Hiba Chaker
12 Octobre 2026
À 17:52
Le Matin : Quels choix de politique industrielle ont réellement permis l’émergence de la filière aéronautique au Maroc ? Mounia Boucetta : L’essor du secteur aéronautique au Maroc peut être expliqué par quatre facteurs structurants. Dès 2005, ce secteur a été identifié comme l’un des métiers mondiaux du Maroc et a bénéficié, sous l’impulsion Royale, d’une vision stratégique et de politiques sectorielles ciblées. Cette orientation s’est traduite durant les deux dernières décennies par des stratégies industrielles déclinées en mesures opérationnelles, ainsi que par des dispositifs d’incitation, de financement et de formation adaptés aux besoins spécifiques du secteur.
Parmi les mesures structurantes, MidParc, la plateforme industrielle spécialisée, illustre concrètement les initiatives ayant soutenu l’attractivité de ce secteur. Grâce à son statut de zone franche, à sa proximité de l’aéroport Mohammed V de Casablanca et à son modèle de gouvernance, cette plateforme apporte des solutions et un accompagnement adaptés à l’implantation des industriels, en complémentarité avec les dispositifs de guichet unique et de formation assurés dans l’écosystème de Nouaceur.
Ainsi, le portage public-privé constitue, à mon sens, le deuxième facteur déterminant de l’essor du secteur. Il a été essentiel au suivi des stratégies et à leur mise en œuvre, comme en témoignent la gestion de MidParc et celle de l’Institut des métiers de l’aéronautique (IMA). Ce dernier, créé dans le cadre d’un partenariat public-privé, a permis d’aligner l’offre de formation sur les exigences
techniques et opérationnelles des donneurs d’ordre internationaux. C’est précisément pour cette raison que je considère le capital humain comme le troisième facteur explicatif. Il représente un élément central de la compétitivité et de la résilience de la filière. Les formations sur mesure, initiales, en alternance et continues, assurées par l’IMA, ont contribué à sécuriser les investissements industriels et à accompagner la montée en gamme technologique de certaines activités du secteur.
Le quatrième facteur tient à un contexte international favorable. Le développement du secteur a bénéficié de la reconfiguration des chaînes de valeur aéronautiques mondiales et de la stratégie de délocalisation adoptée par les grands équipementiers. La position géographique du Maroc, ses accords de libre-échange, la stabilité de son cadre d’investissement et la montée en compétences de sa main-d’œuvre ont permis au Royaume de s’y positionner comme une plateforme industrielle compétitive et viable.
Le passage vers les moteurs, les trains d’atterrissage et la R&D traduit-il un changement de modèle ou une évolution progressive de la sous-traitance ?Après deux décennies, l’accumulation des compétences et des savoir-faire ouvre certainement de nouvelles perspectives de montée en gamme et de diversification de la base industrielle aéronautique marocaine. Les investissements récents marquent une évolution significative, allant au-delà de la sous-traitance de composants vers des activités d’assemblage de moteurs et de fabrication de sous-systèmes plus complexes et à plus forte intensité technologique. Les expériences internationales montrent que cette évolution s’inscrit dans un processus de longue durée, fondé sur l’accumulation de compétences, le développement d’un écosystème industriel et scientifique et l’intégration progressive dans les chaînes de valeur mondiales.
Toutefois, le passage d’une plateforme compétitive sur le plan des coûts à une plateforme créatrice de valeur technologique nécessite des politiques adaptées, permettant de développer les capacités humaines et technologiques indispensables à cette transformation. Les universités et les établissements de recherche jouent, à cet égard, un rôle moteur dans les clusters aéronautiques, en soutenant la R&D et la formation d’un capital humain hautement qualifié.
