Rochdi Mokhliss
04 Juin 2026
À 09:35
C’est la 5ᵉ édition de l’Annual Investor Conference. Pouvez-vous nous rappeler les objectifs de cet événement et son importance pour le marché ?Khadija El Moussily: L’Annual Investor Conference a pour objectif principal de renforcer le dialogue entre les émetteurs cotés et les investisseurs institutionnels. C’est un rendez-vous, aujourd’hui annuel, qui permet aux sociétés de présenter leur equity story, leurs résultats, leurs perspectives, leurs projets de développement et leurs priorités stratégiques directement aux investisseurs.
Pour le marché, l’intérêt est double. D’un côté, l’événement améliore la transparence et la qualité de l’information disponible. De l’autre, il contribue à fluidifier la relation entre offre et demande, en créant un cadre d’échange structuré entre les émetteurs marocains et les investisseurs locaux comme internationaux.
Cette 5ᵉ édition confirme également la montée en maturité de la place casablancaise. Dans un marché qui cherche à gagner en profondeur, en liquidité et en visibilité internationale, ce type d’événement est un catalyseur important.
Cette édition se tient dans un contexte géopolitique tendu, notamment au Moyen-Orient. Comment les investisseurs perçoivent-ils aujourd’hui le marché marocain ?Khadija El Moussily: Les investisseurs abordent aujourd’hui le marché marocain avec davantage de prudence, mais sans remise en cause des fondamentaux. Le contexte géopolitique a naturellement renforcé l’aversion au risque. Pour autant, la réaction du
MASI montre une certaine résilience.
Depuis le déclenchement du conflit, l’indice a certes connu une phase de volatilité marquée, avec une correction initiale liée aux craintes sur le
détroit d’Ormuz et la flambée du pétrole. Mais entre le 27 février et le 18 mai 2026, le MASI affiche tout de même une performance légèrement positive de +1,7%, soit une perf meilleure que celles du
CAC 40 ou du
STOXX 600.
Cela montre que le marché marocain a été pénalisé par le regain d’aversion au risque, sans pour autant sous-performer de manière excessive. Les investisseurs restent donc sélectifs, mais continuent de valoriser les fondamentaux domestiques : croissance, visibilité des investissements, dynamique bénéficiaire et solidité relative du cadre macroéconomique.
Avec la remontée des prix du pétrole et les incertitudes géopolitiques actuelles, certains observateurs évoquent un possible retour des pressions inflationnistes. Selon les prévisions de BKGR, sur quel niveau d’inflation tablez-vous à fin 2026 ? Et quel pourrait être l’impact d’un tel scénario sur les perspectives du marché et le comportement des investisseurs ?Khadija El Moussily: Notre scénario central reste celui d’une inflation maîtrisée autour de +1,0% en 2026. À fin mars, l’IPC ressortait déjà à +0,9% en glissement annuel, ce qui confirme que le Maroc reste, à ce stade, dans un régime d’inflation contenue.
Le risque viendrait surtout d’un choc externe plus persistant. En cas de poursuite du conflit, avec un maintien du
Brent à des niveaux élevés et une pression durable sur le fret et les intrants importés, le risque d’inflation importée deviendrait plus significatif. Cela pourrait peser sur les marges des entreprises, notamment industrielles, retarder un éventuel assouplissement monétaire et renforcer la sélectivité des investisseurs.
Dans ce scénario, le marché privilégierait probablement les valeurs capables de préserver leurs marges et de répercuter une partie de la hausse des coûts. À l’inverse, les secteurs les plus exposés à l’énergie, aux intrants importés et aux coûts logistiques pourraient être davantage pénalisés.
Les investissements liés aux grands chantiers et à la Coupe du Monde 2030 pourraient-ils être impactés par les tensions géopolitiques actuelles ?Dounia Filali: Les tensions géopolitiques constituent naturellement un facteur de vigilance pour l'ensemble des économies, notamment à travers leur impact potentiel sur les prix des matières premières, les chaînes logistiques ou encore les conditions de financement internationales. Néanmoins, nous estimons que les grands projets structurants engagés par le Maroc et en particulier ceux liés à la CDM 2030 s'inscrivent dans une vision stratégique de long terme qui dépasse largement les cycles conjoncturels.
À ce stade, nous ne percevons aucun signal de remise en cause de ces investissements. Au contraire, la visibilité offerte par les échéances majeures, notamment la
CDM 2030, contribue à accélérer les programmes d'infrastructures, de transport, d'hôtellerie et d'aménagement urbain.
Le Maroc aborde cette phase avec plusieurs atouts à savoir une stabilité institutionnelle reconnue, un accès confirmé aux marchés financiers internationaux, une capacité de mobilisation du secteur privé et une forte volonté publique de mener à bien ces projets dans les délais impartis. Le véritable enjeu aujourd'hui n'est donc pas la poursuite de ces investissements, mais leur exécution efficace et leur capacité à générer un héritage économique durable au-delà de 2030.
Les tensions géopolitiques peuvent ainsi créer du bruit à court terme mais elles peuvent difficilement remettre en cause la trajectoire d'investissement du Royaume.
Avec les tensions géopolitiques et la phase de correction récemment observée sur le marché marocain, sentez-vous que la confiance des investisseurs reste globalement préservée ? Quels sont aujourd’hui les principaux facteurs qui soutiennent leur confiance ?Dounia Filali: Oui, nous estimons que la confiance des investisseurs demeure globalement préservée. Pour nous, la correction a été davantage émotionnelle que fondamentale. Elle s’explique en grande partie par un mouvement de panique intervenu dans les premières semaines de l'escalade géopolitique au Moyen-Orient durant lesquelles le Marché a perdu pas loin de -10% . Toutefois, ce phénomène s'est progressivement normalisé et les investisseurs ont rapidement recentré leur analyse sur les fondamentaux économiques et financiers avec un MASI qui a intégralement absorbé les pertes affichées durant cette période de forte volatilité.
Aujourd'hui, les principaux facteurs de soutien restent inchangés : une estimation de croissance économique solide (+5,6% en 2026E selon la Banque Centrale), une inflation maîtrisée attendue à +0,80% en 2026E ainsi qu'un cycle d'investissement exceptionnel porté par les grands projets d'infrastructures et la CDM 2030.
À cela s'ajoutent une croissance toujours soutenue des résultats des sociétés cotées, une bonne liquidité du marché et une dynamique favorable des IPO qui devraient prochainement se réenclencher.
Les marchés peuvent corriger à court terme sous l’effet de l’émotion mais à moyen terme ce sont les fondamentaux qui prévalent et dans le cas du Maroc ils sont très solides.