreprises industrielles et les structures de plus petite taille dans l’adoption de l’automatisation, de la digitalisation et des technologies de l’Industrie 4.0.
2. L’industrie mondiale entre dans une nouvelle phase, portée par l’automatisation, l’intelligence artificielle et la digitalisation. Au regard de votre expérience, les entreprises marocaines sont-elles suffisamment préparées à cette transformation ?
Il me paraît essentiel de distinguer deux réalités : être exposé aux nouvelles technologies et être réellement capable de les déployer à grande échelle. Le Maroc dispose déjà d’écosystèmes industriels avancés, et plusieurs exemples montrent que des technologies de production sophistiquées peuvent y être mises en œuvre avec succès. La présence au Maroc du premier site africain intégré au Global Lighthouse Network du Forum économique mondial en est une illustration concrète.
Le véritable enjeu réside toutefois dans la capacité à étendre cette transformation à une base industrielle beaucoup plus large. Et cette problématique ne concerne pas uniquement le Maroc. À l’échelle mondiale, de nombreuses entreprises expérimentent aujourd’hui l’intelligence artificielle et les solutions digitales, mais une proportion bien plus limitée parvient à les intégrer de manière structurée dans l’ensemble de ses opérations. D’après les données auxquelles nous nous référons dans notre analyse, 88 % des organisations déclarent utiliser régulièrement l’IA dans au moins une fonction de l’entreprise, tandis qu’environ un tiers seulement a commencé à déployer des programmes d’IA à l’échelle de toute l’organisation.
L’industrie manufacturière est confrontée au même défi. Acquérir une technologie est relativement simple ; l’intégrer efficacement dans les processus de production est beaucoup plus complexe. Cela suppose d’identifier les cas d’usage pertinents, d’évaluer le retour sur investissement, de former les collaborateurs, de repenser certains processus et de développer les compétences nécessaires pour exploiter et maintenir des systèmes de production de plus en plus connectés.
Pour les PME et les sous-traitants en particulier, la question déterminante sera donc moins celle de l’accès aux solutions technologiques que celle de leur capacité à les adopter largement et à les adapter à des niveaux de maturité industrielle très différents.
Si le Maroc ambitionne de se positionner comme une plateforme de référence pour la prochaine phase d’industrialisation de l’Afrique, l’enjeu ne sera donc pas seulement d’accéder aux technologies avancées. Il faudra surtout être capable de les diffuser, de les intégrer et de les déployer à grande échelle dans l’ensemble de l’écosystème industriel.
3. Vous intervenez au carrefour de l’Europe, du Moyen-Orient et de l’Afrique. Constatez-vous une évolution dans la manière dont les groupes industriels internationaux perçoivent aujourd’hui le continent africain, et le Maroc en particulier ?
Oui, le regard porté sur l’Afrique évolue de manière significative. Pendant longtemps, le continent a surtout été abordé sous l’angle de son potentiel : croissance démographique, ressources naturelles, urbanisation ou encore progression de la demande. Ces fondamentaux restent déterminants, mais le potentiel ne suffit pas, à lui seul, à créer de la compétitivité industrielle. L’enjeu consiste désormais à transformer ces atouts en capacités productives concrètes.
Dans le même temps, les industriels internationaux réévaluent leurs chaînes d’approvisionnement et accordent une importance croissante à leur résilience. Cette recomposition ouvre de nouvelles perspectives aux plateformes capables de combiner capacités de production, accès aux marchés et maturité technologique. L’Afrique dispose ainsi d’une réelle opportunité pour renforcer son intégration dans les activités manufacturières et dans les chaînes de valeur mondiales.
Dans ce contexte, le Maroc occupe une position particulièrement intéressante. Il peut s’appuyer sur des filières industrielles déjà structurées, des infrastructures logistiques développées et une position stratégique à l’interface de l’Afrique, de l’Europe et de la Méditerranée.
L’évolution la plus importante est toutefois qualitative : il ne s’agit plus seulement d’exporter des produits, mais de construire des formes de coopération industrielle plus profondes. Cela passe notamment par la mise en relation des fournisseurs de technologies avec les industriels, le transfert de savoir-faire, le développement des compétences et la création de partenariats durables.
C’est précisément la logique d’Industrial Transformation Africa (ITAF), qui se tiendra à Casablanca du 29 septembre au 1er octobre 2026. L’événement vise à rapprocher l’expertise de HANNOVER MESSE des besoins concrets de l’industrie africaine, en mettant en relation la demande industrielle du continent avec des fournisseurs internationaux de technologies dans des domaines tels que l’automatisation, l’intelligence artificielle, la robotique et la production digitale.
Le Maroc constitue à cet égard une base solide, mais l’ambition dépasse largement le cadre national. Il s’agit de renforcer les passerelles entre l’industrie africaine et l’écosystème industriel mondial. Dans cette dynamique, le Royaume peut jouer un rôle de trait d’union essentiel entre l’expertise industrielle internationale et les capacités de production en plein développement sur le continent.
