Rochdi Mokhliss
14 Mai 2026
À 17:05
Invités de l’émission «
L’Info en Face» sur
Matin TV,
Javier Diaz Cassou, économiste principal au sein du Groupe
Banque mondiale au Maroc, et
Cristina Moreno, country advisory and economics, ont dressé un constat sans détour : le principal frein à la création d’emplois au Maroc n’est plus l’investissement, mais la faible productivité du tissu productif. Une problématique devenue centrale dans un pays qui a massivement investi dans les infrastructures et le capital humain, sans parvenir encore à transformer cet effort en emplois de qualité et en gains durables de compétitivité.
Les deux économistes ont croisé les enseignements de deux rapports récents pilotés par le Groupe Banque mondiale : l’un consacré à la croissance et à
l’emploi, l’autre au diagnostic du secteur privé marocain. Au cœur de leur analyse : un paradoxe marocain. Le Royaume a investi massivement durant les vingt-cinq dernières années, aussi bien dans les infrastructures que dans l’éducation, mais cette accumulation de capital physique et humain ne s’est pas traduite par une hausse suffisante de la productivité. Or, comme le rappelle Javier Diaz Cassou, «la
productivité est le moteur principal de la croissance et surtout de la création d’emplois de qualité».
Pour l’économiste, le Maroc a déjà franchi la première étape classique des économies émergentes : celle de l’accumulation du capital. Le défi est désormais ailleurs : faire fonctionner ce capital de manière optimale afin de produire davantage de richesse et d’emplois qualifiés. Cette transition impose un changement de paradigme, avec un déplacement du regard du macro vers le microéconomique. «Le narratif macro du Maroc est connu. Mais la microéconomie demeure un territoire encore peu exploré», souligne-t-il.
C’est précisément dans cette logique que s’inscrit le rapport piloté par Cristina Moreno. L’étude identifie plusieurs secteurs jugés à fort potentiel d’
investissement et de
création d’emplois : l’aquaculture marine, le solaire décentralisé, le textile durable bas carbone et la filière cosmétique autour de l’argan. Des activités encore peu médiatisées dans les politiques industrielles classiques, mais qui pourraient générer des milliards de dollars d’investissement tout en favorisant un développement territorial plus équilibré.
Le choix de ces secteurs n’est pas anodin. Selon Cristina Moreno, ils présentent un double avantage : une forte capacité de création d’emplois, notamment pour les femmes, et une valorisation des ressources naturelles et du savoir-faire marocain. Dans le cas de l’argan, par exemple, l’enjeu ne réside plus uniquement dans la production primaire, mais dans la transformation et la montée en gamme au sein de la chaîne de valeur cosmétique. Quant au textile, le potentiel se situe davantage dans les segments amont — filature, tissage et transformation — aujourd’hui encore insuffisamment développés au Maroc.
Derrière cette réflexion sectorielle se dessine une autre problématique : celle du rôle du secteur privé. Les deux experts convergent sur un point essentiel : le prochain cycle de croissance devra être porté principalement par l’investissement privé. Le modèle actuel, largement soutenu par l’investissement public, montre ses limites. «Il faut inverser progressivement le ratio entre investissement public et investissement privé», plaide Javier Diaz Cassou, rappelant que l’économie marocaine demeure encore fortement dépendante des grands projets publics et des grandes entreprises.
Or, selon le rapport, les véritables créatrices d’emplois dans les économies performantes sont souvent les entreprises intermédiaires capables de croître rapidement. Le problème marocain réside justement dans la difficulté pour ces entreprises de taille moyenne d’accéder au financement, de grandir et de concurrencer les grands acteurs déjà installés. «Les marchés marocains manquent encore de dynamique concurrentielle», estime l’économiste. Une situation qui freine l’innovation, l’adoption des nouvelles technologies et, in fine, la productivité globale.
Les deux rapports mettent également en lumière une autre fragilité préoccupante : le décrochage progressif des jeunes vis-à-vis du marché du travail. Le phénomène ne se limite plus au chômage. Il touche désormais l’inactivité, c’est-à-dire les personnes qui ne travaillent pas et ne cherchent même plus d’emploi. Pour Javier Diaz Cassou, ce phénomène traduit une forme de découragement. Malgré un niveau d’éducation en hausse constante, de nombreux jeunes ne trouvent ni des emplois correspondant à leurs qualifications, ni des rémunérations à la hauteur des investissements consentis dans leur parcours éducatif. Cette situation crée un décalage de plus en plus visible entre les compétences produites par le système éducatif et les besoins réels du tissu productif. Les salaires d’entrée stagnent, tandis que les jeunes diplômés sont souvent contraints d’accepter des emplois sous-qualifiés. «Tant que la productivité n’augmentera pas significativement, les salaires ne pourront pas progresser durablement», résume Javier Diaz Cassou.
Au-delà du diagnostic, les deux responsables de la Banque mondiale défendent une approche pragmatique. Pas nécessairement de grandes réformes coûteuses, mais des ajustements ciblés pour lever les obstacles qui freinent les entreprises à fort potentiel : accès au financement, simplification réglementaire, amélioration de la concurrence, accompagnement à l’export et valorisation du capital humain. Le Maroc dispose, selon eux, d’atouts considérables : infrastructures modernes, proximité avec l’Europe, accords de libre-échange et stabilité institutionnelle. Le véritable défi consiste désormais à transformer ces atouts en gains concrets de productivité et en emplois de qualité.