Saïd Naoumi
01 Septembre 2026
À 10:20
La démonstration est chiffrée, et elle tranche avec le discours convenu sur les vertus automatiques du
numérique. Selon une étude menée par trois chercheurs du
Laboratoire des technologies innovantes de
l’École nationale des sciences appliquées (ENSA) de Tanger (Imane Dakhli, Abdelfettah Sedqui et Mostafa Derrhi), l’effet total de la maturité numérique sur la
résilience logistique atteint un coefficient de 0,602. Mais l’essentiel de cet effet ne s’exerce pas directement. Seuls 36,3% de cette association relèvent d’un lien direct entre outils numériques et résilience ; les 63,7% restants transitent par quatre capacités organisationnelles intermédiaires que la technologie permet de construire : la visibilité sur les stocks, commandes et fournisseurs (18,9% de l’association totale), la flexibilité opérationnelle (15,9%), la gestion des risques (15%) et la collaboration avec les partenaires (13,8%).
Autrement dit, investir dans le numérique ne suffit pas : encore faut-il que cet investissement se traduise en capacité réelle à voir, s’adapter, anticiper et coopérer. Parmi ces quatre canaux, un seul se détache nettement : la visibilité. Le lien statistique entre maturité numérique et visibilité (= 0,568) affiche une taille d’effet que les auteurs qualifient de «large», loin devant les tailles d’effet «moyennes» mesurées pour la flexibilité et la gestion des risques, et plus modestes encore pour la collaboration. Concrètement, ce sont les technologies de traçabilité – capteurs IoT (Internet des objets), tableaux de bord intégrés, suivi en temps réel des expéditions – qui apparaissent, dans cet échantillon, comme le point d’entrée le plus rentable d’une stratégie de digitalisation orientée résilience.
Porté par une stratégie nationale ambitieuse et des investissements structurants dans les infrastructures portuaires, routières et logistiques, le Maroc accélère la transformation de son système logistique à travers le développement des plateformes intégrées, la digitalisation des opérations, l’optimisation des flux et l’émergence d’une supply chain plus intelligente et connectée. Cette dynamique ouvre de nouvelles perspectives de performance en matière de compétitivité, de réduction des coûts, de fluidité des échanges et d’attractivité industrielle. Mais elle reste confrontée à plusieurs défis structurels, liés notamment à la fragmentation du secteur, aux besoins en compétences, à la transition énergétique, à la cybersécurité et aux exigences croissantes de durabilité.
Quatre capacités, quatre poids différents
La hiérarchie que dessine l’étude a valeur de Feuille de route pour les directions
Supply Chain, les auteurs eux-mêmes en tirant un ordre de priorité d’investissement, tout en précisant qu’il s’agit d’une hiérarchie de force statistique et non d’une séquence de mise en œuvre validée dans le temps. La visibilité, qui représente 18,9% de l’association totale, désigne la capacité à disposer d’informations fiables et en temps réel sur les stocks, les commandes et l’activité des fournisseurs ; c’est le canal le plus fortement associé à la maturité numérique et le plus contributif à la résilience.
Vient ensuite la flexibilité, pour 15,9% de l’association, qui recouvre l’aptitude à ajuster rapidement les volumes de production, les itinéraires logistiques ou les processus internes face à un changement de circonstances. La
gestion des risques, à 15%, correspond à l’identification et à l’anticipation systématique des risques fournisseurs et des ruptures potentielles, via le suivi continu et les stocks de sécurité. Enfin, la collaboration, qui pèse pour 13,8% de l’association totale, renvoie à la qualité des relations avec les partenaires de la chaîne d’approvisionnement ; c’est le canal le plus modeste des quatre, mais il reste statistiquement significatif.
Le «paradoxe de la digitalisation» mis à l’épreuve du terrain marocain
Ces résultats viennent nourrir un débat documenté par la littérature académique sous le nom de
«paradoxe de la digitalisation» : environ 70% des initiatives de transformation digitale ne produiraient pas les résultats attendus par les organisations qui les portent. C’est donc ce paradoxe que les trois chercheurs de l’ENSA de Tanger ont choisi d’interroger empiriquement, sur un terrain jusqu’ici peu documenté par la recherche académique : celui des économies émergentes, et singulièrement du Maroc. Leurs travaux sont publiés dans la revue scientifique «Logistics» (MDPI).