4. Au-delà de l’investissement lui-même, le véritable enjeu réside souvent dans le transfert de compétences et de technologies. Comment structurer les partenariats afin qu’ils créent une réelle valeur ajoutée pour les industriels marocains et africains ?
Le premier principe est de ne pas réduire le transfert de technologie à l’acquisition d’équipements. Installer une machine dans une usine ne suffit pas à transformer un outil industriel, pas plus que l’achat d’un logiciel ne génère automatiquement des gains de productivité. La véritable valeur naît de la combinaison entre la technologie, les compétences, les processus et la capacité à exploiter efficacement ces outils dans la durée.
Une ligne de production devient réellement compétitive lorsque des équipes formées sont capables de la piloter, de l’optimiser et de la faire évoluer. La robotique crée de la valeur lorsqu’elle s’intègre dans un processus industriel clairement défini. De la même manière, les solutions digitales prennent tout leur sens lorsque les entreprises sont en mesure d’exploiter les données pour améliorer la maintenance, maîtriser la consommation énergétique, accroître la productivité et affiner la prise de décision opérationnelle.
C’est pourquoi les partenariats industriels les plus efficaces doivent intégrer une véritable dimension de renforcement des capacités. La formation, les projets pilotes, les démonstrations, les ateliers techniques et les échanges directs entre fournisseurs de technologies et industriels permettent aux entreprises de comprendre non seulement ce que la technologie peut apporter, mais surtout comment elle peut répondre à des problématiques concrètes de production.
La continuité est également essentielle. Le transfert de technologie ne peut pas reposer sur des rencontres ponctuelles ou sur un salon de trois jours. Les entreprises doivent pouvoir être régulièrement exposées à de nouvelles solutions, les tester et évoluer dans des environnements où les compétences techniques peuvent se développer dans la durée. C’est précisément la vocation de la Smart Factory Academy Casablanca, conçue comme une plateforme permanente dédiée à la formation, aux ateliers, aux démonstrations et à la mise en pratique autour de l’automatisation, de la robotique et de l’Industrie 4.0.
Cette même logique s’applique à la coopération commerciale. À travers le Hosted Buyer Programme d’ITAF, par exemple, l’objectif est de mettre directement en relation des décideurs industriels qualifiés avec des fournisseurs de technologies, sur la base de besoins identifiés en matière d’investissement, d’équipements ou d’intégration. L’enjeu n’est donc pas de générer uniquement du trafic ou du nombre de visiteurs, mais de favoriser des échanges commerciaux ciblés et réellement pertinents.
Pour le Maroc comme pour l’Afrique, les partenariats les plus structurants seront ceux qui produisent des effets durables : de nouvelles expertises, des fournisseurs locaux plus solides, des équipes mieux formées, des processus plus performants et, surtout, une capacité accrue à adopter, maîtriser et développer les technologies de manière autonome.
5. Si vous deviez identifier une seule priorité pour accélérer l’industrialisation du Maroc au cours des cinq prochaines années, laquelle serait-elle : le développement des compétences, l’innovation, les infrastructures, le financement ou un autre levier ?
S’il fallait retenir une seule priorité, je placerais au premier plan le développement des compétences et la capacité d’adoption des technologies. Le Maroc dispose déjà de bases industrielles solides et d’infrastructures logistiques importantes. La prochaine étape en matière de compétitivité reposera donc de plus en plus sur sa capacité à transformer ces acquis en performance industrielle concrète.
L’usine du futur ne se résume pas à une usine traditionnelle équipée de davantage de machines. Il s’agit d’un environnement de production dans lequel les équipements, les données, les compétences humaines et les systèmes de décision sont interconnectés. Cela suppose de disposer de techniciens, d’ingénieurs, d’opérateurs, de spécialistes de la maintenance, d’intégrateurs et de managers capables de maîtriser les nouvelles technologies et d’améliorer en permanence les processus industriels.
Le développement des compétences constitue également un levier transversal qui renforce toutes les autres priorités. L’innovation ne crée de la valeur que si les entreprises sont capables de la mettre en œuvre. Le financement devient plus efficace lorsqu’il permet d’investir dans des technologies plus performantes et d’améliorer la productivité. Les infrastructures, quant à elles, produisent davantage de valeur lorsque les entreprises qui les utilisent sont en mesure de progresser dans la chaîne de valeur industrielle.
C’est pourquoi la formation ne doit pas être considérée comme un enjeu distinct, uniquement social ou éducatif. Elle doit être pleinement intégrée à la stratégie industrielle. Au cours des cinq prochaines années, le véritable avantage compétitif résidera dans la capacité à changer d’échelle : diffuser plus largement les technologies, les savoir-faire industriels et les gains de productivité, au-delà des entreprises leaders, vers les fournisseurs, les PME et l’ensemble du tissu manufacturier.
C’est cette capacité qui pourrait permettre au Maroc de franchir une nouvelle étape : passer du statut de plateforme industrielle attractive à celui de véritable porte d’entrée vers la prochaine phase d’industrialisation du continent africain. Il ne s’agirait plus seulement de connecter des marchés, mais de créer des passerelles durables entre technologies, compétences, investissements et capacités de production.