Économie

Le système financier marocain, globalement résilient mais avec des foyers de vulnérabilité

Le système financier marocain a confirmé sa solidité en 2025, porté par des banques bien capitalisées, un secteur des assurances en croissance et des marchés de capitaux particulièrement dynamiques. Mais, derrière cette résilience d’ensemble, persistent plusieurs foyers de vulnérabilité : l’accélération de l’endettement des ménages, le niveau élevé des créances en souffrance des entreprises et les déséquilibres structurels des régimes de retraite. Autant de signaux de vigilance mis en évidence par le Rapport sur la stabilité financière, présenté lundi dernier à Rabat par des responsables de Bank Al-Maghrib, de l’Acaps et de l’AMMC.

28 Juillet 2026 À 17:22

Le système financier marocain continue de faire preuve de résistance, sans pour autant être à l’abri des tensions qui traversent l’économie. C’est le principal enseignement de la 13ᵉ édition du Rapport sur la stabilité financière, présentée tour à tour par Touria Dahani, directrice de la surveillance macroprudentielle à Bank Al-Maghrib, Amal Souifi, directrice de la régulation et de la normalisation des assurances à l’Autorité de contrôle des assurances et de la prévoyance sociale (Acaps), Mimoun Zbayer, directeur de la prévoyance sociale à l’Acaps, et Ikhlas Mettioui, directrice de la gestion d’actifs et de la protection de l’épargne à l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC).



Élaboré conjointement par les trois autorités du secteur financier, le Rapport dresse un diagnostic plutôt rassurant. Les institutions financières marocaines continuent d’afficher des niveaux globalement confortables de solvabilité, de liquidité et de rentabilité, qui confortent leur résilience face aux risques. Cette solidité institutionnelle ne saurait toutefois occulter les tensions qui se renforcent du côté des ménages et des entreprises, ni les déséquilibres, plus profonds, qui affectent les régimes de retraite.

Les banques consolident leur capacité de résistance

Au cœur de cette architecture, le secteur bancaire demeure le principal point d’ancrage du système financier national. En 2025, le total de ses actifs a dépassé 2.000 milliards de dirhams, tandis que l’encours global des crédits s’est rapproché de 1.300 milliards. Le financement de l’économie a ainsi retrouvé une dynamique soutenue, avec une croissance des crédits avoisinant 7%.

Cette reprise s’est accompagnée d’un renforcement des fonds propres. Le ratio de solvabilité des banques s’est établi à un peu plus de 16% sur base sociale et à environ 16% sur base consolidée, soit des niveaux sensiblement supérieurs aux exigences réglementaires. Le ratio de levier a atteint 7,73%, contre un seuil minimal de 3%, tandis que le ratio de liquidité à court terme est demeuré largement au-dessus du minimum requis.

La rentabilité a, elle aussi, poursuivi son redressement. Le résultat net cumulé des banques a approché 19 milliards de dirhams en 2025. Cette progression s’est accompagnée d’une hausse des principales composantes du produit net bancaire, notamment la marge d’intérêt, les résultats des opérations de marché et les commissions. Dans le même temps, le coût du risque a reculé après le niveau élevé enregistré en 2024.

Ces résultats confortent la résilience du secteur bancaire, sans pour autant faire disparaître les risques liés à la qualité du crédit. Le taux des créances en souffrance est resté supérieur à 8%, malgré une légère amélioration. Cette vulnérabilité prend une dimension particulière lorsqu’elle est mise en regard de l’accélération de l’endettement des ménages.

L’endettement des ménages franchit un nouveau palier

La situation financière des ménages constitue, en effet, l’un des principaux points de vigilance du Rapport. Leur dette financière a dépassé 450 milliards de dirhams en 2025, après une nette accélération au cours de l’année. Si le crédit à l’habitat a retrouvé une progression plus soutenue, c’est surtout le crédit à la consommation qui a enregistré l’augmentation la plus marquée, avec une croissance avoisinant 13%.

Selon l’échantillon analysé par les autorités financières, à partir des données recueillies auprès des principales sociétés de crédit à la consommation et de certaines banques, le taux d’endettement moyen des particuliers s’est établi à près de 36%. Plus préoccupant encore, la part des bénéficiaires supportant un taux d’endettement supérieur à 40% a atteint environ 38% en 2025, en forte hausse par rapport à l’année précédente.

Parmi cette population fortement endettée, 23% affichent un taux d’endettement supérieur à 70%. Une telle concentration des charges réduit considérablement leur capacité à faire face à une baisse de revenu, à une hausse des dépenses contraintes ou à un choc économique imprévu.

