Saïd Naoumi
29 Septembre 2026
À 10:00
Investir dans des
entrepôts sobres en énergie et des tournées optimisées est utile, mais insuffisant. C’est la principale conclusion d’une étude scientifique consacrée aux
prestataires logistiques au Maroc : les entreprises les plus avancées sur le plan environnemental sont également celles qui déclarent les meilleures pratiques sociales, et ce sont ces dernières qui semblent le plus associées à la performance. Le lien direct entre pratiques vertes et résultats existe, mais il reste modeste.
Les auteurs, chercheurs à l’École nationale de commerce et de gestion de Kénitra (Université Ibn Tofaïl) et à l’Euromed Business School de Fès, ont interrogé 210 managers et professionnels de la logistique. Trois résultats se dégagent, tous statistiquement significatifs (p 0,001).
Premièrement, les
pratiques logistiques vertes (emballages optimisés, entrepôts économes en énergie, logistique inverse, optimisation des itinéraires, matériaux recyclables) sont positivement associées à la
performance de l’entreprise, mais avec un coefficient de 0,263 et une taille d’effet jugée faible (f² = 0,076).
Deuxièmement, la
performance sociale (sécurité au travail, formation, égalité femmes-hommes, dialogue avec les communautés locales) pèse davantage : 0,379. Troisièmement, les
pratiques vertes vont de pair avec un meilleur
volet social (0,494), qui joue un rôle de médiateur partiel. L’effet indirect atteint 0,187, soit 41,5% de l’effet total (0,450).
Un levier vert plus modeste qu’ailleurs
Les auteurs relèvent que l’apport direct des pratiques vertes est plus limité que dans les économies développées. Ils avancent plusieurs explications : une
infrastructure logistique encore en construction, des politiques de durabilité fragmentées et une adoption souvent dictée par la conformité plutôt que par la stratégie. Un chiffre illustre cette immaturité : les moyennes des questions sur les pratiques vertes se situent entre 2,46 et 2,89 sur une échelle de 5, sous le milieu de l’échelle. L’adoption systématique reste donc, selon les répondants, peu répandue.
Le social, une nécessité stratégique
Pour les opérateurs marocains, la
performance sociale relève moins du choix que de l’exigence des donneurs d’ordre. Les chargeurs internationaux imposent des standards sociaux et environnementaux, en particulier sur les corridors euro-méditerranéens. Les auteurs en concluent qu’une approche fragmentée, centrée sur une seule dimension, est moins efficace qu’une
stratégie environnementale, sociale et de gouvernance (ESG) intégrée. Ils notent, par la même occasion, que l’effet indirect est de petite taille, ce qu’ils attribuent à un volet social encore largement piloté par la conformité, à des intermédiaires institutionnels peu développés et à une mesure sociale limitée aux salariés et aux communautés locales.
Un secteur stratégique sous pression européenne
Le contexte explique l’intérêt du terrain choisi. Selon l’étude, le
Maroc se classe troisième d’Afrique à
l’indice de performance logistique de la Banque mondiale, et la logistique représente environ 8,7% de son produit intérieur brut (PIB). À l’échelle mondiale, le secteur pèse près de 11% des
émissions de gaz à effet de serre. Les prestataires marocains font face aux exigences du
Pacte vert européen, des acheteurs internationaux et de la réglementation nationale.
Ce que les auteurs préconisent
Aux entreprises, l’étude recommande de combiner
investissements verts (entrepôts efficaces, flottes bas carbone) et
programmes sociaux. Aux pouvoirs publics, elle suggère des prêts verts et des crédits d’impôt, des normes sectorielles alignées sur les référentiels européens et des programmes de formation à l’ESG. Les auteurs proposent aussi que
l’Agence marocaine de développement de la logistique (AMDL) intègre des critères de
reporting ESG obligatoires, que le Plan national de la logistique se dote d’objectifs sociaux explicites et que la Fédération des transitaires prépare des outils adaptés aux petites et moyennes entreprises (PME). Pour les opérateurs du corridor de Tanger Med, l’alignement sur la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) et le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM, Carbon Border Adjustment Mechanism) deviendrait, selon eux, un prérequis concurrentiel.
Comment l’étude a été menée
Un questionnaire en ligne a été diffusé entre janvier et mars 2025 via des associations professionnelles, des réseaux sectoriels et des groupes LinkedIn. Sur 300 questionnaires envoyés, 210 réponses valides ont été retenues (70%). Les répondants sont des responsables logistiques (42%), des agents d’exploitation (27%), des analystes de la chaîne logistique (18%) et du personnel administratif (13%). Les données ont été traitées par modélisation en équations structurelles (PLS-SEM, Partial Least Squares – Structural Equation Modeling). Une réestimation intégrant la taille, l’âge et le type d’activité des entreprises confirme les résultats : ces variables ne sont pas significatives.