L’échantillon a été constitué à partir de 412 questionnaires diffusés auprès d’associations professionnelles telles que
l’Association marocaine pour la logistique (AMLOG) et la
Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), de réseaux LinkedIn et d’événements sectoriels, pour un taux de retour de 60,7% et 250 réponses jugées exploitables. Les répondants occupent tous des fonctions liées à la
chaîne logistique : 80% travaillent directement dans la Supply Chain, les opérations ou les achats, 12% dans les systèmes d’information, 8% à des postes de direction générale.
La composition sectorielle reflète, selon les auteurs, la structure de
l’économie marocaine : l’industrie manufacturière pèse pour 39,6% de l’échantillon, la logistique et la distribution pour 19,6% chacune, l’agroalimentaire pour 12,8%. Les entreprises de taille moyenne (50 à 249 salariés) forment le groupe le plus représenté (44%), devant les grandes entreprises (28,8%) et les petites structures (27,2%). Près de la moitié des répondants (48%) sont implantés dans la région de Casablanca-Settat, et 23,6% dans celle de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma.
Une méthodologie passée au crible
Pour établir ces résultats, les auteurs ont recouru à une modélisation en équations structurelles par moindres carrés partiels (PLS-SEM), qui permet de décomposer la relation entre maturité numérique et résilience logistique en un effet direct et quatre effets indirects. Le modèle a fait l’objet d’une série de vérifications de robustesse : fiabilité et validité convergente des échelles de mesure, validité discriminante par les critères de Fornell-Larcker et les ratios HTMT, test de capacité prédictive hors échantillon (PLSpredict), et trois diagnostics de biais de méthode commune, dont le test du facteur unique de Harman, qui n’explique que 38,8% de la variance totale – bien en deçà du seuil de vigilance de 50%. Une comparaison entre entreprises industrielles et entreprises de services ne fait apparaître qu’une différence structurelle significative : le lien entre flexibilité et résilience est plus marqué chez les entreprises de services. Le niveau moyen de maturité numérique observé dans l’échantillon reste modéré, à 3,29 sur une échelle de 5, contre 3,36 pour la résilience perçue – un résultat que les auteurs interprètent comme le signe d’un chantier de transformation numérique largement engagé, mais loin d’être achevé, au sein du tissu économique marocain, dans un contexte marqué par la stratégie «Maroc Digital 2030» et le Plan d’accélération industrielle.
Des pistes pour les politiques publiques
Au-delà des recommandations managériales, les auteurs esquissent des implications pour les pouvoirs publics marocains, dans le prolongement du Plan d’accélération industrielle : cibler les programmes de compétences numériques pour PME sur les leviers de visibilité et de flexibilité ; intégrer des clauses de résilience dès la conception dans les investissements publics sur les corridors logistiques – Tanger Med, l’axe Casablanca-Settat, la façade atlantique ; et valoriser, dans les appels à projets des zones industrielles, les entreprises capables de démontrer une progression mesurable de leur maturité numérique.
Ce que l’étude ne dit pas encore
Les auteurs assument plusieurs limites à leurs travaux. La maturité numérique y est traitée comme une variable agrégée, sans distinguer la contribution spécifique de l’intelligence artificielle, de la blockchain, de l’IoT ou des jumeaux numériques – un chantier renvoyé à de futures recherches. L’étude repose par ailleurs sur un informateur unique par entreprise, malgré les précautions prises pour limiter le biais de méthode commune, et se limite au seul terrain marocain, ce qui invite à la prudence sur la généralisation des résultats à d’autres économies émergentes.
Enfin, le modèle ne couvre pas explicitement les dimensions environnementale et sociale de la résilience, un prolongement que les auteurs évoquent pour de futurs travaux intégrant la logique de la triple performance («Triple Bottom Line»).