Le taux de défaut des ménages est, pour sa part, demeuré légèrement supérieur à 10%, enregistrant un léger repli par rapport à 2024. Cette évolution ne suffit toutefois pas à dissiper les inquiétudes, dès lors que la progression rapide du crédit à la consommation risque d’accentuer la vulnérabilité des profils les plus exposés. Cette tension sur les budgets familiaux trouve d’ailleurs un écho dans les difficultés rencontrées par les entreprises, dont la situation financière demeure, elle aussi, contrastée.

Entreprises : le financement progresse, les impayés persistent

Dans le détail, on apprend ainsi que la dette bancaire des entreprises non financières a atteint près de 660 milliards de dirhams en 2025. Rapportée au PIB, elle a néanmoins poursuivi son repli, traduisant une croissance plus rapide du PIB nominal que de l’encours bancaire des entreprises.

Parallèlement, les entreprises ont davantage sollicité le marché obligataire. L’encours de leur dette obligataire a dépassé 120 milliards de dirhams, après une progression annuelle supérieure à 20%. Cette diversification des sources de financement constitue un signal positif, puisqu’elle réduit leur dépendance exclusive au crédit bancaire.

Mais cette évolution favorable ne doit pas masquer la persistance de fragilités importantes. Le taux des créances en souffrance des entreprises non financières est resté supérieur à 11%.

Les dernières données disponibles sur les délais de paiement, arrêtées à 2024, montrent par ailleurs que ceux-ci continuent de peser sur les trésoreries, particulièrement celles des très petites entreprises. Dans plusieurs secteurs, une proportion importante des créances clients dépasse 120 jours. L’information et la communication ainsi que l’industrie manufacturière figurent parmi les activités les plus exposées, avec une part de 36% chacune.

Derrière la progression globale du financement apparaît ainsi une réalité plus préoccupante : une partie du tissu productif continue de subir des tensions de trésorerie susceptibles de limiter sa capacité d’investissement et d’accroître sa vulnérabilité financière. Face à ces difficultés dans l’économie réelle, les autres composantes du système financier affichent des indicateurs plus robustes. C’est notamment le cas du secteur des assurances.

Les assurances profitent de la bonne tenue des marchés

En effet, le secteur des assurances a poursuivi son expansion en 2025. Son chiffre d’affaires global a dépassé 60 milliards de dirhams, soutenu à la fois par l’assurance Vie et les branches Non-Vie. Sur la dernière décennie, l’activité a progressé à un rythme annuel moyen de 6,9%, avec une croissance plus rapide de l’assurance-vie, dont le taux moyen s’est établi à 8,4%, contre 5,6% pour les activités Non-Vie.

L’épargne demeure la première composante du chiffre d’affaires du secteur, avec une part de 40,9%, devant l’assurance automobile, qui en représente 25,6%. La rentabilité s’est, elle aussi, renforcée. Le résultat net du secteur a dépassé 5 milliards de dirhams en 2025, tandis que le rendement des fonds propres s’est établi autour de 11%. Le ratio réglementaire de solvabilité a retrouvé un niveau supérieur à 400%, très au-dessus du minimum requis.

Cette amélioration s’est aussi accompagnée d’une valorisation favorable des actifs. Les placements financiers des assureurs ont dépassé 260 milliards de dirhams et les plus-values latentes ont fortement augmenté, dans un contexte marqué notamment par la nette progression du marché boursier.

Cette exposition aux actifs de marché constitue néanmoins un facteur de sensibilité en cas de retournement des cours, même si les niveaux actuels de fonds propres offrent une marge de protection importante. La situation apparaît ainsi globalement maîtrisée dans le secteur des assurances, alors que les régimes de retraite continuent, eux, de porter des fragilités beaucoup plus structurelles.

Retraites : l’amélioration des soldes ne règle pas la question de la viabilité

Les déséquilibres les plus persistants apparaissent du côté des retraites. L’analyse porte sur les quatre principaux régimes : le régime des pensions civiles de la Caisse marocaine des retraites (CMR), la branche long terme de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), le régime général du Régime collectif d’allocation de retraite (RCAR) et la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite (CIMR).

À fin 2025, ces régimes comptaient 5,1 millions d’actifs et 1,5 million de pensionnés. Le montant des cotisations s’est établi à 73 milliards de dirhams, contre 75,3 milliards de prestations versées. Leurs réserves ont atteint 340,8 milliards de dirhams, tandis que les produits financiers se sont élevés à 14,7 milliards.

La progression des cotisations, de 9,3%, a été supérieure à celle des prestations, limitée à 5,8%. Cette évolution a contribué à l’amélioration du solde technique global et de ceux de plusieurs régimes, même si la branche long terme de la CNSS a enregistré un léger recul de son excédent.

La CMR a ainsi ramené son déficit technique de 7,3 milliards de dirhams en 2024 à 5,4 milliards en 2025. Le RCAR est demeuré déficitaire à hauteur de 4,5 milliards, contre 4,6 milliards une année auparavant. À l’inverse, la branche long terme de la CNSS a dégagé un excédent de 2 milliards de dirhams, contre 2,4 milliards en 2024, tandis que celui de la CIMR a progressé de 5 à 5,7 milliards.