Dans cette perspective, la signature, lors du Marrakech Airshow 2026, de l’accord de consortium de l’Africa Center of Manufacturing Excellence (ACME), hébergé par l’UM6P à Nouaceur, constitue une étape importante. Cette plateforme mutualisée présente l’avantage d’associer les institutions publiques, les organismes de recherche et les industriels de l’aéronautique et de la défense autour de la fabrication avancée, de l’expérimentation et de la formation. Les expériences internationales soulignent également l’importance d’une intervention publique appropriée, notamment à travers des incitations favorisant l’innovation, pour renforcer la compétitivité technologique des clusters.
Par ailleurs, les activités exclusivement civiles restent exposées aux cycles du transport aérien commercial. Leur résilience appelle une diversification et le développement de synergies avec d’autres secteurs, notamment la défense, les télécommunications, la surveillance environnementale, l’agriculture et la santé. La convergence avec les industries de défense, pourrait ainsi favoriser l’émergence de capacités technologiques locales et contribuer à renforcer la souveraineté nationale. Enfin, l’évolution du modèle dépendra largement de la capacité à développer des relations industrielles plus profondes avec les entreprises locales, notamment dans les domaines transversaux tels que la science des matériaux, la mécanique de précision, les procédés avancés et l’ingénierie.
Quels leviers permettraient aux PME marocaines de capter davantage de valeur ajoutée et de savoir-faire ?
L’intégration dans une chaîne de valeur mondiale ne garantit pas, à elle seule, un approfondissement du tissu industriel à capitaux marocains ni une captation accrue de valeur ajoutée. En effet, l’efficacité d’une politique industrielle ne s’apprécie pas uniquement au regard du nombre d’entreprises implantées, du volume des exportations ou du taux d’intégration locale, mais également à travers la nature des fonctions industrielles exercées et le niveau des compétences technologiques acquises, en tenant compte du stade de maturité atteint par le secteur industriel.
Le passage d’un modèle de plateforme de sous-traitance à un modèle à plus forte valeur technologique appelle ainsi le développement d’une base industrielle locale capable de répondre aux exigences du secteur en matière de compétitivité, mais également de maîtrise technologique et d’innovation. Les PME peuvent notamment se positionner sur des métiers transversaux permettant d’approfondir le tissu industriel tout en réduisant les dépendances. Par exemple, la maîtrise locale des techniques de traitement et de réparation des composites et des alliages légers pourrait répondre aux besoins de l’aéronautique comme à ceux d’autres secteurs industriels.
Leur passage de simples tâches d’exécution à des activités d’ingénierie et de co-conception peut également être facilitée par les technologies numériques. Des plateformes collaboratives associant PME, donneurs d’ordre et universités permettraient de mutualiser les moyens d’ingénierie et de faciliter l’accès aux logiciels de conception avancée et aux outils de jumeaux numériques, souvent très coûteux. Des plateformes de recherche appliquée, d’expérimentation et de prototypage comme l’ACME constituent, à cet égard, un atout pour accélérer la maîtrise technologique.
Par ailleurs, l’accompagnement des PME dans les processus de certification et de qualification industrielle constitue un levier essentiel pour accéder aux marchés aéronautiques internationaux. L’implication de donneurs d’ordre dans le développement du tissu local de fournisseurs, dans le cadre de programmes structurés d’accompagnement, permettrait d’identifier les PME à potentiel, de soutenir leur qualification technique et leur montée en compétences et de leur ouvrir progressivement l’accès à des contrats plus complexes. Cette démarche favoriserait non seulement l’approfondissement des relations industrielles, mais également l’émergence de fournisseurs marocains capables de se positionner durablement sur les marchés internationaux.
L’encouragement à la création de coentreprises avec des partenaires internationaux peut également faciliter l’acquisition de compétences et le transfert de savoir-faire, à condition que ces partenariats favorisent effectivement le renforcement des capacités technologiques locales. Enfin, des mécanismes de financement adaptés restent indispensables, qu’il s’agisse de crédits d’investissement, de financement des certifications, de fonds propres ou de capital-risque pour les activités innovantes.