Les revalorisations salariales issues du dialogue social ont renforcé les recettes des régimes publics. Le Rapport avertit néanmoins que ce surcroît de cotisations demeure insuffisant pour améliorer significativement leur horizon de viabilité.

Cette amélioration ne modifie donc pas fondamentalement les perspectives de long terme. Les projections situent l’horizon de viabilité de la CMR-RPC à 2031, celui de la CNSS à 2036 et celui du RCAR à 2055, tandis que la CIMR demeure pérenne sur l’ensemble de l’horizon étudié. La question de la réforme des retraites reste ainsi entière, au moment même où les marchés de capitaux connaissent une dynamique particulièrement soutenue.

La Bourse de Casablanca signe une année exceptionnelle

En effet, le marché des capitaux a constitué l’un des compartiments les plus dynamiques du système financier en 2025. L’indice MASI a progressé de 27,57% pour terminer l’année à 18.846 points. Le volume global des transactions est passé de 89,5 milliards de dirhams en 2024 à 137,3 milliards en 2025, grâce notamment à une augmentation de 98% du volume échangé sur le marché central.

Les émissions sur le marché actions ont atteint 10,4 milliards de dirhams, en hausse de 65%, dont 6,07 milliards mobilisés à travers trois introductions en Bourse. Les augmentations de capital ont, pour leur part, représenté 4,3 milliards de dirhams. La liquidité du marché a poursuivi son amélioration pour atteindre 14,23% à fin décembre.

La gestion collective a connu une expansion tout aussi soutenue. L’actif net des Organismes de placement collectif en valeurs mobilières (OPCVM) a progressé de 20,2%, passant de 653,2 milliards de dirhams à fin 2024 à 785 milliards à fin 2025. Les stress tests réalisés en 2025 et en 2026 mettent en évidence une résilience globale préservée, une bonne capacité des fonds à absorber les chocs de marché, un niveau de liquidité satisfaisant et une baisse de l’endettement.

Le marché de la dette privée a aussi gagné en profondeur. Les montants levés ont augmenté de 16%, portés notamment par une hausse de 113% des émissions obligataires et de 48% des bons de sociétés de financement.

Parallèlement, les émissions de Bons du Trésor se sont établies à 162 milliards de dirhams, tandis que leur encours a atteint 787 milliards, contre 754 milliards en 2024, soit une progression annuelle de 4%. Cette évolution s’est inscrite dans un contexte de poursuite de la détente des taux obligataires, dans le prolongement du cycle d’assouplissement monétaire engagé par Bank Al-Maghrib.

Cette embellie ne dispense toutefois pas de prudence. Les marchés internationaux restent marqués par les tensions commerciales et géopolitiques, une volatilité accrue, des déficits budgétaires élevés dans plusieurs économies avancées et des valorisations importantes sur certains marchés actions. Le marché marocain demeure donc exposé à la transmission de chocs extérieurs. C’est précisément pour mieux anticiper ce type de risques que les autorités financières entendent renforcer leur coordination.

Une surveillance macroprudentielle appelée à changer d’échelle

Au-delà des indicateurs conjoncturels, le Rapport met en avant le renforcement du dispositif institutionnel de surveillance. La coopération entre Bank Al-Maghrib, l’Acaps et l’AMMC s’inscrit désormais dans une feuille de route de stabilité financière couvrant la période 2026-2030.

Celle-ci porte sur le cadre institutionnel et légal, le dispositif analytique et opérationnel, la résolution et la gestion des crises ainsi que la communication et la coordination. Le cadre d’échange de données du secteur financier, mis en place en 2014, a aussi été actualisé en juillet 2026 afin de moderniser le partage des informations à travers une plateforme informatisée et sécurisée.

Cette évolution traduit un changement d’échelle dans l’approche de la stabilité financière. Il ne s’agit plus seulement de surveiller séparément les banques, les assureurs ou les marchés, mais d’identifier les liens par lesquels un choc peut se transmettre d’un secteur à l’autre.

Le système financier marocain apparaît ainsi aujourd’hui mieux armé pour détecter les vulnérabilités et absorber les tensions. Cette capacité institutionnelle devra désormais être mobilisée pour traiter des risques de plus en plus interconnectés : endettement des ménages, impayés des entreprises, exposition des investisseurs aux marchés et déficits des régimes de retraite.

La conclusion du Rapport est donc moins celle d’une stabilité définitivement acquise que celle d’une résilience qu’il faut continuellement entretenir. Les fondations du système financier restent solides, mais les fragilités identifiées rappellent qu’en matière de stabilité, l’absence de crise ne signifie jamais l’absence de risques.
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